Une fausse interview d'Obama dans Politique internationale
Politique internationale, une revue sérieuse fondée par Patrick Wajsman, publie dans son dernier numéro un entretien avec Barack Obama, candidat à l'investiture démocrate pour l'élection présidentielle américaine. Interview rare : le sénateur noir de l'Illinois a jusque-là évité les interviews à la presse étrangère.
Dans l'entretien, il évoque sa campagne électorale et commente la situation irakienne dans des termes très forts : C'est une défaite pour les États-Unis, oui. Et c'est une défaite que nous paierons encore très longtemps. Mais nous n'avons pas, aujourd'hui, les moyens de transformer cette défaite en victoire. Il est trop tard.
Problème : Barack Obama n'a jamais donné une telle interview.
L'entretien, indique la revue, aurait été conduit par Alexis Debat, chercheur, spécialiste des questions de renseignement et de terrorisme » . Debat est un chercheur en vue à Washington. Il travaille au Nixon Center, un centre de recherche conservateur ; il collabore à la revue National Interest ; il est consultant pour ABC News depuis des années... Il fait partie de ce marché aux experts en cour à Washington. Il apparaît comme crédible et les médias le citent souvent. Dimanche dernier encore, il était à la première page du Sunday Times britannique, qui rapportait un de ses scoops : selon l'expert, les Etats-Unis ont préparé un plan de bombardement pour écraser l'Iran en trois jours, un plan qu'il juge toutefois trop massif pour avoir une chance d'être appliqué.
Certes, Debat traîne aussi, dans certains cercles de chercheurs de Washington, une réputation d'affabulateur. Mais dans ce petit monde clos qui lie médias et experts, il est passé entre les gouttes.
Alexis Debat, donc, n'a pas mené cette interview. C'est une supercherie. Incroyable ! , nous a répondu le porte-parole de Barack Obama, Ben LaBolt, lorsque nous lui avons signalé l'entretien en question.
Nous avons par la suite appelé Debat, qui s'est noyé dans des explications peu convaincantes : En fait, je suis passé par une tierce personne. C'est quelqu'un d'autre qui a posé les questions, que j'avais préparées. Nous faisons cela occasionnellement, à Politique Internationale. » Qui est cet intermédiaire ? C'est Rob Sherman, un journaliste de Chicago que j'ai croisé dans une soirée à Washington, qui m'a dit qu'il connaissait bien Barack... Je lui ai transmis les questions... Je sais, ce n'est pas idéal.
Pas idéal, non.
Le seul Rob Sherman un peu connu de Chicago est l'animateur d'une émission sur une radio locale, militant de la cause de l'athéïsme ; il n'a jamais parlé avec votre Alexis machin-chose , nous déclare-t-il. Pas lui, donc. Debat évoque un ancien du Chicago Tribune » , mais aucun journaliste du quotidien ne répond à ce nom sur Internet.
Quant à Ben LaBolt, le porte-parole d'Obama, il confirme que son patron n'a pas non plus donné d' interview à un Rob Sherman .
La revue Politique internationale a publié d'autres interviews prestigieuses réalisées outre-atlantique : Bill Gates, Hillary Clinton, Alan Greenspan... Toutes signées par Alexis Debat. Nous tombons des nues , réagissait mercredi Anne Le Fur, la rédactrice en chef de la revue. Nous sommes les premières victimes de cette affaire » , renchérissait Patrick Wajsman, le fondateur...
Un CV aléatoire
Debat est un bien curieux personnage, au CV très fluctuant. Il s'est targué tantôt (auprès de notre consoeur Guillemette Faure) d'avoir un doctorat de sciences politiques d'Edenvale University, en Grande-Bretagne, une université qui s'est avérée fictive ; tantôt de l'avoir reçu de l'Université de la Sorbonne, ce qui est faux : Il a fait son DEA, mais il a fabriqué son doctorat. J'ai eu le document qu'il avait fabriqué entre les mains , raconte André Kaspi, professeur d'histoire de l'Amérique du Nord dans cette université. Debat ne nie pas un conflit avec la Sorbonne, sans plus de précision. Il se présente parfois comme le directeur du comité scientifique de l'Institut Montaigne (un think tank fondé par l'assureur Claude Bébéar), ce que démentent les responsables de ce centre de recherche.
Lors des émeutes dans les banlieues françaises, à l'automne 2005, il apparaissait à la télévision avec comme titre former social worker » (ancien travailleur social) : il aurait en effet travaillé dans la fondation de Martine Aubry, Agir contre l'exclusion. A d'autres, il a affirmé qu'il avait été dans des commandos, pour traquer des soldats serbes.
Sur ABCnews, en février 2003, à l'époque où les partisans de la guerre en Irak discréditaient l'opposition de la France, dénonçant ses connivences avec le régime irakien, Alexis Debat commentait, en tant, cette fois qu' ancien officiel du ministère français de la Défense (il a fait un rapide passage à la Délégation aux affaires stratégiques) l'information selon laquelle Udaï Hussein, le fils de Saddam, avait, sous la menace de trois gardes du corps armés, obligé deux étudiants français visitant Badgad à faire l'amour devant lui dans un hôtel. Le gouvernement français, avait expliqué Debat, avait couvert l'affaire : Après tout, c'est le fils de Saddam Hussein ! expliquait-il. Il reste une trace de cet épisode sur cette page du site d'ABCNews.
Ces networks d'information s'interdisent de rémunérer leurs sources d'information : c'est une règle déontologique très importante. En revanche, ils payent leurs consultants. Souvent cher. Et la frontière entre source » et consultant reste assez floue. La crédibilité des journalistes ou des médias repose sur les experts qu'ils interviewent ; celle des experts s'appuie sur le nombre des passages à la télévision ou des citations dans la presse... Dans ce système-bocal, les signaux d'alarmes qui devraient de temps en temps s'allumer restent éteints, et les garde-fous s'estompent.
Addendum 12/9 : Une autre interview bidon
La porte-parole d'Alan Greenspan, Lisa M. Panasiti, nous a déclaré aujourd'hui que l'ancien président de la Réserve fédérale n'a jamais accordé cette interview à Alexis Debat ou à personne d'autre.
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c’est passionant, on pourrait imaginer un roman.
et ça pose aussi de très importantes questions.
bravo
Et dans moins de 5 ans, ça sera déjà un film à Holywood. Par contre, on aura toujours réfléchi aux questrions que celà pose.
Oui cela pose au moins une question:
Sur quels critères objectifs obtient-on le statut de « revue sérieuse »?
Et puis un constat:
Les escrocs mythomanes de haut vol sont des êtres extraordinaires au sens littéral. Ils arrivent à tromper tout le monde avec un aplomb incroyable. Une vrai mine d’études sur la nature humaine, tant celle de l’escroc que celle de ses victimes.
J’avoue etre perplexe a lire la description de Wasjman sur PI:
« Le bureau de Patrick Wajsman croule sous les livres, les photos dédicacées de ses « héros familiers » - de Richard Nixon à Margaret Thatcher - et les machines à écrire anciennes dont il est un fervent collectionneur.
- Vous conviendrez, commente-t-il avec ironie, que c’est infiniment moins encombrant que les moissonneuses-batteuses ! ».
En tirant sur sa pipe, Wajsman rappelle son aphorisme favori signé de Disraeli: «La vie est trop courte pour être petite.». »
Hmmm, ca va les chevilles?
C’est assez scandaleux de faire une fausse interview. Politique internationale est une revue qui se vend assez mal, et c’est donc probablement pour cela qu’ils ont fait une fausse interview… afin de booster les ventes. Bizarre bizarre !
En même temps ça ne semblait pas très difficile à vérifier comme scoop, non ??
Est ce qu’il publierai n’importe quoi, provenant de n’importe quel « expert » ?
Et pourquoi ne viendrait-il pas au 20 h ?
On a pas démissionné PPDA après l’interview complètement bidon de Fidel Castro ;-)
Joli coup. Alors, qui/qu’est-ce qui vous a mis la puce a l’oreille? Kaspi?
Thomas,
Je ne peux pas répondre pour Pascal. En ce qui me concerne, je lui ai demandé où il avait eu son PhD après l’avoir rencontré pour un article que je préparais sur les locaux de la CIA : ses détails étaient « too good to be true ». Avant même qu’on se rencontre, il m’avait dit quelque chose comme « ça tombe bien, j’ai justement des informations sur l’endroit où se cache Ben Laden ».
:) Effectivement, avec des infos pareilles. C’est tout de meme etonnant qu’il ait réussit a bluffer si longtemps.
Très intéressant. Mais qui est REELLEMENT ce Debat? Quels intêrets sert-il? PR en sait-il un peu plus sur ce personnage?
Juste les siens, éventuellement. Dans ce cas précis ça fait un motif solide… Bien sur, c’est pe un coup bas de plus dans la campagne.
Au fait, je ne suis pas du tout, elles sont quand les primaires démocrates ? Pas commencées ? Finies ? Entre les deux ? Comment ça se présente (Eh Pasacal, c’est le moment de rebloguer sur le sujet, je pense que le monde va retenir son souffle une fois de plus là…)
c’est un peu choquant plus qu’hallucinant…
Oui,
Ils se sont contenté de la retirer de la homepage, pensant peut-être que l’affaire serait oubliée.
Cela fait donc trois jours qu’ils publient, désormais sciemment, une fausse interview.
Ils commettent là -je le leur ai dit- une erreur, et plus ils attendent, plus ils deviennent complices de la supercherie.
Il leur sera en effet désormais plus difficile de dire qu’ils n’étaient « pas au courant ».
Mise à jour, samedi matin: Patrick Wajsman m’assure qu’il a donné instruction de retirer l’interview ce week-end.
Lisez les fausses interviews du Canard enchainé, avec ceux là au moins on se marre et ils ne sont pas loin de la vérité. Des fois, il vaut mieux un faux véridique qu’un vrai complétement faussé.
Rappel à l’ordre sur les débats: certains commentaires anonymes contenant des attaques personnelles contre Patrick Wajsman et d’autres personnes ont été retirés. De telles attaques doivent être assumées par leurs auteurs ou elles ne seront pas tolérées. Et ces critiques, pour ne pas être diffamatoires, doivent s’appuyer sur des faits étayés et documentés. Il n’est pas question de laisser ce site devenir le déversoir d’attaques personnelles anonymes. Ca me semble le minimum pour maintenir un niveau de débat acceptable et respectueux des personnes.
Premièrement, vous ne reprenez que partiellement vos propres propos. Dans le reste de votre message, vous vous en preniez nominalement et sans preuve à certains des acteurs de cette affaire alors que vous vous retranchez vous-même derrière l’anonymat, ce qui nous pose effectivement problème. Désolé.
Sacré Alexis Debat,
on ne peut pas dire qu’il casse la baraque ; au bas mot je dirais plutôt qu’il est à la rue.
Belle prise pour Pascal Riché et Rue89, et quel dommage pour Politique Internationale.
Relisez l’article, les sources sont indiquées.
Les sources citées par Pascal me semblent effectivement relativement nombreuses: Wajsman, Le Fur, LaBolt, Faure, Institut Montaigne… Et Debat lui-même qui reconnait ne pas avoir conduit l’interview. Et d’autres qui ne sont pas citées dans ce papier. Cela nous paraît suffisant pour pouvoir affirmer que cette interview est un faux. Quant à savoir pourquoi l’interview n’a pas été retirée du site, il faudrait poser la question aux intéressés.
J’étais absent, oui. Arnaud a très bien répondu.
« Comment peut-on être certain que vous n’avez pas fait vous-même une fausse annonce?
A part votre site (et ceux qui le reprennent), personne ne parle de cette affaire. »
Attendez, pourquoi évaluer la crédibilité d’une information à ses reprises ? Si c’était le cas, il ya aurait eu des armes de destruction massive en Irak.
Patrick Wajsman, a-t-on vérifié qu’il enseigne ou intervient à l’iep Paris ?
Sachant que même à Sciences-po, les seuls qui portent le titre de professeur sont les vrais professeurs d’université. Les autres sont des enseignants.
Sauf erreur, Politique internationale annonce en une de sons site que l’entretien a été conduit par A. Debat mais aussi Thérèse Delpech, Chercheur associé au CERI. Seul A. Debat apparaît ensuite dans la transcription. Avez-vous pu contacter Mme Delpech pour éclairer les conditions de cet « entretien » ?
Oui, c’est une erreur de leur part, sur leur site. Thérèse Delpech n’est pour rien dans cet « entretien ».
La rédaction de PI est en train de gommer les références à l’interview d’Obama sur le site de la revue.
Mais le signaleront-ils à leurs lecteurs?
Bref, pour se faire une opinion plus sérieuse de l’esprit « politique étrangère » de Barak Obama, on peut toujours consulter « Renewing American Leadership », son long et très complet article publié par Foreign Affairs dans l’édition juillet-août 2007 ; une source crédible…
http://www.foreignaffairs.org/20070701faessay86401-p0/barack-obama/renew…