Les sorties scolaires, une « perte de temps », dit-on au ministère

Je n'ai pas l'habitude de lire les notes internes au ministère de l'Education nationale, mais mon oeil est resté scotché sur le rapport sur la réforme du premier degré publié par l'Inspection générale, à l'intention du ministre. Je ne l'ai pas lâché tant la prose des deux signataires, deux inspecteurs généraux, est fascinante.

Un mélange d'autosatisfaction naïve (« L'année a été exceptionnelle aussi par la soudaineté de mise en oeuvre de la réforme et par l'audace de certaines propositions… Les élèves retrouvent le goût de l'école… ») et de méfiance/brutalité (« Les récalcitrants à ce nouveau service ont été réduits de quelques centaines d'opposants déclarés dans ou par les médias à un petit nombre de situations individuelles, qui font l'objet de retraits de salaires »).

Certains passage maladroits sont inutilement blessants pour les enseignants. Exemple :

« La modification la plus fondamentale réside dans l'implication personnelle des enseignants dans la prise en charge
de la réussite de leurs élèves. »

Que l'aide personnalisée ait pu aider certains élèves à résoudre une difficulté, cela peut se défendre. Mais pourquoi suggérer que les enseignants n'avaient pas, auparavant, « d'implication personnelle » dans ladite réussite
de leurs élèves ?

Mais ce qui m'a le plus retenu l'oeil, c'est ce passage très inquiétant :

« Dans l'immédiat, il est indispensable de lutter contre les habitudes de grignotage du temps installées avec les sorties scolaires et les interventions extérieures, qui déconcentrent les élèves et qui font perdre beaucoup de temps sur les apprentissages, en prenant des mesures de restriction des empiètements tolérés, et parfois encouragés, sur le temps scolaire, en revoyant et limitant les agréments et autorisations. »

Ainsi, nous disent ces deux inspecteurs généraux, les sorties scolaires et les intervenants extérieurs ne seraient que perte de temps et facteurs de déconcentration !

Et moi, benêt que je suis, qui pensais que c'était ce qui reliait l'école au monde qui l'entoure. Ce qui apportait aux enfants du sens à leurs leçons. Je pensais que c'était un moyen de varier cet apprentissage, de lui apporter de l'émotion, de décloisonner les matières ; de donner aux enfants ce formidable plaisir de la découverte. De développer leur envie de poser des questions.

Je croyais aussi que c'était l'occasion de tisser des relations différentes avec l'enseignant et avec d'autres adultes. Mais non, rien de tout cela : ce n'était qu'une sale « habitude de grignotage du temps » !

Voici une drôle de vision, extrêmement fermée, de l'école. Personnellement, sorties et interventions de témoins extérieurs sont les moment qui m'ont le plus marqué pendant le primaire (à l'école publique).

Je me souviens par exemple d'un type venu à l'école avec un boa vivant, et je n'ai rien oublié de son système digestif (celui du boa). Ou encore de la visite
d'une synagogue dans le Marais, qui m'a ouvert l'esprit sur d'autres
cultures que celle dans laquelle j'étais élevé.

Dans mon souvenir,
j'ai alors gagné du temps ; et j'étais alors tout sauf « déconcentré ».

Pas vous ?

13 commentaires sélectionnés

Portrait de Emilande

De Emilande

précaire | 05H35 | 21/09/2009 | Permalien

Il faudrait dire à ces 2 inspecteurs que la seule leçon de géographie que j'ai retenue de mes années lointaines de primaire, c'est ce jour où notre instituteur a décidé de nous faire sortir pour une promenade et nous a expliqué la géographie du lieu en nous la montrant du haut de la colline.
Comment peut-on être inspecteur académique et manquer autant de pédagogie ?

Portrait de mick69

De mick69

08H14 | 21/09/2009 | Permalien

En 5 ans d'école primaire, je me souviens de seulement 2 ou 3 sorties. Mais cette quasi absence de sorties ne nous laissait pas à l'écart du monde extérieur, c'est ridicule. On apprenait beaucoup de choses avec de belles affiches colorées. L'instit nous demandait d'observer le monde et de ramener des choses, par exemple des feuilles mortes pour la leçon suivante :
http://alaric83.free.fr/images/lecons%20de%20chose/1%20la%20feuille.JPG
http://alaric83.free.fr/index1.htm

Ma famille étant assez pauvre, les sorties scolaires étaient plutôt perçues comme des dépenses très gênantes

Portrait de miss400

De miss400

blogueuse | 08H21 | 21/09/2009 | Permalien

L'école est totalement déconnectée de l'actualité, de la société. Pêle-mêle dans les manuels cette année : la Tchécoslovaquie comme pays de l'europe, les mamans au foyer pendant que papa travaille…tout ça date de 15 ou 50 ans…
L'école est socio-centrée sur elle même, avec des profs qui pour la plupart ne l'ont pas quittée depuis leurs trois ans.
Même à la Sorbonne que j'ai fréquentée, la plupart (heureusement pas tous) continuent à rabâcher leur thèse d'il y a 10 ou 15 ans sans y intégrer les dernières découvertes.

Portrait de lauraingalls

De lauraingalls

Prof des écoles et j'aime ça! | 09H36 | 21/09/2009 | Permalien

Qu'elle est triste cette façon de concevoir l'enseignement, avec des élèves bons petits soldats qui arriveraient le matin, ingurgiteraient leur dose de leçons et repartiraient le soir le devoir accompli !
Je suis enseignante en primaire et je revendique mes nombreuses sorties, que les parents applaudissent des deux mains, et qui entraîne une ambiance de classe dynamique et parfois (et oui ! ) joyeuse…
Nous allons en forêt quand on étudie les végétaux, nous allons à l'Opéra (et oui ! ) après avoir écouté l'œuvre en classe, nous allons voir des conteurs, nous allons au cinéma… et bien entendu tout cela est relié en classe à de la lecture, de l'écriture, de la recherche…
La planquée d'enseignante que je suis fait souvent des heures sups lors de ces sorties, mais ça tout le monde s'en fiche (vous resteriez tout le midi gratuitement sur votre lieu de travail ? Et la nuit ? )
Allez, laissons ces tristes sires à leurs méditations, mais rappelons leur tout de même que « l'enfant est une flamme à allumer, pas un vase à remplir ».

Portrait de maintenant-et-ici

De maintenant-et-ici

journaliste | 09H58 | 21/09/2009 | Permalien

Merci pour cet article qui lève un tout petit peu le voile sur cette toute petite partie de la grande maison Education. Il y a certainement des Inspecteurs généraux qui font leur boulot. Les IGEN, comme on les nomme, sont au rang 2 de la hiérarchie juste derrière le ministre. Ce sont eux qui seraient chargés de rénover l'éducation, rien moins ! Une enquête approffondie serait très intéressante : qui sont-ils, quel parcours, quel temps de travail, quel contrôle, quels avantages ? Quelques pistes ? Beaucoup sont d'anciens profs de facs, la moyenne d'âge est forcément élevée, ils se co-optent entre eux pour entrer dans ce club très privé, ils ne travaillent que du mardi au jeudi « à cause de l'éloignement de Paris », ils ont les plus hauts salaires, (info très confidentielle ! ), ils peuvent cumuler pour arrondir encore leurs fins de mois en présidant des jurys de concours de recrutement de profs, ou présidant des missions de conseil auprès d'organismes professionnels ou collectivités, ils bénéficient de tout un tas de petits avantages par des entreprises très en prise pour raison de « »« partenariat » » » avec l'EN. Si la base savait… Elle serait encore plus démoralisée…

Portrait de Autist Reading

De Autist Reading

Plombier/Electricien | 10H27 | 21/09/2009 | Permalien

Le terme de sortie scolaire montre bien à quel point les enfants sont habituellement enfermés.
Cependant, puisque de l'aveu de tous les professionnels, il faudrait quatre fois plus d'enseignants et trois fois plus de moyens matériels pour donner une instruction digne de ce nom, les sorties scolaires me paraissent effectivement être une perte de temps et d'argent (400 euros le bus privé).
Surtout si c'est pour rencontrer des prêtres, des pasteurs, des rabbins ou des imams.
Il y a 25 ans, c'était la mode des « classes vertes » pour que les mômes puissent découvrir les vaches et les forêts.
Dans mon école de 30 élèves (de 2 à 11ans) dans un bled de 500 individus, au milieu de la cambrousse Tarnaise, on y a eu droit aussi.
Deux ans de suite.
Grâce à la pugnacité de notre instit, la troisième année l'inspection académique nous a autorisé à transformer la classe verte en classe grise, pour que les élèves puissent découvrir ce qu'était une ville de plus de dix mille habitant.

Mais si les parents qui bossent gagnaient leur vie, l'EN pourrait redevenir l'Instruction Publique, et les mômes visiteraient le monde pendant les vacances.

Pour l'heure, avec l'EN telle que les citoyens l'acceptent (sans profs, sans moyens), se concentrer sur lire-écrire- compter ne me paraît pas idiot.

Portrait de vcalahan

De vcalahan

nonchalant | 10H25 | 21/09/2009 | Permalien

J'ai une petite fille de 5 ans qui a été perdre son temps plus d'une dizaine de fois au Louvre l'année dernière, temps qu'elle a aussi perdu au cinéma, dans les jardins de versailles ou au grand palais… En conséquence de quoi elle perd son temps en prenant un plaisir fou à nous parler de la mythologie grecque, de la Mésopotamie ou de Louis XIV, sa curiosité est insatiable… Pauvre enfant, que va t-elle devenir, prise dans l'étau d'instituteurs beatniks et certainement gauchisants.

De tout façon, l'école est une perte de temps, la culture est une perte de temps, le savoir et la connaissance sont des pertes de temps, les sentiments n'en parlons pas, si on passait moins de temps à s'aimer et plus de temps à cirer les pompes des inspecteurs ou de nos si sympathiques et efficaces gouvernants, le monde s'en porterait mieux…

Portrait de Iv

De Iv

Roboticien utopiste | 12H29 | 21/09/2009 | Permalien

Je me souviens d'une sortie où nous avions fait dans les deux heures de car pour approcher de Genève. Nous avons visité le palais de l'ONU et l'accélérateur de particules du CERN. Deux visites incroyablement riches d'apprentissages. Comprendre que ce qui sort des livres d'histoires ou de physique n'est pas de la pure fiction, ça aide à s'y interesser.

Portrait de Loupiote

De Loupiote

14H07 | 21/09/2009 | Permalien

Si certains passages de ce rapport sont effectivement choquants (notamment à propos de l'implication des enseignants), je ne rejoins pas votre point de vue au sujet des sorties scolaires. Je ne remet pas en question leur utilité pédagogique, l'apprentissage peut aussi se faire par un rapport direct au « monde extérieur » mais je trouve qu'aujourd'hui il y a bien trop de sorties organisées. Comme s'il fallait constamment sortir l'enfant des murs de l'école ! L'école est un lieu de savoir et d'apprentissage et je crois qu'une éducation plus stricte prépare nettement mieux au monde extérieur que la visite d'un stade de foot ou d'une station d'épuration (parce que lorsque j'étais à l'école primaire, c'est bien à la station d'épuration et au stade que l'institutrice nous a emmenés, ce dont je ne garde pas un souvenir grandiose).

Portrait de C est fait ....le 9 nov 09

De Nau Kofi

en instance de désinscription... | 15H44 | 21/09/2009 | Permalien

Dans le même ordre d'idée, mon fils part demain en classe verte pour 10 jours, ce qui va me coûter 250€. Les moins fortunés des enfants payeront 70€, soit 7€/jour en pension complète. Et payable en 3 ou 4 mensualités, ça doit rester abordable même pour des gens un peu dans la merde, non ?

Portrait de boarderline

De boarderline

citoyen encore libre et actif | 15H55 | 21/09/2009 | Permalien

Merci l'école, merci les instits, merci les profs, sans vous, jamais je n'aurais mis les pieds dans un musée, visité Paris, vu une pièce de théâtre …

Portrait de mick69

De mick69

20H23 | 21/09/2009 | Permalien

Trop de réactions sont caricaturales.

Le problème, ce n'est pas que les sorties sont inutiles, c'est qu'il est grave qu'elles se fassent au détriment des heures d'enseignement de la lecture et de l'écriture. Si un enfant n'apprend pas à lire au CP, ça veut dire qu'il va parcourir le CE1, CE2, CM1, CM2 en ayant du mal à lire les livres de maths, histoire, geo, science…

Portrait de La Ségaline

De La Ségaline

écrivain public | 20H54 | 21/09/2009 | Permalien

Merci pour cet article qui montre une fois de plus hélas à quel point les pontes qui dirigent chaque sphère de la société sont complètement déconnectés de la vraie vie. Depuis combien de temps tous ces gratte-papiers pleins de suffisance n'ont-ils donc pas mis les pieds dans une salle de classe ? S'ils daignaient s'abaisser de temps en temps à jeter un oeil sur la vraie vie des profs et des élèves ils se rendraient compte que ces sorties scolaires ne sont pas du temps perdu, c'est parfois le seul souvenir que certains garderont de leur passage à l'école, elles participent au même titre qu'un cours magistral à l'apprentissage, souvent même bien plus efficacement. S'ils sortaient de leur jolis bureaux où on se demande ce qu'ils font d'ailleurs, ils se rendraient compte également que 30 élèves par classe ce n'est pas possible, ni humainement, ni pédagogiquement.
L'ecole c'est en train de devenir une véritable usine où l'élève doit ingurgiter et digérer, uniformément et conformément aux directives de bureaucrates bornés à l'esprit complètement sclérosé, et qui se disent de gauche en plus bien souvent !
Moi je n'ai pas pu continuer je n'avais pas la foi qui anime certains de mes anciens collègues qui font toute la valeur d'une certaine idée de l'école : celle qui ouvre l'esprit sur les autres et sur le monde, celle qui développe l'esprit critique et la pensée personnelle, seul rempart contre les idéologies dangereuses qui refont surface.

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