
Photo : Ristelhueber ou l'extrême documentaire de la guerre
Le parcours photographique que nous propose Sophie Ristelhueber en sept séries et installations sur les murs du Jeu de Paume est une longue cicatrice. De style post-accidentel grave. Le blessé, la victime, c'est la terre. L'accident, si c'est un accident, c'est la guerre.
Au fur et à mesure de la visite de l'exposition, la cicatrice s'élargit et dévoile les différents et complexes champs de ruines que laisse derrière lui l'homme et ses machines.
« Opérations » en est le livre catalogue « raisonné ». C'est-à-dire qu'il contient exhaustivement, en 445 pages, l'histoire photographique, artistique -et ses à-côtés- de Sophie Ristelhueber. Elle commence officiellement en 1980. Coréalisatrice avec Raymond Depardon pour le film « San Clemente » (elle « fait le son »).
De San Clemente, l'asile d'aliénés, au Beyrouth de 1984, c'est aussi, grossièrement, une autre histoire de fous. En cette année, les photos de la guerre civile en action ne sont plus de mises et les reporters photographes sont sur d'autres « théâtres d'opérations ».
Il en reste les silences des décors éventrés, marquant ce qui fut :
« Des géographies de la peur… Grandes places, terminaux routiers et centres commerciaux devinrent de tristes “no man's land”… tandis que les principaux espaces publics perdaient leur identité, d'autres, tels que les carrefours ordinaires, croisements, buttes, et même boutiques devinrent des sites redoutés. » (Samir Khalat, « Opérations », p.226).
Sophie Ristelhueber va faire de ces modifications, extraordinairement rapides en temps et violences, sur le territoire urbain une position photographique qu'elle va tenir, amplifier et élargir, sur d'autres terrains, pour une réflexion documentaire sur les conséquences physiques, cicatricielles, de la guerre.
Il faut dire qu'elle a un boulevard…
« Faits » est une série de photographies prises en Irak six mois après la fin de la première guerre du Golfe (1991). Pour « embrasser » l'immensité de l'après champ de bataille, elle opte pour des vues aériennes et au ras du sol.
Les restes matériels des chocs sont encore épars. Comme à Verdun, ils vont s'incruster et les stigmates des tranchées et des assauts perdureront. Face au long mur où ces faits s'entêtent sur plusieurs mètres, des souvenirs d'enfance, douillettement rétros, familiaux, de la série « Vulaines » (1989) semble soupirer : « Si on m'avait dit que ce serait ça… »
« WB » (« West Bank »), 2005. L'apparence d'une menace en pointillé de pierres, en frontières brutes. Plus violentes que les panoramas du mur en béton édifié par l'État d'Israël pour le séparer de la Cisjordanie ou ses bombardements meurtriers, les photos de voies de circulations salement coupées sur des paysages pastoraux mettent en évidence l'inextricable conflit et son caractère acharné dans le refus de l'autre.
A ce sujet, Sophie Ristelhueber y trouve une résonance avec sa situation intérieure. « Sans doute, comme artiste, suis-je moi aussi en guerre », dit-elle.
Et l'homme, dans tout « ça » ? C'est le sujet d'« Every One » (1994) , une série faite dans un hôpital parisien au retour d'un voyage en Yougoslavie, en 1991, au début du conflit entre les Serbes et les Croates. Si on en doutait, les corps sont aussi déchirés.
Seul commentaire affiché, un texte de Thucydide (Ve siècle avant JC). Il rappelle que la guerre est un enchaînement d'actions humaines et non de châtiments divins.
« Eleven Blowups » (2006), , c'est la dernière production en forme d'impossible conclusion. La photo du cratère impressionnant laissé par l'explosion de la voiture piégée qui a tué Rafic Hariri à Beyrouth en février 2005 et l'examen des rushes de vidéos de l'agence Reuters sur de semblables attentats en Irak se rejoignent.
Ristelhueber ajoute à la composition numérique des débris tirés de ses précédentes séries. Scènes recréées par ordinateur, visions imaginaires mais sans risques mensongers. De jours en jours, la tombe de la terre se creuse.
Une recherche de l'historicité des événements frappant la croûte terrestre
Ce travail de Sophie Ristelhueber est, au fond, un travail de mises à jour. Si l'on ajoute à ces séries le film « Le Chardon » (court métrage de six minutes de 2007), sur la matière rocheuse en Vercors, on peut en déduire que sa finalité est de rechercher, de façon archéologique, au travers notamment de l'examen des strates minérales, l'historicité des événements frappant la croûte terrestre et les preuves de sa résistance aux outrages.
Cette hypothèse se conforte par les textes d'auteurs anciens, peu fréquentés, qu'elle met en exergue de ses séries (Lucrèce, Thucydide, l'Ecclésiaste, Clausewitz.). Ce sont en général des écrits prémonitoires. Les photographies, elles se situent sur une ligne esthétique difficile, de crête, très contemporaine.
Ni reportage d'actualité avec ses images plus ou moins vraies, compatissantes, « embedded » ou conduites par GPS, ni dans « l'extrême plasticien » qui oublie souvent en cours de route ce pourquoi il est parti.
Ce sont des témoignages radicaux, de l'extrême documentaire.
► Sophie Ristelhueber exposition au Jeu de Paume, site Concorde, 1, place de la Concorde, Parix VIIIe - jusqu'au 22 mars - le mar. de 12h à 21h, du mer. au ven. de 12h à 19h, les sam. et dim. de 10h à 19h - 4€/6€ - Rens. : 01-47-03-12-50.
Un catalogue, Operations, coédité par Les presses du réel, le Centre national des arts plastiques (CNAP) et les éditions du Jeu de Paume, accompagne l'exposition (45€).
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► L'exposition Ristelhueber, sur le site du Jeu de Paume
Photos : Sophie Ristelhueber (Audrey Cerdan/Rue89), « Beyrouth, photographies » (1984), « Fait #20 » (1992), « WB #7 » (2005), « Every One #14 » (1994), « Eleven Blowups #1 » (2006) (Sophie Ristelhueber/ADAGP, Paris, 2009)
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► Traversées mondaines. et frivoles de l'art contemporain.




















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De eelisa
Délinquante au coin de la rue | 19H24 | 14/02/2009 |
Un commentaire ?
Impossible. Ces photos laissent sans voix. Et avec un immense déchirement entre la beauté du cliché et l'horreur de ce que ça représente.
La mort d'êtres humains et la blessure de la terre comme c'est si bien dit dans votre article : « Le blessé, la victime, c'est la terre. L'accident, si c'est un accident, c'est la guerre. »
* visionner absolument sur le site du jeu de paume l'expo et son interview, je viens de découvrir une immense artiste.
De virginie78
Éteignez votre TV et apprenez à lir... | 19H44 | 14/02/2009 |
impressionnant
…
De framboise92
Je refleurirai un jour ! | 20H19 | 14/02/2009 |
Les bleus à l'âme, la chûte du Rhin, la fracture sociale, la terre promise à vendre, la guerre des boutons dans le public, et
l » errement de l'être humain…à la recherche du temps perdu pour les patrons.
Ce reportage est profond, du Land Art existentiel !
Une cicatrice au COEUR !
De framboise92
Je refleurirai un jour ! | 22H13 | 14/02/2009 |
L'accident, c'est la guerre….
Le Hamas , par exemple, est la guerre eu lui-même, c'est pire qu'un accident, c'est la maort ambulante qui s'étend et gronde et lapide. La guerre est aussi parfois un accident honteux mais sans elle, comment arriver à chercher à libérer les consciences eet rompre les chaînes ? Une guerre sans civils, comme dans un combat de boxe ? Que faire ?
De unagi
Fatalitas | 11H16 | 15/02/2009 |
Un pendant documentaire à ce travail.
« Lessons of darkness » de Werner herzog :
« images du Golfe abandonné par les Irakiens et que Herzog approche en hélicoptère comme un monde parallèle ou une planète inconnue. c'est un poème austère et merveilleux ces longues plaines du Koweit, noires du pétrole que dégorgent incessamment les pipelines, ces puits d'enfer crachant les flammes et le silence, les tuyaux tordus comme des corps et l'on croirait les signes au soleil d'une civilisation décimée, si folles les usines de béton brut abandonnées comme des bases spatiales dans un désert de mort que traversent d'infinies routes blanches de poussière… j'ai dit et je m'y tiens : je n'ai jamais rien vu de plus beau. “
De Mobile
01H36 | 15/02/2009 |
'sais pas pourquoi, mais elle me fait penser à Susan Sarandon ! ?
De P a z
02H19 | 15/02/2009 |
Merci ! J'essayais à retrouver le nom de cette artiste depuis un moment.
De gavroche...
08H48 | 15/02/2009 |
Pour un travail plus documentaire, mais tout aussi beau et touchant et perturbant, le site http://www.warphotoltd.com/ qui regroupent des photos des guerres du monde.
Attention : Certaines images choquent et pas que les plus jeunes…
à gavroche...
De unagi
Fatalitas | 11H18 | 15/02/2009 |
Livraison du worldpress 2009 :
http://www.worldpressphoto.org/index.php ? option=com_photogallery&task=bl…
à gavroche...
De Circa52
plasticien | 13H59 | 15/02/2009 |
Présenter cette dure réalité au travers du prisme de l'Art est une bien meilleure méthode pour la faire admettre à l'humanité que de lui infliger sous forme d'images documentaires à l'état brut vues et revues dans tous les médias. C'est ce que l'on ressent en visitant cette expo présentée en 12 chapitres dont :
(1) Beyrouth, 1984, (4) Every One, 1994 - images de sutures impressionnantes car hyperréalistes -, (8) Irak, 2001, (9) WB (West Bank), 2005 - barrages sur les routes de Cisjordanie - et (11) Eleven Blowups, 2006 - Images de l'attentat contre Rafic Hariri à Beyrouth le 14.2.05 -.
L'oeil de Sophie Ristelhueber est sans concession mais propose des compositions parfaites qui captent l'attention du visiteur et lui font prendre une conscience aiguë des faits évoqués par la fascination que ces images exerceront durablement - sans voyeurisme - sur son esprit. A visiter de toute urgence !
De papy38
retraité | 10H10 | 15/02/2009 |
Les commentaires et les photos me prouvent une fois de plus la vraie nature des êtres « dits » humains. Pourquoi tant de violences depuis que l'homme est l'homme ? Pourquoi tant de haines ? Autrefois, c'était le glaive qui tranchait des têtes, les vainqueurs qui violaient les femmes des vaincus…
Aujourd'hui guère mieux. Mais ce sont les machines à tuer qui s'interposent entre celui qui les actionnent et les victimes. Mais toujours ce sont les hommes qui violent.
Pourquoi tant de destructions au moment où l'espèce humaine devrait s'unir pour donner à chacun un minimum pour vivre et chercher des solutions à un avenir qui s'annonce bien sombre pour l'humanité.
Jaurès, Gandhi, Martin Luther King, furent assassinés parce qu'ils étaient pacifistes. Que le monde change enfin. Que les pacifistes tendent la main et deviennent majoritaires.
à papy38
De framboise92
Je refleurirai un jour ! | 12H19 | 15/02/2009 |
Bonjour,
Je ne demande pas mieux et j'avoue que je reste à présent avec de plus en plus de doutes sur la non-vilolence.
Je comprends de mieux en mieux nos ascendants heureux d'avoir été libérés du nazisme, plus je prends de l'âge.
Le « Imagine » de John Lennon reste dans mon coeur, mais le regard sur l'évolution de l'homme , de la religion au coeur de la vilence, de la politique en faveur des détenteurs de l'argent, de la conscience huamine et sociale …..ne vont pas dans le sens d'un rêve, mais d'un cauchemar !
Je plains la jeunesse et je vais dans la rue, et j'aimerais que ces marches soirent plus vindicatives ! ! Hélas ! La seule soulution !
De utilizateur
Technicien | 10H36 | 15/02/2009 |
Merci Sophie. Bonne continuation.
De Ech-picard
14H58 | 15/02/2009 |
La Terre blessée en Picardie l'on connait.
Pas seulement avec les nombreux cimetières britanniques disséminés partout au gré des fosses communes ou des nécropoles française ou des monuments comme celui de Thiepval plus gigantesque que l'arc de triomphe de Paris.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier : Thiepval_memorial.JPG
Mais aussi un peu partout des restes de tranchées de la der des der.
http://www.petit-patrimoine.com/fiche-petit-patrimoine.php ? id_pp=80069_2
100 ans ou presque les traces sont encore visibles.
A méditer.
De GASTAUD
photographe | 15H51 | 15/02/2009 |
Avant de monter au 1er etage, pour voir l'exposition de S. RISTELHUEBER. Il serait bon de s'arreter au RDC, pour retrouver les photos de Robert FRANK.
Certaines photos touchent au genie, ce qui est plus rare qu'en peinture !
De egide
Littéral | 20H13 | 15/02/2009 |
La guerre s'est toujours faite, et se fait encore, parmi les populations.
Si les lieux gardent des traces qu'on ne peut effacer complètement, qu'en est-il des psychés torturées des personnes qui étaient au milieu de quoi ?
Quelles horreurs vont rester implantées pire que des souvenirs affreux ?
L'angoisse de la peur absolue et la mort absurde, réalités pourtant que n'a pas écarté une magie ancienne.
Ces destructions sont obscènes.
Leurs laideurs ont la brutalité de l'évidence criminelle, irréductible à toutes interprétation.
Le regard se doit d'être naturel, sans effets.
Il ne faut pas corriger la moindre ombre, ne rien refuser des déformations, ne pas expurger les trop de.
Voir.
Le regard constate les conséquences des volontés tordues, des actes si peu nécessaires, et pourtant accomplis.
Voir.
Le regard saisit le concret des de la géométrie tordue des dommages co-latéraux.
Voir.
Ces images froides comme les silences enragés, fous des douleurs infligées et à venir.
Des générations qui seront empoisonnées par les mythes tarés des psychopathes.
On peut les voir ces furiosités.
Par le regard du témoin.
à egide
De framboise92
Je refleurirai un jour ! | 22H01 | 15/02/2009 |
J'aime votre post. Il est plein de vérité et très beau ! Il est plein d'espoir.
à framboise92
De indfrisable
02H10 | 16/02/2009 |
Le détail cicatriciel de l'homme est agrandit au grand format, rejoignant la chair qui se fait ruine à Beyrouth. La peau de l'homme rivalise avec l'épiderme terrestre et fragile.
Bien plus grandiose que Yann Arthus-Bertrand avec sa machine de com'…, et son ambitieux « 6 milliards d'autres », insignifiant devant l'événement du Jeu de Paume, où Sophie Ristelhueber accompagne la poésie de Robert Frank.
De indfrisable
02H11 | 16/02/2009 |
Le détail cicatriciel de l'homme est agrandit au grand format, rejoignant la chair qui se fait ruine à Beyrouth. La peau de l'homme rivalise avec l'épiderme terrestre et fragile.
Bien plus grandiose que Yann Arthus-Bertrand avec sa machine de com'…, et son ambitieux « 6 milliards d'autres », insignifiant devant l'événement du Jeu de Paume, où Sophie Ristelhueber accompagne la poésie de Robert Frank.
à indfrisable
De framboise92
Je refleurirai un jour ! | 07H15 | 16/02/2009 |
je dirais même qu'elle fait corps avec la terre. C'est poignant !
De framboise92
Je refleurirai un jour ! | 09H02 | 16/02/2009 |
On aurait dû dire documentaire de l'extrême plutôt qu'extrême documentaire, non ?
à framboise92
De indfrisable
10H59 | 16/02/2009 |
En même temps, l'extrême est suggéré. C'est pourquoi je ne parlerai pas d'extrême en terme d'image. Il n'y a que des traces. Plus de corps, ni de victimes, mais l'absence du corps toujours présent. On pourrait lui reprocher d'exclure le corps de l'image, comme Bush a exclu toute trace de corps lors du « 11 Septembre », mais la réalité nue est bien plus angoissante. Voir les éclats des chars explosés en vue aérienne, ou une chaussure carbonisée sous le sable noircit laisse imaginer l'horreur de l'événement. Ce n'est pas tant de « l'extrême documentaire » mais peut-être des « traces documentaires », des traces (des photographies) qui documentent à propos de traces, parce que la fonction de la photographie documentaire est aussi de faire trace dans la mémoire et les générations de « regardeurs », en plus de ce qu'ils peuvent ajouter comme interprétation esthétique. Cette série exposée sur les traces de la guerre du guerre du Golf en 1992 est le pendant parfait des photographies aériennes de Yann Arthus-Bertrand.
De Gil BERT
Je suis un humain, mais je me soign... | 11H07 | 16/02/2009 |
Marrant comme ça me fait penser à « Le peintre de batailles » de Perez- Reverte.
Bouquin intéressant bien que trop verbeux à mon gout sur les photographes de guerres et sur le malaise inhérent à ce métier.
Pérez-Reverte a lui même été correspondant de guerre et c'est peut être un témoignage thérapeutique.
La compagne du principal protagoniste ne fait que des photos des dégâts matériels et jamais des combattants ou des victimes civiles.
De drk
photographe de presse | 14H19 | 16/02/2009 |
Techniquement de très bonnes photos, un peu racoleur toutefois.
De jyr
ou jean-yves rousson..artiste? | 13H32 | 18/02/2009 |
excellent
et de façon le travail ne manquera pas etant donné que l'homme se pulverise a tour de bras