Les "kommounalki": "L'Auberge espagnole", version russe

Saint-Pétersbourg est redevenue Saint-Pétersbourg en 1991. Avant, la ville s'appelait Leningrad. Et encore avant, de 1914 à 1924, Petrograd, d'où la Révolution russe éclate en 1917. Des décrets de collectivisations pris par les bolcheviks, il reste, en vestiges, les appartements communautaires, les « kommounalki ». Dix sept millions de russes environ les occupent encore aujourd'hui dans toute la Russie.
Ces appartements furent de grandes maisons de rapports, des hôtels particuliers habités par des aristocrates ou des bourgeois fortunés priés fermement de partager leur domicile.
Cette réquisition massive (qui devait être provisoire) devait pallier la crise du logement consécutive à la guerre civile et à l'afflux des paysans dans les villes (pour faire court).
Avec la Perestroïka, ces appartements, appartenant à l'Etat furent privatisés chambre par chambre. L'occupant devait simplement remplir des formulaires et payer des charges. Si les logements en façade des centres-villes furent vite regagnés et « retapés » par les agences immobilières, ceux des arrière-cours restent à la dérive.
A Saint-Pétersbourg, près de cinq cent mille personnes occupent aujourd'hui ces habitats, soit environ 10% de la population. Célibataires, jeunes, employés, fonctionnaires ou marins de ce port de la Baltique, nés sous Gorbatchev, partagent avec des couples ou des « anciens », nés sous Staline, les espaces collectifs (salle de bains, cuisine, toilettes), toujours régis par un code de circulation précis. Cela n'empêche pas les collisions de mots.
« Mes toutes premières journées ont été particulièrement déroutantes »
En 2002, Françoise Huguier sous loue une chambre, « Oulitsa 8e Sovetska » :
« Mes toutes premières journées ont été particulièrement déroutantes... Je savais qu'il me faudrait plusieurs séjours et un sésame pour parvenir à éprouver ces huis-clos singuliers.“Pour échapper à la posture du reportage, je décidai de louer une chambre dans un de ces appartements et d'y séjourner régulièrement.”
Avec son style de photographe singulière, elle mène son appareil comme une caméra à explorer ce temps qui s'accroche au présent. Ses enquêtes participent toujours du même principe : la proximité, en toute empathie, avec les sujets de son sujet, ici les habitants d'Oulitsa 8e Sovetska.
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Son oeil collationne également avec sympathie les objets basiques de la vie domestique (les ustensiles de cuisine, par exemple) qui en font sa quotidienneté ; en mesure les signes de sa condition.
“Je commence à faire cuire mon omelette sur une gazinière. Soudain, je réalise que je n'ai pas allumé la bonne gazinière, celle affectée à la titulaire de la chambre que j'occupe. Ici, chacun se doit d'utiliser ses propres affaires, torchons, serviettes, couverts, casseroles, et même lunettes de WC.”
Dans ces kommounalki, “à part l'appartement”, poursuit-elle, “rien n'est partagé”.
Ce monde bien étrange, fantomatique, s'ordonne de cages d'escaliers crapoteuses en communs sommaires et déglingués. Certaines nuits rôde le “serpent vert” : la vodka.
Françoise Huguier tape aux portes. Qui s'ouvrent sans difficultés. Puis étend sa prospection à d'autres kommounalki , Bolchoi Prospekt, Oulitsa Maïkoskovo...
Derrière les portes sang de bœuf délavé des chambres, elle découvre des existences et des univers ardents. Et rejoint toute l'histoire de l'URSS à la Russie, en tranches individuelles et caractères quelquefois extravagants.
Des nus in situ, simples et réalisés en toute confiance
Ce contraste lumineux, entre les “passages publics” et les domiciles privés, est exprimé à l'extrême par des nudités féminines, dont celui de l'émouvante et déjantée Natacha (les prénoms ont été modifiés pour le livre).
Les nus sont simples, posément installés dans les décors rudimentaires des logements. Ils sont, venants du “modèle”, dans ce mélange d'une attitude sans complexes, prise par les besoins journaliers de traverser dévêtues les couloirs pour rejoindre la salle de bain ou autre lieu collectif (dans l'attente souvent qu'il se libère) et dans le don, en toute confiance, du sentiment de sa belle image, façon académique.
Et puis, il y a les autres, habillés, dont une jeune ballerine, petit rat des coursives.
Dans ces kommounalki, vu par Françoise Huguier, rien n'est glauque, rien n'est misérable, tout est haut en couleur et en photographie. La fameuse âme slave est au vestiaire et les corps des russes bien vivants.
► Kommounalki photographies et textes de Françoise Huguier, présentation de Michel Parfenov, préface de Magali Jauffret - éd. Actes Sud- 19,6x25,5 cm, 192 p., 42€ - les photos seront exposées aux Rencontres d'Arles cet été. Un film, “Natacha”, sortira en septembre 2008.
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Très intéressant, surtout pour le Diaporama.. Pour tous ceux qui ont vu « les poupées russes » de Klapisch, la suite de « l’auberge espagnole », vous serez sidérés de voir la ressemblance parfaite entre le diapo et la photographie dans le film puisqu’une bonne partie de ce dernier se déroule dans un Kommounalki de ST Pétersbourg..
Il y avait « The Saint » aussi, avec Val Kilmer, dont certaines scènes se jouent à St Petersbourg dans un immeuble de ce genre (je crois.)
Félicitations à Françoise Huguier pour avoir réussi à « esthétiser » ces appartements « mis en communs » (kommunaliki = коммуналки) qui en réalité furent le vivier de luttes intestines entre voisins forcés de vivre ensemble et tout « mettre en commun » dans la promiscuité, la précarité et la haine…
Les photos sont magnifiques, bravo et merci.
ça existe aussi en France, ça s’appelle la colocation
Bien d’accord. Vu le prix des loyers, le capitalisme boursier réinvente l’appartement collectif !
Article très intéressant, merci.
Mais, dites, il ne fait pas froid à Pétersbourg pour se promener tout nu ?
Très intéressant. Dommage pas plus de photos. Je me demandais, il y a peu ce qu’étaient devenus ces types d’appartements communautaires.
Par contre, je me souviens d’expérience dans mon ancien environnement professionnel, au début des années 90, des occidentaux ont acheté avec des contacts russes de grands et vieux appartements à « Saint-Pé », du genre 150 metres carrés pour des sommes dérisoires 10.000/15.000 euros. Après, les prix changèrent, mais quelques occidentaux combinards ont mis le pied pour pas très cher… Y sont -ils toujours?
Je pense que les « kommounalki » c’est mieux en photos sur son canape parisien, qu’en vrai!
bien vu GASTAUD, l’oeil du photographe n’a donc pas cédé au mirage de ce reportage débile, grossière bouffonerie cuculturelle qui avance masquée, comme cette formule extrême de la langue de bois: « convaincu de la transversalité inhérente des images », ben voyons! Je propose de reformuler, comme on dit chez les confiscateurs de la parole publique: la masturbation intellectuelle rejoint la promotion du tripotage onaniste sur canapé, cé-ti pâ transversalsa?
Quoique j’irais bien louer pour un weekend ne fût-ce que pour aquérir quelques notions de russe et éventuellement prendre le thé avec Natacha ou Tatiana.
Hou, je vais m’exiler là-bas à partir de Septembre pours études… J’espère que ce sera sympa. Si je suis bon je vous ferai un article de mon expérience.
rigolez ! glosez ! bientot la meme chose ici ! le petit poutine local va vous faire cohabiter fissa !! Ca a commencé avec la baisse des allocs …MMMMM ! karacho , sarkozy tovarich presidient !
» Ils sont, venants du « modèle » »
Ahah… On y croit presque. C’est beau l’utopie libertine et exhibitionniste…
Ou comment l’habitant devenant modèle s’exibitionne « naturellement »…
Comme quoi il suffit de changer les mots. Pour que la réalité quotidienne des « peuplades » slaves devient dans l’imaginaire collectif pute et nu sans complexe…