Dans la peau de Ségolène Royal (ou comment perdre un vote)
Dans un commentaire sur Rue89, Victor Kaplan racontait qu'il tentait depuis six mois de monter une liste (de gauche) aux municipales de son village : « Face à une droite mobilisée et disciplinée, les gens de gauche critiquent leur candidat (trop ceci, pas assez cela....) et refusent de s'investir (la vie privée passant d'abord) ». Nous lui avons demandé de raconter son expérience.
Préhistoire : l'affaire de la Poste
Au tout début, il y a deux ans, il y a eu « l'affaire de la Poste ». A cette époque, j'apprends que le bureau de poste du village va fermer. Ni une ni deux, je tire sur mon imprimante un appel à une réunion publique. Les gens viennent en masse. Le maire est là. La réunion est tendue. Des volontaires viennent me proposer leur aide.
Suivent six mois durant lesquels je ne fais que cela : me battre pour le bureau de poste. Un petit groupe se forme. Le directeur départemental de la Poste accueille notre délégation avec un sourire narquois. Nous écrivons partout, à Chirac, à Villepin, à Sarkozy, au député…
La gauche aux abonnés absents
Parmi les élus locaux, seule Roselyne Bachelot remplit honnêtement son rôle d'élue de la République. La gauche est aux abonnés absents. Nous organisons la première manifestation de l'histoire du village, pas une semaine se passe sans qu'un article ne paraisse dans la presse locale. TF1 nous consacre même un reportage.
Au bout du compte, nous sauvons le bureau de poste mais à des horaires impraticables. Nous décidons de lancer une feuille « citoyenne » qui fait vite scandale pour avoir lancé le débat sur l'extension des maraîchages et la pollution qu'elle entraîne.
Tu sais que j'ai toujours voulu être maire
Législatives. Dans sa profession de foi, le député du coin se félicite d'avoir sauvé la poste de notre commune. Il n'a, en réalité, jamais répondu à nos courriers.
Les municipales s'annoncent. Usé, le Conseil municipal fait savoir qu'il ne se représente pas et, au passage, le maire tape sur les doigts des agités que nous sommes. Deux listes se préparent, celle du candidat autrefois battu et une autre sous la conduite de la seule rescapée de l'actuel conseil. Disons CNPT-sarkoziste et centre-droit.
Le candidat de droite me propose d'être son adjoint à la Culture. Avec lui, les choses sont simples : Tu sais que j'ai toujours voulu être maire. Il me donne une liste de colistiers dont, vérification faite, une partie n'a pas donné encore son accord.
Je refuse à mon tour pour la simple raison que l'ambition d'accéder à la notabilité ne constitue pas un programme suffisant. Un projet de gauche est-il possible dans une commune où, comme tout le monde s'en félicite hypocritement, il ne peut être question de clivages politiques ?
La commune est située à 30 kilomètres d'une très grande ville et subit depuis quelques années une pression démographique très forte. Les lotissements ont commencé à pousser, une nouvelle population s'installe, transformant peu à peu un village rural en cité dortoir. Les commerces périclitent, les services publics sont débordés, l'urbanisme n'est pas maîtrisé.
La chasse aux colistiers
Reste à trouver 18 colistiers. Aucune liste ne pourra rassembler autant de candidats. Les électeurs feront le Conseil mais la liste la plus nombreuse aura toutes les chances de l'emporter. Un projet est donc à inventer. Grosse déception : la plupart des anciens du collectif de défense de la Poste refusent de s'engager plus avant.
Pour eux, la défense de la Poste était une question de principe, au-dessus des considérations politiques. Deux seulement acceptent de monter une liste. Je prends mon bâton de pèlerin, convaincu que l'engagement passé ouvrira les portes. Celles-ci s'ouvrent certes, mais pour aussitôt se refermer.
Les premiers rencontrés, qui sont comme moi des nouveaux venus et avec lesquels nous avons mille fois refait la monde, se défaussent en cascade. Pour la petite bourgeoisie néo-rurale, la vie professionnelle et la vie familiale sont prioritaires. Individualisme féroce qui se traduit par une forme de consumérisme : consommation de paysages, de services, de relations sociales...
Chacun aurait bien voulu, chacun votera pour ma liste, mais… c'est non. Quelques uns se réfugient derrière la légitimité du sol. Ils se considèrent comme rapportés . La commune appartiendrait à ceux qui y sont nés. Je ne préfère pas creuser. Ma position républicaine je suis d'où je paye mes impôts ne rencontre qu'un succès mitigé. Les plus ancrés » dans la commune préfèrent se consacrer à la vie associative.
La gauche instinctive se rassemble
Néanmoins la liste s'étoffe. L'école publique est derrière nous. A mesure que mon réseau amical s'émiette, avec ce que cela implique sur le plan affectif, d'autres personnes font leur apparition. Toujours inattendues, plus sincères aussi, et plus simples. La gauche instinctive. Deux CGT, un créateur de SCOP, une assistante maternelle, une institutrice, un chef d'équipe du BTP, une conseillère à l'ANPE, une éducatrice sportive, une graphiste… large majorité de femmes.
Hélas, la première à m'avoir rejoint, une mère de famille d'origine tunisienne, ne donne plus de nouvelles. Trop occupée. La liste plafonne à dix. Le programme est discuté, remanié dix fois. Les grandes lignes sont établies :
- Le projet est présenté par une équipe. Pas de hiérarchie, pas de place d'adjoint à la clef. Les dossiers seront pris en charge selon les besoins et selon les capacités.- Rupture avec la gestion paternaliste-autoritaire, ouverture des commissions à tout citoyen, recours au référendum d'initiative locale, bilans annuels, non-cumul des mandats politiques et associatifs. La municipalité est l'outil de la population.
- Adhésion au PLU, maîtrise des sols pour limiter l'extension des maraîchages intensifs et bloquer tout nouveau lotissement. Recours à des urbanistes consultants pour élaborer un projet de développement à long terme qui préserve les paysages tout en répondant à la demande de construction.
- Transformation du patrimoine immobilier communal en logements sociaux et foyer d'accueil pour jeunes travailleurs. Ouverture de salles confiées à l'association du troisième âge et à celle des adolescents. Création d'un jardin botanique, devant l'école.
- Filtrage de toutes les décisions selon les critères de développement durable c'est à dire de respect de l'environnement, d'impact sur l'emploi et de l'adhésion des citoyens.
- Restauration du lien social et de l'activité économique (regroupement des commerces, création, d'un marché, réouverture du camping, désensablement du bras de Loire pour la création d'un plan d'eau, aide à l'ouverture de gîtes ruraux, etc.). Mise en valeur du patrimoine naturel et architectural local.
Nous savons qu'il nous faut obligatoirement des gens du cru. Inutile de compter sur les commerçants et les artisans qui, unanimement, se refusent à un engagement qui leur coûterait de la clientèle. En douce, l'un d'entre eux présente toutefois sa femme sous son nom de jeune fille...
La présidente et la trésorière de l'amicale de l'école publique se proposent. Une juriste et une gestionnaire. Elles ont rencontré les deux autres têtes de liste et ont constaté leur absence de programme. Elles assistent à une de nos réunions, prennent des notes, mènent quasiment les débats.
Déceptions en chaîne
Elles proposent même l'ouverture de l'école publique en dehors des heures de classe et sa ré-oganisation sous forme de centre culturel associant la bibliothèque, la halte-garderie, le périscolaire, l'école et l'association culturelle. Adopté !
Huit jours plus tard, elles annoncent qu'elles se retirent. Elles ne nous estiment pas assez compétents. Nous ne maîtriserions les dossiers... Je défends la représentation populaire contre la technocratie. Rien à faire, elles se désistent.
Un couple me reçoit. Je découvre le mari, très écolo, et glane encore quelques bonnes idées. Plus tard, ils déclinent.
Jusque là, nous avons tout juste l'avantage du nombre. C'est alors que l'on apprend que la tête de liste centre-droit, une femme, plante sa maigre équipe et rejoint la liste de droite ! Je l'appelle. Je me sens dans la peau de Ségolène. Elle tient à ce que la rencontre ne soit pas publique et que je vienne à son domicile.
Je m'y rends, convaincu de pouvoir dissiper le malentendu. L'explication est rapide et franche : elle me déclare s'être présentée pour que je ne sois pas élu.
Une phrase coup de poing
La phrase me fait l'effet d'un coup de poing. Elle trahit une hostilité qui dépasse largement le conflit d'idées. Je retiens au passage une allusion à des thèmes abordés lors de notre dernière réunion de liste. Y aurait-il des fuites ?
Ses colistiers, plus à gauche qu'elle, ne sont pas décidés à me rejoindre. Ils imaginent constituer ultérieurement une opposition hors Conseil municipal… J'aurais une réputation d'autoritaire pour m'être accroché avec la présidente de l'association culturelle, dont je snobe la manifestation artistique annuelle.
Pour la même raison, les jeunes, qui fréquentent le bar qui sert de centre culturel, me sont hostiles. Nous décidons d'organiser, un jour, une réunion dans le bar en question pour contrecarrer la rumeur. La droite rassemble déjà les chasseurs, l'école privée et des artisans.
Catastrophe en vue
Je sonne le tocsin. Nous courons à la catastrophe. Chacun de leur candidat draîne cinquante cousins, beaux-frères, oncles et neveux. Chacun des nôtres ne représente que lui-même. Nous préparons une réunion publique. Nous nous sommes déjà répartis en commissions. Nous avons récupéré les comptes administratifs et le plan cadastral.
Les projets s'affinent mais la consigne est d'écouter, d'éviter les promesses et la démagogie en général. Organiser des débats participatifs, en quelque sorte. Peu de monde. Les propositions existent mais nous voulons d'abord entendre les électeurs. Du coup, nos discours restent trop vagues, nous donnons une image d'indécis.
Finalement dans la salle quelqu'un demande pourquoi nous n'avons pas de proposition concrète concernant les commerces. Vient l'écolo qui conteste notre proposition de désensabler le bras de Loire au nom de la préservation d'espaces sensibles. Un copain récuse nos suggestions concernant l'accueil des jeunes en nous reprochant de vouloir instaurer une ségrégation générationnelle. Au bout de deux heures, les petits vieux nous piègent sur notre connaissance des lieux-dits. On nous refait le coup des sous-marins !
Les commentaires qui suivent la réunion sont unanimes : nous sommes inconnus des gens du cru et nous n'avons pas assez d'expérience dans la commune. Le candidat de droite, lui, est d'ici . En réalité, c'est faux, mais c'est un chasseur…
Et puis, pendant six ans, il a assisté à tous les Conseils municipaux. Il a su se fondre dans le paysage, devenir une sorte de conseiller bis, tout en entretenant sa légère différence de style avec le maire. Nous nous rencontrons, d'ailleurs, lui et moi. Rapports détendus. Il me propose à nouveau de le rejoindre :
Nous n'avons pas les même références mais nous avons les mêmes objectifs.
Je décline. Quelques temps plus tard, je découvre son programme imprimé. C'est le nôtre, quasiment photocopié !
Il a tout repris.
Pour finir : le syndrome Besson
Enfin, la plus mauvaise nouvelle tombe : le mari d'une institutrice de l'école publique se présente sur la liste de droite ! Je suis consterné. Moi qui ai toujours soutenu toutes les grèves des enseignants, les ai prévenus de problèmes… Il s'avère que nous avons sur notre liste une institutrice d'un autre village, qui, en tant que mère d'élève, aurait lancé autrefois une pétition contre sa collègue… d'où le retour de bâton. Le syndrome Besson.
Déjà usés, nous rencontrons un éleveur. Plutôt sympathique. Sa fille nous soutenait dans l'affaire de la Poste. Il rejoint l'autre liste trois jours plus tard. Maintenant, ils ont l'avantage du nombre. Si le vote se tenait aujourd'hui, nous serions mathématiquement battus.
Le candidat de droite se comporte déjà en maire. Il va examiner les travaux publics, se montre un peu partout, serre les paluches.
La raison ne peut rien contre le désir.
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L’absence de la gauche « institutionnelle » y est pour bcp dans cette chronique de l’échec annoncé. L’épisode avec la tête de liste centre-droit qui vous annonce sa détermination à barrer votre route est effectivement terrible. L’ensemble de votre « mésaventure » est un cas d’école (usurpation, incompréhension, peur du « qu’en dira-t-on », catastrophe annoncée, haines personnelles, pillage du programme par la droite, fausse « communauté » locale des chasseurs, trahison par lassitude, …). Merci de nous le faire partager.
Votre récit est passionnant !
Sans doute parce qu’on y sent le vécu, les heures passées et le temps personnel donné, les remises en questions perpétuelles, la ténacité certainement contrebalancée par des découragements à l’abri des regards…
En fait, au delà de la politique, vous avez mené un combat d’enseignant, voulant à tout prix « transmettre » et « convaincre », alors qu’en face, on pense à d’autres intérêts que ceux du bien collectif (pour la plupart, je ne veux pas être manichéenne)…
Et maintenant vous vous estimez « comptable » d’une défaite, d’un échec… On peut ressentir votre amertume, mais aussi, sans doute, cette petite flamme de ténacité et d’idéal républicain inextinguible. C’est bien là la preuve du désintéressement sincère et de la capacité à recommencer.
Politiquer, comme éduquer, c’est s’obstiner.
Courage, collègue !
maia
Bien.
Me voilà bel et bien pris. Chacun de vos message témoigne d’une telle sympathie, d’une telle compréhension, d’une telle solidarité, qu’il ne me reste aucune excuse pour baisser les bras.
MERCI
VK
les encouragement de la rue89 ne font que conforter ce que vous pressentez déjà. Pour avoir participé à une expérience identique en milieu rural, je peux également vous prédire que vous serez soumis également à la perversité de la rumeur (vie privée, argent….. Par ailleurs, on comprend tout à fait votre souci de propositions et de construction, toutefois vous marquerez davantage de points en dénonçant, en contrant, en imposant votre présence et en tissant des réseaux. Ce qui marche bien en milieu rural ce sont le réunions façon « tupperware » . Au terroir vous opposerez les compétences, l’engagement et la motivation. Et en fin de course vous pourrez dévoiler vos projets et vos engagements… BON COURAGE et tous mes voeux pour votre élection prochaine!!!
J’aime beaucoup ce récit que je qualifierait de « tranche de vie politique ». Sans faire de théorie « savante » il nous enseigne que la politique est une pratique, un métier dit on parfois, que les « bonnes intentions » ne suffisent pas. Au delà de ça on voit que « faire bouger ses concitoyens, et aussi les politiques » c’est possible, que cela a ses limites. Cette histoire me réjouis parce qu’à sa lecture, même si Victor Kaplan n’est pas élu, je crois qu’il sortira de cela une forme de progrès dans cette commune (C’est mon avis et je le partage!), sans pour autant que celui-ci soit nécessairement celui qu’il appelle de ses voeux, mais la question et la difficulté de la démocratie ne vient elle pas justement du fait que les avis les actions et les choix sont multiples voire divergents ou antagonistes?
Un récit de vie locale intéressant et pas très surprenant qui suscite quelques réactions:
1°) 36000 clochers, pardon communes n’est-ce pas trop justement? 6000 ne serait-ce pas mieux? par rapport à nombreux problèmes qui sont soulignés dans ce récit plus les redondances et les coûts et ce pervertissement de la démocratie locale?
2°) Les villages néoruraux (30-60km d’une grande ville, c’est l’horreur pour l’avoir vécue. Une identité rurale qui meurt d’un côté, des urbains plutôt modestes, exclus des grandes villes de l’autre, rajouter des pseudo intellectuels, l’ensemble fait un collectif peu lié qui tient pas mais se supporte: méfiance, peu de coopération, phénomènes d’alliances/coalitions, clivages, projections parano sur les uns ou les autres, ce phénomène est connu sur un plan psychosociologique.La néoruralité n’est pas de tout repos. Et c’est donc la bourgeoisie et ses réseaux qui font davantage consensus. C’est un peu partout pareil. J’observe que le modèle « démocratique » marche dans des zones urbaines avec la diversité, ou dans des petites communes dans des zones avec des rurbains « éduqués » (qui ont quitté la ville pour de l’espace se sont installés… à 10-15 km de la ville et si d’autres conditions sont réunies) par contre les villages déchirés entre la mort de la culture rurale et l’arrivée des exilés des villes, et s’il n’y a pas de communication, ça ne fonctionne pas. Par effet gestalt, dans ces « systèmes », l’émergence d’un leader, d’un activiste, d’un courrant « nouveau » menace la collectivité et donc suscite l’émergence ou le renforcement d’un leader opposé. C’est quasiment mécanique.
3°) Vous soulignez aussi l’individualisation et la perte du désir d’aspiration à un engagement civique collectif et les motivations de plus en plus égotistes/carriériste, ce qui est le cas un peu partout en ce moment .
4°)Les solutions du côté des sciences sociales seraient de créer un cadre, constituer un groupe avec des réunions régulières pour créer du lien, une certaine cohérence, ouvert par moment peut-être plus fermé à d’autres, permettant de faire un travail sur un projet et aussi sur les personnes entre elles pour éventuellement aboutir à… une liste électorale ou à d’autres actions. Le groupe décide. Ce travail d’élaboration s’il est bien mené dans un petit groupe peut avoir aussi au final une répercussion indirecte sur le fonctionnement local. Ces démarches dites psychosociales ou démocratiques marchent si elles sont bien menées mais elles nécéssitent du temps, un cadrage rigoureux, un espace de communication et une certaine prudence dans des contexte ou les coups bas sont permis, et ou on ne sait jamais ce qui peut ressortir d’une action.
Mais, pour finir, c’est curieux à dire, mais justement…les choses peuvent émerger de manière les plus imprévues… rester à l’écoute de ce qui se passe… Rien n’est jamais acquis ou perdu totalement.