Vin rosé : l'ennemi n'est pas celui qu'on croit

Le vin rosé, le vin coupable? (Catherine Bernard).

Ce serait simple. D'un côté, il y aurait les gentils vignerons, en la circonstance de Provence, qui nous rafraîchissent et nous enivrent doucement l'été avec leurs rosés à l'ombre des platanes ou sur une nappe au bord d'une rivière, la bouteille tenue au frais dans l'eau que l'on regarde délaver l'étiquette. De l'autre, il y aurait les méchants, ces déracinés de Bruxelles
(notons que dans ces coups-là, on oublie toujours Strasbourg), qui, convertis à la foi du libre-échange, ont perdu le goût et la saveur de nos fromages qui puent, du cochon que l'on tue, et, aujourd'hui du vin rosé.

Ce serait bien. Mais c'est trop simple. Je ne sais pas pour les fromages qui puent et le cochon que l'on tue, mais pour le rosé, comme souvent, l'ennemi est intime. Il prend racine dans le plan de modernisation de la filière viticole
adopté il y a un an par le gouvernement et déjà évoqué ici même. Ce n'est pas écrit noir sur blanc, mais presque. Ainsi peut-on lire :

« Plus de liberté, c'est, à la fois, alléger certaines procédures administratives, supprimer certaines contraintes, ouvrir la panoplie des pratiques techniques, culturales et œnologiques, et laisser aux professionnels des marges d'appréciation et de décision. »

Une filière qui réclame la « libération des pratiques oenologiques »

Député socialiste européen, Vincent Peillon le rappelle aimablement dans son blog à Michel Barnier, ministre de l'Agriculture en exercice et tête de liste de l'UMP aux élections européennes. Michel Barnier lui-même n'a fait que cédér aux sirènes de la filière qui réclamait la « libération des pratiques oenologiques » afin que le pays du vin se batte à armes égales avec les nouveaux venus, en particulier les Australiens, lesquels font, entre autres horreurs depuis belle lurette, du rosé en mélangeant un peu de vin rouge au vin blanc.

On voudrait bien que le rosé ne soit que traditionnel et que le rosé traditionnel ne soit qu'issu de raisins à peau rouge pressés dès la vendange ou « saignés » d'une cuve après une courte macération. La réalité est un peu différente. Le Champagne rosé est issu de blanc mêlé à du rouge. Je lis dans une dépêche de l'AFP que « la pratique de l'assemblage de vin existe dans le haut de gamme. Dans le bordelais, on mélange du cabernet et du sauvignon. » Ces propos sont attribués à Louis-Régis Affre, délégué général de l'Association générale des entreprises vinicoles lors d'une récente réunion de travail avec le ministère.

L'histoire bégaie encore davantage que le présent. Au début du vin, il n'y a probablement que du vin rosé, bientôt appelé claret ou clairet. C'est tout ce que, longtemps, la technique permet. « Au XIIIe siècle, les domaines importants de Bordeaux produisaient 87% de clairet et 13% de vin rouge », écrit François Millo dans les actes des rencontres internationales du rosé organisées par le Centre de recherche et d'expérimentation du rosé
. Délicats, vifs, frais, les clairets sont les vins des urbains et des aristocrates. Il faut attendre les nécessités du commerce pour que de claret ou clairet, bien trop fragile pour faire de longs voyages, le vin devienne rouge. « Au XIXe siècle, écrit encore François Millo, l'ensemble des vins de couleur claire s'est effacé au profit du rouge ». Le délicat rosé et le goût qui allait avec quasi disparaît, ou plutôt se consomme là où il est produit. Je raccourcis.

Congés payés et renaissance

Il réapparaît avec l'œnologie et les congés payés, comme pour saluer et accompagner cette nouvelle ère de loisir et de progrès. Le rosé moderne, celui donc que l'on trouve en masse l'été dans les rayons de la grande distribution et sur les tables des restaurants est, dans son concept, un pur produit du capitalisme. C'est devenu un marché convoité (10% de la production mondiale et 7% de croissance annuelle). Les créateurs de packaging se lâchent : bouteilles en verre sablé, voire bleues, étiquettes hype, noms de cuvée délirants. Le rosé best-seller du caviste près de chez moi s'appelle « L'Entrecuisse ». L'absence de passé autorise toutes les libertés.

Cela n'empêche pas qu'il est de vrais très bons rosés et/ou que le plaisir d'en boire est tout aussi réel. Mais cela autorise, vignerons compris, à considérer le rosé comme le bâtard de la famille, une sorte de mal nécessaire, un genre qui davantage encore que les vins de cépage brouille les frontières visibles et lisibles entre les vins de terroir/vignerons et les vins industriels, dans le discours comme dans les faits. On est assez loin de Bruxelles et plus proche de ces petites compromissions qui font le lit de la culpabilité.

De mes petites vignes comme disent mes enfants, je tire un vin rouge clair, que j'appelle claret, dont il me faut bien admettre que ce n'est donc ni plus ni moins qu'un rosé. Je rafraîchis les cinsaults, je les encuve avec la rafle, et je décuve au goût, quand la fermentation est lancée mais pas finie. Jules Guyot, médecin de son état, qui n'a pas seulement donné son nom à un mode de taille, mais a aussi expliqué les systèmes d'élaboration des vins rosés, parle de « vin d'oreille et de palais » :

« C'est un procédé qui demandait une attention très particulière lorsqu'on retirait ces vins de la cuve. La cuvaison était courte mais avec un point critique. Il fallait être à l'écoute du vin pour saisir à l'oreille l'entrée en fermentation. Il fallait également goûter le vin pour analyser l'équilibre gustatif entre douceur et dureté. »

Vin d'oreille et de palais, cela me plaît. Le vin ne se crée pas. Il se retrouve.

Photo : le vin rosé, le vin coupable ? (Catherine Bernard).

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Portrait de startupper

De startupper

consultant marketing | 19H58 | 06/06/2009 | Permalien

Basé à Montpellier, et ayant longtemps travaillé dans le monde du vin, je me permet qlques commentaires.

* Oui des « caravannes » de citernes immatriculées 33 ont toujours la route reliant le sud de la France à Bordeaux.

* Le vin rosé un mélange de blanc et de rouge, sacrilège ? Pour autant, la sciure de copeaux de bois dans les vins rouges afin de donner un gout « barrique de chêne » existe maintenant depuis plusieurs années…

* La compétition viti-vinicole est désormais mondiale : en qlques années la part de marché de la France à l'exportation est passé de 60% à un peu plus de 40%,

* Cette fameuse compétition est le fait de « producteurs » dont les cout d'exploitation sont 3 à 4 fois inférieurs à ceux en France et dont les surfaces d'exploitation sont au minimum 10 à 20 fois supérieures,

La question n'est donc pas de savoir s'il s'agit d'un sacrilège ou non, mais de savoir ce que l'on vend, et dans quelle cour on joue. Les producteurs français ont toujours dénigré le marketing et aujourd'hui, ils veulent jouer dans un périmètre où c'est le facteur clé de succès. Echec assuré.

Nous ne faisons pas le meme vin, c est sur ! Dans ce cas, expliquons, communiquons, démarchons ! Le vin est un secteur suffisamment exceptionnel pour qu'on accepte de se sacrifier à faire un peu de commercial, mais dans le bon sens…

Portrait de Jean Georges

De Jean Georges

retraité | 22H59 | 06/06/2009 | Permalien

Votre critique, est trés sévère, je ne parle pas de certaines filières de voyous, non je voulais parler des vignerons en général.
Personnellement j'achete presque toujours mon vin chez un vigneron, rarement ailleurs et a des prix défiant toute concurence. quelques exemples :
En Baujolais : chez un couple où j'avais loué un gite, ces gens là font un vin fantastique, raisin vendangé à la main, pratiquement bio pour 4,20 euros la bouteille. quand vous avez gouté ce vin vous n'acheterais plus jamais de beaujolais chez Auchan. Ces vignerons viennent de reprendre une piece de vigne de Brouilly, le 2008 est une merveille à 6,00 euros la bouteille. Par contre des clients lui ont demandé du Rosé pas cher mais pas bon ( pour moi)
A Sancerre il y a quelques années ( au cours d'un séminaire culturel ! ! ! ) un vigneron faisait du vin rouge qui aurait fait fuir un ivrogne) c'était des clients Anglais qui lui avait demandé.par contre son vin blanc est une référence.
A Castillon la bataille je prends un côte de Castillon chez une Vigneronne depuis des années pour environ 4,50 euros la bouteille et a 2,50 euros le litre en vrac a boucher soit même j'ai encore du 2000, je vous fiche mon billet si vous le goutez sans l'étiquette vous croirez que c'est du Saint Emilion. Ces trois exemples de petits exploitants, qui vendent leur produits pratiquement qu'à des particuliers qu'ils bichonnent et qui reviennent tous les ans. Mais il est vrai que pour certains j'ai acheté du vin chez eux qu'une seule fois. cordialement. JG

Portrait de ShowViniste

à Jean Georges Portrait de Jean Georges De ShowViniste

Blogueur et citoyen du vin | 22H38 | 07/06/2009 | Permalien

De très beau exemples en effet Jean Georges de la réalité du monde du vin. Il suffit d'être curieux et de faire un effort pour aller à la rencontre des vignerons.
Vous trouverez dans tous les terroirs, en France, ou sur cette terre, de tels vins.
Il n'y a que les ignorants, les faignants ou les imbéciles pour croire qu'un grand vin doit couter cher, être connu ou venir d'un grand domaine.

Portrait de Bleon

De Bleon

retraité | 23H48 | 06/06/2009 | Permalien

J'étais à Bandol pour quelques jours de vacances et j'ai pu parler de cette histoire de rosé style européen avec des gens du coin dont des vignerons indépendants. Ils sont contre et explique que ce sont les gros internationaux (style Ricard) qui ont réclamé à Bruxelles les nouvelles règles. Pour écouler les réserves de blancs, en France en Espagne ou même ailleurs, qui se vendent mal. Une fois cassé les producteurs indépendants ils auront les mains libres sur le marché pour se faire un max. Prolongement de la logique du profit maximum au détriment du consommateur. Une seule solution, ne plus acheter de vins vendus par les multinationales. Voici ce qu'écrivait La Stampa en Italie il y a peu : « Du vin en poudre, du fromage sans lait, des produits bio aux OGM. Tous ces produits sont conformes aux normes européennes. La faute aux lobbies agroalimentaires du nord de l'Europe », dénonce La Stampa. Les pays méditerranéens, l'Italie en tête, aimeraient que l'Union européenne soutienne davantage une agriculture de qualité. En fait c'est l'éternel problème du gros contre le petit. Néolibéralisme pas mort.

Portrait de ericparis11

De ericparis11

juriste | 23H54 | 06/06/2009 | Permalien

Belle conclusion, sur le vin d'oreille.
Je crains seulement que seule l'oseille soit en cause dans cette histoire.
On nous ressort toujours cette histoire de champagne pour justifier le coupage ! Mais le champagne est un vin très artificiel, faisant l'objet d'une élaboration très technique, spécifique, industrielle. Alors, un peu plus, un peu moins…
Ne nous leurrons pas, et ne confondons pas coupage et assemblage, comme le « délégué général de l'Association générale des entreprises vinicoles » : si ce dernier a pour objectif d'unir les qualités de différents cépages, le coupage tel que proposé par Bruxelles (car la commission est à Bruxelles, pas à Strasbourg) ne cherche qu'à mélanger des excédents pour les refiler à des touristes en mal de soleil en bouteille, non à améliorer la qualité de la production. On a vu ce que ça a donné avec le chocolat.
Et ne dénigrons pas trop le rosé, ce n'est pas, loin de là, mon vin favori, mais les vignerons qui le fabriquent sont en général d'authentiques artisans, amoureux de leur produit, qui a, c'est vrai, le malheur de plaire au grand public (quelle horreur).
Plus en tous cas que les productions des industriels du 33, qui non seulement fabriquent de plus en plus du formaté imbuvable, mais essayent de le vendre au prix fort au gogo.

Portrait de framboise92

De framboise92

Je refleurirai un jour ! | 06H23 | 07/06/2009 | Permalien

Les vins des corbières n'ont rien à envier aux autres corps.
--------- Mais les bouchons de liège de leurs bouteilles s'émiettent souvent quand on les débouche. C » est un peu dommage.-------

Fitou, Corbières, Minervois, vin de Montbrun, Limoux, ….en s'étendant au Rivesaltes…c'est tout le soleil du Languedoc-Roussillon que l'on inhale et dont on s'enivre en le buvant, au gré du vent -- marin ou cers ou tramontane--. De Narbonne à Collioure, on le savoure ! Pour peu que sur le bouchon y figure le sceau d'une propriété appropriée dans cette spécialité de la vigne, de la taille, et du secret que l'on se repasse sous le soleil et la lune des années. Petit muscat des bals de village …vaut bien un trente ans d'âge….On n'a pas tous les jours vingt ans, alors, buvons ce soleil de mon enfance !

Portrait de nemo3637

à framboise92 Portrait de framboise92 De nemo3637

Déchoukeur | 14H19 | 07/06/2009 | Permalien

Ah oui !
Un copain grand voyageur au long cours - le voilier fut relégué dans un hangar de la ferme - décida, dans la fin des années 70 de faire du vin du côté de Couiza, dans la vallée de l'Aude. Cette région avait plutôt la réputation de faire du « gros-qui-tache » en masse et sans prétention.
Lui se mit en quête d'un label bio. Pas moins. Il fallut des années. Années pendant lesquelles, même sans le label bio, son petit vin jeune était exceptionnel.
Encore peu connu, il le vendait sur le marché, sur une table de camping, avec des verres en plastique pour la dégustation.
Comme il n'était pas cher, mon père qui travaillait comme employé au CNPF, et qui en avait acheté, le proposa à la dégustation à un membre du comité d'entreprise. Le vin fit le tour des bureaux, même ceux de certains grands patrons. L'enthousiasme.
Peu après, quand on sut le prix de vente de la bouteille - c'était dans les 7 francs à l'époque - l'enthousiasme retomba : ce n'était pas un prix « sérieux » et donc ce vin ne pouvait avoir de vrais qualités ! Et on n'en acheta donc pas.
Entre temps, bien heureusement, Ernest « faisait fortune ». Des Anglais, notamment, avait repéré son pinard et achetaient les cuvées entières avant même que le raisin n'eût été récolté. Et quand nous, ses copains, venions à l'improviste, quémander une bouteille, bien sûr, il n'y en avait plus…

Portrait de Waldeck

à nemo3637 Portrait de nemo3637 De Waldeck

Naufragé en Sarkoland | 14H31 | 07/06/2009 | Permalien

'« Peu après, quand on sut le prix de vente de la bouteille - c'était dans les 7 francs à l'époque - l'enthousiasme retomba : ce n'était pas un prix “ sérieux ”….

7 francs, à la fin des années 70, c'était déjà cher, pour un vin (hors terroir ou millésime exceptionnel) !

Portrait de Ponson Jean-Claude

De Ponson Jean-Claude

ex chauffagiste | 09H07 | 07/06/2009 | Permalien

J'applaudis ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

Bravo.

Vous connaissez parfairement votre sujet.
Et je suis bien d'accord avec vous.
Les vignerons, eux mêmes, se désinteressent de plus en plus de la véritable vinification, par manque de connaissance ou par facilité.
On achète , aujourd'hui, des vins traditionnels……pas toujours traditionnels.
Il est certain que les grands producteurs de vins ( champagne compris) ne donnent pas le meilleurs exemple dans la profession .
On fait à l'américaine : inodore, incolore et sans saveur. Tout est dans la présentation et le prix … rien d'autre.
Je schématise , mais on y arrive.
Par ailleurs, les gros clients ont décidé d'écarter le fait qu'il pouvait y avoir de très bonnes années, mais aussi de moins bonnes.
Donc une éducation à la française doit être préservée, pour garantir l'avenir du savoir de la profession.
Dans le cas contraire, nos viticulteurs disparaîtront dans l'anonymat le plus total.

Portrait de poissonpiloté

De poissonpiloté

c'est par où l'amer? | 21H55 | 07/06/2009 | Permalien

Probablement trop tard mais à ma connaissance les rosés d'appellation ne peuvent pas être concerné par le projet de directive européenne dans la mesure où ces vins sont protégés par leurs décrets d'appellation lesquels réglementent les cépages autorisés et excluent de ce fait les cépages blancs. Ce projet de directive concerne donc les vins de table pour lesquels les pratiques d'élaboration sont déjà très larges et peu restrictives. La plupart de ces vins sont par ailleurs élaborés par les grands groupes de la filière suggérés dans l'article.
Par contre et sauf erreur, la champagne est la seule région viticole où l'assemblage, rouge et blanc, est autorisé en vue de l'élaboration des vins d'appellation rosés, il me semble donc que cette pratique est répréhensible dans le cas d'autres appellations (par exemple dans le cas cité du bordelais : sauvignon + cabernet). Il me parait dangereux d'amalgamer les deux pratiques (l'une autorisée, l'autre interdite) dans le même paragraphe (et ceci sans présumer du réel intérêt de l'élaboration de champagne rosé qui me semble surtout résulter d'un opportunisme marchand).
Il existe des rosés de qualité dans toutes les régions, la période estivale qui point est probablement la plus propice à leur consommation, si vous trouvez votre bonheur, faites en profiter les riverains (l'excès de modération nuit gravement).

Portrait de Keldan

De Keldan

Polytoxicomane à temps partiel | 09H46 | 08/06/2009 | Permalien

C'est dingue que ça contracte autant d'anus cette histoire de vin mélangé.
Déjà si ça se trouve, ça peut être très bon si on en mélange deux qui vont bien ensemble. Ça ne pourra être pire que certains purs blancs ou purs rouges tellement corrosifs qu'on peut attaquer le métal avec…

Et puis personne ne vous force à l'acheter.
Je suis dégouté par le mélange de bière et de vodka, mais je vais pas faire un caca nerveux si j'en vois en rayon. Je suis pas débile, je n'en achète pas.

Portrait de Wayldo

De Wayldo

dilettante | 11H43 | 08/06/2009 | Permalien

La commission européenne vient de faire marche arrière et les amateurs de Bandol et de Tavel pourront continuer à céder à leur péché mignon tranquillement et sans arrière-pensée.

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