Tchétchénie : « J'ai photographié la guerre niée, effacée »

En ce temps où, en Tchétchénie, les assassinats des militants des droits de l'homme se succèdent (Natalya Estermirova le 17 juillet , Zarema Sadoulaïeva et son mari le 11 août), une exposition au Centre d'histoire de la résistance et de la déportation, à Lyon, rappelle les tragédies de ce pays et de son peuple.

Dans le centre de réfugiés de Debak, près de Varsovie, en 2008 (Maryvonne Arnaud)

« Tchétchénie hors-sol » tel en est le titre. Curieux titre mais exact puisqu'il s'agit, pour l'essentiel de cette exposition de photos, prises par Maryvonne Arnaud dans les camps de réfugiés de Grozny en Ingouchie et de Pologne en Turquie, de 2004 à 2008 .

Des camps où arrivent tous les jours des réfugiés fuyant les enlèvements, les menaces, les viols, les vengeances, les exécutions clandestines.

Cette exposition n'est pas une exposition comme une autre sur les malheurs de la guerre. Elle n'aligne pas des images avec trois ou quatre lignes de légendes et débrouillez vous.

Avec les photos, des témoignages enregistrés, des repères chronologiques…

Agrandie en installation -c'est comme ça qu'il est dit et souligné, pourquoi pas ? Est-ce pour justement s'écarter de ces expositions courtes ? - Maryvonne Arnaud multiplie les éléments concrets sur les aspects humains, historiques et politiques de la Tchétchénie.

On trouve ainsi des témoignages enregistrés, des repères chronologiques, des contributions de spécialistes, d'écrivains, de poètes, de journalistes, dont « Les Yeux du Soldat », texte lucide, émouvant et universel de Babchenko, soldat russe en Tchétchénie pendant les deux guerres de 1994 et 1999.

A Groszny, en mai 2004 (Maryvonne Arnaud)

Plus qu'ailleurs, la photographie ne suffit pas -ne suffit plus ? - à relater des situations dramatiquement et machiavéliquement enchevêtrées. « Qu'ai-je vu ici ? Que n'ai-je pas vu que je croyais voir ? », écrit Maryvonne Arnaud.

Question de doute que pose la photographe. Pour elle-même devant l'incroyable entreprise de destruction des vies et -supposition- une angoisse de n'avoir jamais assez de démonstration à faire.

L'acharnement des dirigeants à reconstruire et à brouiller la mémoire

Un doute cultivé industriellement par des dirigeants acharnés à reconstruire, à effacer les dégâts pour mieux brouiller la mémoire, oublier les exactions de l'armée russe et masquer la terreur du régime actuel (et des précédents).

A Grozny, en novembre 2008 (Maryvonne Arnaud)

Maryvonne Arnaud raconte :

« En 2008, je suis retournée à Grozny, j'ai marché dans une ville inconnue, en reconstruction, j'ai photographié la guerre niée, effacée. J'ai vu comment le béton, les bardages de plastique et la peinture masquent les blessures sur des plaies non cicatrisées, comme un décor en attente d'un film. Quel film ? »

A Groszny, en novembre 2008 (Maryvonne Arnaud)

Coup double : la reconstruction permet une relative popularité de Ramzan Kadyrov, nommé en 2007 président par intérim de Tchétchénie, promu président de Tchétchénie la même année par le président russe Poutine, six mois après le meurtre de la journaliste Anna Politkovskaïa. Et maintenant ?

« La société est si atomisée que toute confiance a disparu »

Conclusion de la contribution d'Aude Merlin, spécialiste du Nord-Caucase :

« La population, qui a subi deux exterminations partielles sur fond d'une mutilation culturelle et d'un lourd déni des crimes commis, courbe l'échine. Reconstruire sa maison, se réinsérer dans le tissu social, alors qu'un chômage de grande ampleur règne et que la corruption est rampante.

Chercher ses disparus sans rien espérer, et, avant tout, se méfier : la société est si atomisée que toute confiance a disparu. En plus des dizaines de milliers de morts, des milliers de disparus (entre 3 000 et 5 000), des invalides, et des dizaines de milliers (70 000 environ) de réfugiés, la division de cette société obère une reconstruction collective du corps social.

En attendant des jours meilleurs, comme une clepsydre, tombent un à un les arrêts de la Commission européenne des droits de l'homme : tous condamnent l'État russe pour crimes commis en Tchétchénie. »

Et après ?

Photos : le centre de réfugiés de Debak, près de Varsovie, en 2008, à Groszny en mai 2004 (2e image) et en novembre 2008 (3e et 4e images) (Maryvonne Arnaud).

5 commentaires sélectionnés

Portrait de SusumanHighway

De SusumanHighway

Etudiant | 17H31 | 12/08/2009 | Permalien

Pour prolonger cette expo (ou s'y substituer si on n'est pas à Lyon) on peut trouver sur la blogosphère russe plusieurs excellents reportages photos sur la Tchétchénie actuelle, avec ses façades rutilantes dominées par les portraits de Ramzan, de son père (victime d'un attentat en 2004) et de Poutine… Culte de la personnalité, déni de la guerre, slogans grandiloquents, mais aussi reconstruction par le bas, par la population qui guette la paix derrière la terreur ambiante, tout y est.
Même sans comprendre le russe, ces pages valent le coup d'oeil :

http://hitch-hiker.livejournal.com/69726.html
http://hitch-hiker.livejournal.com/69627.html
C'est le récit de voyage d'un photographe autostoppeur, Artem Rusakovitch, à travers le Caucase, on peut aussi le voir dans les montagnes du Daguestan voisin, des flics locaux montent pour lui une opération spectacle contre un petit cultivateur de cannabis puis le relâchent contre quelques billets : http://hitch-hiker.livejournal.com/70231.html

Tout ça est encore assez touristique et estival, on peut préférer la version plus sombre, plus réaliste sur la misère locale, de la photographe Julia Wishnewetz :
à Grozny : http://kunstkamera.livejournal.com/156555.html
et dans les montagnes : http://kunstkamera.livejournal.com/160807.html

Portrait de Louis Mesplé

De Louis Mesplé (auteur)

Consultant photo | 18H00 | 12/08/2009 | Permalien

Merci, effectivement, ces reportages photographiques valent bien le détour de l'oeil.

Portrait de unagi

De unagi

Fatalitas | 08H39 | 14/08/2009 | Permalien

Sur la Tchétchénie voir aussi le travail extraordinaire de Stanley Greene
http://www.noorimages.com/index.php ? id=876

Portrait de Alex Engwete

De Alex Engwete

Consultant | 21H25 | 12/08/2009 | Permalien

Comment donc ! Pas un mot sur les crimes atroces de l'autre camp, le camp des terroristes islamistes ? Comme si les Russes se sont réveillés un matin pour aller porter la guerre là où elle n'existait pas ? Cette russophobie rentre dans la ligne de la propagande persistante qui veut nous faire croire que c'est la Russie qui avait provoqué la Géorgie l'année passée…

Portrait de SusumanHighway

De SusumanHighway

Etudiant | 22H32 | 12/08/2009 | Permalien

Je vous trouve un peu sévère avec ce papier qui nous fait surtout part d'une exposition. Je n'y ai pas trouvé de tonalité anti-russe particulière. Beaucoup de Russes parmi les plus nationalistes éprouvent un dégoût complet pour le régime kadyrovien, dont les hommes de main sont désormais tous tchétchènes, et pour la plupart d'anciens « boeviki ». Kadyrov a substitué son ordre et sa terreur de « pacification » au conflit sanglant entre fédéraux et indépendantistes plus ou moins islamistes : personne ne nie ici les crimes des deux côtés, l'article parle bien du danger à « oublier les exactions de l'armée russe et masquer la terreur du régime actuel (et des précédents) », la photographe elle-même met en garde contre les préjugés que nous avons, en Occident, en jugeant de ces « situations dramatiquement et machiavéliquement enchevêtrées ». Mais on peut aussi développer l'argument que la radicalisation, l'islamisation progressives des indépendantistes, la victoire en leur sein de Bassaev, Umarov, et autres du même acabit, ont été provoquées en grande partie par l'absence de dialogue politique de Moscou avec d'autres acteurs et la violence massive déployée par les fédéraux dans les années 1990 et en 2000-2001… Qualifier une telle position de russophobe, c'est du même ordre que de crier à l'antisémitisme face à n'importe quelle critique de la politique israélienne de la dernière décennie.

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