"Obama terroriste": l'ironie est-elle soluble dans l'information?

Le New Yorker publie chaque semaine, à sa une, un dessin décalé, poétique, humoristique, un peu étrange. Ses vieux abonnés n'ont donc pas dû trop s'offusquer de la dernière couverture de l'hebdomadaire, qui présente le couple Obama, installés dans le bureau ovale, sous les traits de terroristes.
Barack Obama est dans une tenue musulmane classique (turban et djellaba), tandis que sa femme Michelle, affublée d'une coiffure « afro », est en treillis, kalach' en bandoulière. Le drapeau américain brûle dans l'âtre, un portrait d'Oussama Ben Laden orne le mur.
L'image pousse jusqu'à l'absurde certaines remarques que l'on entend ici où là à l'encontre de Barack Obama : il manquerait de fermeté face au terrorisme ; son second prénom, Hussein, trahirait des racines musulmanes, etc.
Même McCain, le candidat républicain, l'a un jour qualifié de « candidat du Hamas ». Selon un sondage récemment publié dans Newsweek 25% des américains croient qu'Obama a été élevé dans la religion musulmane, et 12% qu'il a prêté serment sur le Coran quand il est devenu sénateur ! L'ironie, genre à manier avec précaution. Libé et Rue89 s'en souviennent
J'aime bien ce dessin provocateur. Mais l'ironie fait rarement bon ménage avec la presse. Si une grande partie des lecteurs de tout journal perçoit le second degré, beaucoup d'autres y sont terriblement hermétiques. Je me souviens d'une manchette que nous avions faite, pour Libération, lorsque Raffarin avait été nommé premier ministre : « Raffarin, enfin ! ! “. Un tel soupir, pour un personnage si peu charismatique, avait fait rire les journalistes lors de la réunion de ‘une’.

Les lecteurs, eux, n'avaient pas du tout compris, et par conséquent, ils n'avaient pas du tout apprécié. La dérision est peu soluble dans l'information. Récemment, Rue89 a fait les frais en publiant une fable humoristique.
La couverture du New Yorker, hebdo pourtant plutôt de gauche, a donc déclenché un beau tollé outre atlantique. L'équipe de campagne d'Obama n'a pas du tout goûté l'humour du magazine : c'est ‘de mauvais goût et offensant’. Le candidat républicain John McCain a lui même jugé cette couverture ‘totalement déplacée’.
Le New Yorker s'est laborieusement justifié dans un communiqué : le dessin dénonce ‘les préjugés, la haine, l'absurde’… Trop tard. Le mal est fait, la couverture fait le tour des blogs, et de toute cette affaire, c'est l'image d'un Obama terroriste qui laissera une trace dans les esprits.
- 5688 visites












En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.
On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, that’s the point.
« Touche pas à mon Barack », c’est la conclusion qu’on peut tirer des différentes réactions des animateurs de « talk et comedy shows » et « news programs » ici. Les raisons?
- D’abord la matière. Il serait trop parfait, le gendre idéal. Trop lisse, trop intelligent, excellent orateur, il ne laisse que peu d’occasions pour être moqué, même par les républicains. Jimmy Kimmel d’ABC dit que le moment où certains se demandaient s’il était assez noir a ouvert une opportunité de faire de l’humour. Mais cela ne venait pas de lui. Il termine en disant: « Moi, ce sont ses oreilles, elles devraient nous donner la possibilité de faire de l’humour ». Meme Bill O’Reilly, fameux en France pour ses prises de positions anti-Française, commentateur de l’un des talk show conservateur les plus regardés et l’un des plus influents, ne peut s’empêcher de montrer son admiration pour l’homme, meme s’il « déteste tous les libéraux ».
- Son équipe. Bâtie sur les leçons des « opportunités » ratées de 2000 et 2004, rien n’est laissé au hasard. Une attaque … une réponse. Systématique. On est pas là pour rigoler …
- L’effet boomerang des farces à caractere raciste. Aucun personnage politique ne peut se permettre ce faux pas. Reste quelques commentateurs des médias républicains qui s’y sont essayés (Hussein, musulman, poing terroriste, épouse dégoutée de l’Amérique), mal leur en a pris. Réplique immédiate, excuse exigée et obtenue.
Qui peut se moquer d’Obama?
Pour finir, Mr. Grier, comique Noir nous dit: « C’est notre tour, notre territoire. Eux, ont pu en faire pendant 200 ans des blagues sur les présidents, maintenant c’est à nous ».
L’éditeur se défend en disant qu’un article sérieux de 15.000 mots dresse le vrai portrait d’Obama à l’intérieur du journal, mais tout le monde sait que l’image en couverture aura toujours un impact un million de fois plus important que ces 15.000 mots.
Il poursuit en disant que cette couverture ne fait que « brandir un miroir à la haîne et à l’absurde », mais je ne sais pas comment ses lecteurs doivent le prendre…
J’ai préféré le New Yorker de 2004, qui avait formellement et sans équivoque roulé en faveur de Kerry. Difficile de savoir à quoi jouent les propriétaires d’Advance Publications.