L'anorexie (et autres souffrances adolescentes) vue de face


C'est l'expérience délicate d'un travail photographique collectif, mené par Marc Pataut et réalisée entre 2003 et 2006 dans une unité de soins institutionnelle pour adolescents (Usipa). Elle est racontée dans un livre paru récemment aux éditions Lienart, « Toujours ou jamais ».Marc Pataut se définit comme artiste photographe. Depuis plus de vingt ans, il intervient sur des sur des territoires « de handicaps, de paroles empêchées, d'échecs ou d'exclusions, de souffrances ». Sa méthode s'approche de l'enquête documentaire de longue durée.
« Un témoignage n'existe pas : il se fabrique. »
Le portrait est le terrain muet sur lequel il emmène, après l'écoute et le dialogue, les participants à se déclarer, à affirmer leur existence. Cité dans le livre, le critique d'art et historien Jean-François Chevrier précise :
« La position de l'artiste n'est ni celle du journaliste ni celle du sociologue. En soi, un témoignage n'existe pas : il se fabrique. La parole est pour moi de la matière et de la terre. Je m'autorise à l'utiliser comme la lumière ou l'image. Les images sont des paroles. »



Là, dans cet Usipa de l'hôpital Esquirol de Limoges (aujourd'hui restructurée), face à des adolescents hospitalisés (beaucoup pour troubles du comportement alimentaire et d'autres pour troubles psychologiques), la parole et la notion d'image sont relatives. On est au centre du corps et de son identité, de sa représentation.
Comment, dans un univers asilaire, emmener des jeunes patients (majoritairement des filles) à se représenter ? Comment le photographe va t-il s'y prendre ? Maurice Corcos, psychanalyste, psychiatre, spécialiste des troubles
psychologiques des adolescents, commente ainsi les images de Pataut :
« Lui… Un corps masculin imposant, contre des corps féminins qui, pour des raisons compliquées, ont choisi de ne pas avoir de corps -d'imaginer, en tout cas, de ne pas en avoir. »
« L'artiste sait, comme les psychiatres, que la modestie est la condition de l'efficacité »
« Pataut privilégie la durée, avec tous les risques que cela implique . Il suspend l'obligation de résultat », explicite de son côté Jean-François Chevrier, tandis que Philippe Vigouroux, directeur du CHU de Limoges entre 2004 et 2008 compare sa démarche à celle des soignants :
« Trois années de résidence… L'artiste choisit une approche modeste. Il sait, comme les psychiatres eux-mêmes, que la modestie est la condition de l'efficacité. »
Le photographe commence ses ateliers par le conseil de « ne pas faire de belles images », mais de produire des photos (à la fin de l'expérience, il y en aura 9 000 environ).
Pour cela il confie aux adolescent(e)s des appareils reflex 24x36 argentique (le maniement de l'appareil et la prise de vue avec une pellicule demandent plus d'attention et incitent à limiter le nombre de clichés).
En contre-point, les portraits que réalisera le photographe. Ce sera en noir et blanc.
Le temps et le sujet des prises de vues sont libres. Les adolescent(e)s vont se photographier dans leur coin, leur chambre, et à l'extérieur, ils se tournent vers des paysages. L'autoportrait est privilégié. Ce sera tout en couleur.
Le lieu de l'échange, du dialogue, du choix, de la comparaison se fait sur des murs d'images dans une pièce polyvalente alternant la salle de consultation et le studio photo. On y crée des montages.

Jean-François Roche, pédopsychiatre, chef de service au centre hospitalier Esquirol de Limoges, commente ce travail au long cours :
« Un des aspects passionnants du travail de Marc Pataut est la réalisation des murs d'images. Il semble ne rien faire d'autres que de mettre des photographies les unes à côté des autres. Mais c'est justement la juxtaposition, la mise en liaison, qui permet de sortir de l'image et d'entrer dans la représentation.
Si je regarde le montage réalisé avec les photos de Virginie, ce qui m'intéresse c'est qu'elle se photographie non pas en train de se mutiler, mais en train de faire le geste de se mutiler. Ce qui n'est pas la même chose. »


Faut-il parler d'art-thérapie ? « L'art-thérapie n'existe pas » Jean-François Roche. « L'art ne soigne rien, jamais-je parle de la maladie mentale sévère-. ».Maurice Corcos.
Simplement, « quelque chose s'est passé » . Selon le directeur du CHU, les hospitaliers ont découvert « une nouvelle forme de langage chez leurs patients, », et ces derniers une forme d'écriture -souvent poétique - pour une découverte de leurs corps et de sa représentation.
Photos : autoportrait de Judith, jardin de la cathédrale de Limoges ; sur la couverture : autoportrait de Morgane ; Mathilde par Marc Pataut ; Morgane par Marc Pataut ; autoportrait de Mathilde ; le mur de l'hôpital où sont affichées les travaux des participantes ; Virginie par elle-même ; Dalila et Elodie par elles-mêmes.
► Toujours ou jamais de Marc Pataut - Lienart Editions, avec l'Arthotèque du Limousin - textes de Jean-François Chevrier, Maurice Corcos, Véronique Nahoum-Grappe, Jean Poussin et Jean-François Roche - 176 pages - 150 illustrations - 24X30 cm - 39€.
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► Traversées mondaines. et frivoles de l'art contemporain.



















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De mcjuggler
artiste | 14H16 | 05/11/2009 |
Bonjour,
article très intéressant. Dommage que le médecin disse que "l'art-thérapie n'existe pas", mais puis ajoute que " quelque chose s'est passé". S'il y a des effets ( quelque chose s'est passé) il y a certainement aussi une cause - l'atelier d'art peut être ?
Je suis d'accord qu'il faut être très prudent avec le terme "art-thérapie". C'est à dire qu'un atelier d'art dans un hôpital n'est pas automatiquement de l'art-thérapie. Mais si l'on exploite le processus artistique dans une visée humanitaire et thérapeutique (c'est à dire par une personne formé en art et en thérapie et en collaboration avec l'équipe médicale et paramédicale), l'art peut bien aider l'être humain à développer un nouveau regard sur soi-même ou au moins procurer un bien être qui est à mon avis indispensable pour être soigné.
D'ailleurs il existe des formations sérieuse d'art-thérapie aux faculté de médecine de Lille, Tours, Poitiers et Grenoble.
Cordialement
PS; Désolé pour mon français - ce n'est pas ma langue maternelle/
De einna
16H37 | 05/11/2009 |
petit étonnement en lisant cet article illustré de photos de patient(e)s hospitalisé(e)s. Qu'en est-il du secret médical?
voici donc un photographe qui produit des images - ou propose de produire des images- à des sujets anorexiques qui montrent à voir dans leur corps propre leur refus de se faire un corps voire leur auto agression de ce corps par la privation.
ce travail est probablement repris parlé dans le service hospitalier, sinon n'y a t-il pas le risque de renforcer le symptôme voire de "magnifier" l'apparence squelettique en voilant ce corps privé d'une esthétique? ( car ce qui est évident dans ces photos c'est qu'elles procédent d'une esthétique, d'un rapport au beau)
De solstice
pigiste | 17H08 | 05/11/2009 |
Accepter le photographe, c'est refaire connaissance et apprivoiser son corps : une idée bienvenue dans ce monde où l'on se déteste ou s'ignore.
Je pense qu'il y a eu accord avec les patientes et les familles et que ce travail participe certainement à la résilience. Et pour nous, parents, c'est réapprendre notre enfant quand il passe par cet âge critique.
Utile donc.