De Calais à Beyrouth, la photo, documentaire ou journalisme ?

Deux livres de Bruno Serralongue et de Paolo Pellegrin, une installation d'Antoni Montadas : trois regards qui alimentent le débat sur le rôle des photographes dans un monde saturé d'images.


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Conçu par le photographe Bruno Serralongue « La Otra » est un petit ouvrage de 12x19 cm. Y sont exposées une quinzaine de photos (8x10cm) narratives de la campagne politique du sous-commandant Marcos au Mexique, en parallèle à celle menée par les candidats officiels aux élections présidentielles de 2006.

En 2007, Serralongue suit les « errants de l'après-Sangatte », ces migrants qui cherchent, coûte que coûte, à rejoindre l'Angleterre. Ils vivent la nuit dans des abris de fortunes, des sortes de terriers dans la forêt avoisinante de Calais. Le jour, ils zigzaguent dans un no man's land de grillages, de voies abandonnées, à la recherche d'un point de départ clandestin. Un camion, un train, un bateau.

Les prises de vues de Serralongue ne sont pas spectaculaires, son point de vue est sans effet d'optique. Il est celui de vous, de moi, qui rencontrerait, au détour d'une promenade, ces scènes de précarité absolue. Où voit-on ses photos ? Sur le site de sa galerie, dans quelques lieux muséaux et opuscules…


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Edité simultanément par un groupe d'éditeur européen (en France, Actes Sud), récompensé par le Leica Européen Publisher Award for Photography 2007, « Alors que je mourais » du photographe Paolo Pellegrin est un grand livre de 24x30 cm. Il est noir comme le deuil.

La mort y galope de pages en pages, de Bassora au Darfour, d'Haiti à Gaza, etc. Paolo Pellegrin fait partie de l'agence Magnum, qui s'est créé voici soixante ans sur la base d'un exigeant et rigoureux rapport entre la chose vue et la chose elle-même. Pour le coup, beaucoup de « choses » sont floues. La mort va trop vite. Pellegrin écrit ainsi dans le court texte du livre :

« Exposé à la souffrance des autres, à leurs pertes, parfois à leur mort, j'ai le sentiment de servir de témoin. Je sens que mon rôle -ma responsabilité- est de créer une archive de notre mémoire collective. »

Malgré les violences des situations, ces photos ne sont pas spectaculaires. Malgré la focalisation du point de vue, la sortie n'est pas bouchée par trop d'horreur. Le contexte -ou le hors champ- est alors possible à penser. C'est un effort, certes, que nous demande la photographie. Mais c'est aussi le moindre respect que l'on doit au témoin qui « se ferait égorger pour soutenir ses dépositions (Voltaire) », et aux victimes.

Qui est le photojournaliste ? Qui est le documentariste ?

Qui est photojournaliste, dans l'histoire ? Jordi Vidal, écrivain, essayiste (filiation Guy Debord), prélude le portfolio de Bruno Serralongue. Intitulé « Image non-disponible », son texte de réflexion sur « la crise de la représentation » fait notamment l'éloge du « style documentaire » s'opposant « violemment au photojournalisme ».

Noyau dur : « Le premier exige de l'investigation, du temps et de l'imprégnation et exige que celui qui s'engage pour son sujet ne s'en soit pas séparé » et à ce titre, « il est tout à la fois le témoin, l'expert, le spectateur » :

« A l'inverse, le photojournaliste, sur le mode des opérations militaire de commando, recherche la rapidité, le spectaculaire, l'efficacité… Les photojournalistes, soumis à quelques grands groupes médiatiques sont tenus à un certain type d'images où dominent la violence, le grotesque, le sexe. Ils doivent confirmer le point de vue dominant de l'imagerie médiatique et non le remettre en question. »

Et Jordi Vidal de conseiller le « retard sur l'image » pour « court-circuiter le flux tendu des images diffusées en temps réel (autrement dit, en temps médiatique). »

Installation d'Antoni Montadas.

Flux tendu ? Temps médiatique ? Justement. « Captures » à Royan, présente « On Translation : El Aplauso » (L'applaudissement). Réalisée en 1999 par Antoni Muntadas (dont le travail a déjà été évoqué sur ce blog, il s'agit d'une installation, sur plusieurs mètres, composée de trois projections vidéo disposées en amphithéâtre.

Au centre, un montage d'images d'actualité violentes ; sur les deux côtés, une foule qui applaudit en continu. Pièce maîtresse de sa réflexion sur les rapports mondiaux de la communication audiovisuelle, ses enjeux planétaires, Muntadas et ses tirs d'images croisées posent ici une autre question (sans parano) : qui est finalement (et pourquoi ? ) la cible de ce flux tendu ? ► La Otra de Jordi Vidal, Bruno Serralongue et Joerg Bader - éd. Centre de la photographie de Genève/Les Presses du réel - 94p., 12€.
Risky Lines (après Sangatte) de Bruno Serralongue, texte de François Bon - 8€ - lebleuduciel et airdeparis. Exposition et installation à la forteresse de Salses (Pyrénées-Orientales) - jusqu'au 30 décembre (l'auteur de ces lignes préside l'association organisatrice de l'exposition).
Alors que je mourais… de Paolo Pellegrin - éd. Actes Sud - 136p.,38€. Paolo Pellegrin a reçu aussi cette année la Robert Capa Gold Medal Award.
On translation : El Aplauso, installation d'Antoni Muntadas, dans le cadre de « Captures #20 », en collaboration avec l'Ecole européenne supérieure de l'image - espace d'art contemporain, voûte du port de Royan- jusqu'au 30 décembre - Rens. : 05-46-38-52-01.

10 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Courageux anonyme

De

14H11 | 03/12/2007 | Permalien

L'installation de Antoni Muntadas est vraiment très forte.

Quelle bonne idée de faire une place à ces photos !
et quelles photos… ! !

On est loin, très loin des TF1, des ParisMatch, et de toutes ces alliénations, abusant d'images de guerre et de destructions, violances faites à nos cerveaux, pour les empêcher de reflechir.

Merci de nous montrer ceux et celles qui continu(e)s de reflechir, qui ne mentent pas, et qui se posent de véritable questions.
C'est une nouriture de l'espris dont il faut faire une place très importante et cesser de reprendre les propagandes diverses et de montrer toujours les mêmes crétains.
Saturons tous les médias libres, de toutes ces initiatives intelligentes !

Portrait de Courageux anonyme

De

23H39 | 04/12/2007 | Permalien

Tout à fait d'accord avec vous. Une asso à Calais fait du bon boulot auprès des migrants elle s'appelle SALAM allez jeter un oeil sur leur Site.http://www.associationsalam.org/

Portrait de Courageux anonyme

De

15H40 | 03/12/2007 | Permalien

Exact,

Merci de continuer à nous montrer le vrai, le réel, avec un vrai regard de journaslite et non le faux, le semblant, avec le regard faux des communicants,

Merci à ces photographes et à rue89

Portrait de Courageux anonyme

De

15H43 | 03/12/2007 | Permalien

aucune photo n'est le vrai ou le réel.
ce n'est qu'une vision partielle / partiale de la réalité.

Portrait de Courageux anonyme

De

15H41 | 03/12/2007 | Permalien

un peu trop de raccourcis dans cet article.

> Malgré les violences des situations, ces photos ne sont pas spectaculaires <

Bien entendu ! C'est l'évidence même ! Les meilleures photos sont celles qui capturent le spectateur et emmènent son imagination, sa réflexion, pas celles qui pré-mâchent. Suggérer, écrire avec la lumière, proposer de suivre un chemin mais n'obliger en rien.

> Le premier exige de l'investigation, du temps et de l'imprégnation et exige que celui qui s'engage pour son sujet ne s'en soit pas séparé » et à ce titre, « il est tout à la fois le témoin, l'expert, le spectateur“<

Pas tout à fait d'accord, sauf pour le temps / imprégnation (l'un ne va pas sans l'autre). Mais l'investigation doit être faite au minimum : si l'on arrive en ayant déjà une idée formatée, inutile d'aller plus loin. Il faut du temps pour s'imprégner, humer l'air, s'installer, se familiariser, nouer des liens, ‘apprivoiser’ (cf. Le Petit Prince). Guetter le temps de la base du reportage et saisir le temps de l'impovisation, de la vie, des sentiments. Le photographe est alors fondu dans le sujet, il est ignoré des acteurs car devenu un figurant dans l'espace, il se doit de faire ‘partie du décor’. Son devoir est de restituer au plus près le quotidien en conservant sa touche personnelle, sa perception / sensibilité, qui se traduit par les cadrages / compos, le choix des sujets.
vouloir faire la distinction photojournaliste / documentariste n'est pas pertinent. Tout dépend de qui est derrière l'appareil.

Portrait de Courageux anonyme

De

12H25 | 04/12/2007 | Permalien

Le monde n'est pas saturé d'images, mais seulement de MAUVAISES images !

Portrait de Courageux anonyme

De

19H02 | 04/12/2007 | Permalien

Merci,Mr Mesplé de nous faire découvrir l'autre Photographie avec un P majuscule.
Il y a,certes,beaucoup de photographies mais le vrai regard de la photographie par des spécialistes talentueux nous manque pour nous apprendre à lire,à découvrir,et à aimer les photos.C'est à ce genre de critiques photographiques qu'il faut rendre hommage.La photographie leur doit beaucoup.
Encore un grand Merci.Continuez à nous faire aimer l'image fixe.

Portrait de Courageux anonyme

De

22H55 | 04/12/2007 | Permalien

gros fayot, va ! pardon ! ! ! Fayot avec un F majuscule …
êtes vous même un fils caché de Guy Debord ?
attendez j'arrive .
.préparez les petit fours et les flûtes
de champagne…
que des gobelets en plastique et de la sangria ? ce n'est pas grave,j'ai l'habitude ! ! !
j'arrive…

Portrait de Courageux anonyme

De

01H54 | 05/12/2007 | Permalien

Bonjour l'anonyme qui a lu Guy Debord,faudrait relire vos classiques.
Le gros fayot c'est vous avec vos invectives gratuites et sans intêret.Vous n'arrivez pas même pas à continuer vos phrases.C'est typiquement le bobo qui veut donner des leçons.C'est à mourir de rire.Regardez vous dans une glace et photographiez vous,vous n'en reviendriez pas.Vous serez loin de rigoler.ça sert à ça aussi la photographie.À réfléchir et surtout à ne pas juger.
Laissez les photographes vous donner des leçons d'humilité.
Sans rancune. Ok,quand même pour un thé à la menthe.
Omar

Portrait de Courageux anonyme

De

07H54 | 05/12/2007 | Permalien

Bonjour
Travail magnifique, regards profonds sur les chemins de la vérité, la vraie vérité.
Le verbe est difficile à trouver pour exprimer ce que le l'œil voit, ce que l'on peut ressentir en regardant ces photos.
Merci messieurs les photographes, vous avez creusé en nous, vous nous avez rincé les yeux à vos manières, avec vos talents.
Je regrette profondément que les commentaires sur ce site concernant votre article sont peu nombreux.
Bien d'autres visiteurs de 89 restent enfermés dans leurs aprioris en ne lisant, en ne réagissant que sur des articles (flashs), comme ceux consacrés aux émeutes, sarko, ségolène, etc.
Bonne continuation et encore merci pour le voyage.
Aujourd'hui à Madrid (après Beyrouth pendant une dizaine d'années, et Lille pendant 2 ans)

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