
Le jour où le monde du vin a basculé (2/2) : vu de France

La nationale 113 est à la France ce que la route 66 est aux Etats-Unis, la route des vacances, et au-delà, de la liberté. Un mythe. Le 4 mars 1976, sur la 113, au niveau du pont de Montredon, près de Narbonne, un mythe s'effondre. Je force à peine le trait.
Après une année de manifestations plus ou moins spectaculaires, -panneaux indicateurs barbouillés ou arrachés pour les grands départs en vacances- les viticulteurs languedociens prennent les armes. En Occitan, on chante « lou gardarem Larzac ». L'Europe et les Italiens avec leurs vins bradés sont des ennemis qui veulent la mort du Midi viticole. Seuls quand ils travaillent dans les vignes, les hommes chassent le dimanche en groupe le sanglier. La manifestation se solde par deux morts donc, un dans chaque camp.
En Languedoc, Montredon ne se commémore pas, comme si dans la mémoire collective cette révolte n'existait pas, zappée, tout l'inverse de celle de 1907 où l'orgueil languedocien peut se déployer en « un peuple tout entier se soulève ».
Alors Paris, en ce que la capitale incarne l'Etat, autre ennemi mortel atavique du Languedoc, avait plié, Jaurès et les caves coopératives, véritables cathédrales des villages, étaient arrivés. Une bien belle histoire, qui consacre la victoire des petits sur les grands, la récompense de l'action collective, et la promesse de lendemains qui chantent.
« L'idéologie viticole unitaire née en 1907 a en partie vécu »
Au printemps de l'année 1976, il y a juste la mort de deux hommes et le retour à la maison. Chercheuse au CNRS, Michelle Zancarini-Fournel, qui a consacré à cet épisode de l'histoire viticole un article pertinent et dérangeant, conclut ainsi :
« Après Montredon, plus rien ne sera comme avant. (…) La confrontation directe avec l'Etat, la République et ses conséquences mortelles n'ont pas été supportées. (…) L'idéologie viticole unitaire née en 1907 a en partie vécu. »
Bien sûr, il y a des sursauts, des péages d'autoroutes saccagés, des cuves chez les négociants éventrées, et des manifestations avec des pneus qui brûlent. C'est assez récurrent même. Mais en réalité, le Languedoc s'est rangé.
Commence à partir de 1976, la lente conversion à la « qualité » via notamment les vins de cépage, ceux-là mêmes qui triomphent le 24 mai à Paris, vécus ici comme un pis aller, et pour les plus vieux et les plus petits des viticulteurs, l'arrachage massif subventionné (120 000 hectares). Les générations montantes abandonnent les vignes, transformées, pour les parcelles proches des villes, en terrains constructibles, aujourd'hui lotis, bâtis.
Le Languedoc porte encore les marques de ce renoncement, le sentiment profond qu'il n'y a pas d'avenir dans les vignes et le vin, ce qui signifie ici en gros, pas d'avenir du tout. Au guichet de la MSA (la sécurité sociale des agriculteurs), l'agente qui me reçoit cette semaine où il pleut la mer et les poissons me dit :
- Madame, surtout, gardez votre métier à côté et votre statut de cotisante solidaire. Le jour où vous passerez exploitante, vous cotiserez plein pot pour une retraite de misère. Il n'y a pas d'avenir.
- C'est combien une retraite de misère ?
- La misère, croyez-moi. Je suis fille de viticulteur.
Néanmoins, exactement comme en Californie, il se trouve quelques fous pour reprendre des vignes et prétendre faire du vin, du vrai pas de celui qui a abreuvé les soldats jusqu'à la guerre d'Algérie et les mineurs.
Quand Mondavi réussit là où Guibert a échoué
Aimé Guibert (Mas Daumas Gassac) est l'un de ceux-là. Je l'ai rencontré en 2000 dans mon autre vie. Il était alors l'un des farouches adversaires à l'implantation de Mondavi, -toujours le même, le Californien-, à Aniane dans l'Hérault. Aimé Guibert est le fils d'une lignée de gantiers de Millau. Il voulait être paysagiste, il a repris l'usine familiale, puis l'a fermée, les femmes ne portant plus de gants, ou bien des gants délocalisés, fabriqués aux Philippines.
En 1978, Aimé Guibert fait son premier vin à Aniane. Le géographe Henri Enjalbert et l'œnologue Emile Peynaud, ont reconnu dans la terre qu'il venait d'acquérir un grand terroir pour le vin. Il a planté des vignes. Aimé Guibert dit : « Un grand vin ne se créé pas, il se retrouve. » On l'a pris pour un fou. La cave coopérative a boudé ses propositions de collaboration (mais était prête, vingt ans plus tard, à tomber dans les bras de Mondavi).
Aimé Guibert est l'un des premiers à avoir fait des vins qui se vendent et s'achètent aussi cher qu'un très bon Bordeaux (cela ne vaut pas garantie de bon goût, mais de reconnaissance). Dans son film « Mondovino », Jonathan Nossiter le présente comme l'anti Robert Mondavi. Il y a des similarités aveuglantes. Il y a beaucoup de fous en Languedoc. Je dis souvent de cette région qu'elle est le farwest de la France. Sans les deux morts de Montredon, y aurait-il eu de la place pour des « estrangers » venus cultiver des vignes et faire du vin ?
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Photos : des barriques de vin de la cave du château Larose Trintaudon à Saint-Laurent, dans le Médoc (Régis Duvigneau/Reuters), le pont de Montredon-les-Corbières sur la nationale 113 (Catherine Bernard)

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De adaunis
Nul part....si adelyne me plaque...... | 14H31 | 14/02/2009 |
Bravo madame !
In vino veritas !
Ce n'est pas en vain j'espère que vous délivrez ce message.
Vingt dieux que ça me fait plaisir une telle diatribe, et quand vous évoquez : « L'Europe et les Italiens avec leurs vins bradés sont des ennemis qui veulent la mort du Midi viticole », cette guerre fratricide, et cette rupture en 1976 (d'ailleurs année de canicule bénéfique) qui sera le point de départ d'un autre manière de faire, de penser et d'agir.
Jolie métaphore aussi « les vins de cépage, ceux-là mêmes qui triomphent le 24 mai à Paris, vécus ici comme un pis aller », car quant la vache vint au taureau rien ne dit quelle fut célébrée !
Excusez cette aparté gratuite.
Ceci dit c'est toujours un plaisir de vous lire célébrant ce monde nouveau qui vous passionne tant, pour comme disent les Chrétiens, le « sang du seigneur » !
Alors vive les « fous » et les « estrangers » !
De cagancho
17H22 | 14/02/2009 |
- petit rectif : gardarem lou larzac et non pas lou gardarem larzac
- la photo de la cave du chateau bordelais est décalée par rapport à l'article, il aurait mieux valu mettre en photo d'une cave coopérative ou la photo de guibert dans ses vignes
la viticulture languedocienne répondait à un besoin . c'est à dire faire un vin de soif à l'époque ou tout le monde buvait du vin au repas ( et en particulier dans les casernes ) C'était le vin du peuple . Puis une nouvelle génération de viticulteurs est arrivée avec des objectifs de qualité et non plus de productivité.Un personnage comme Rocard qui a l'époque a dit que le languedoc faisait de la bibine leur a cassé les reins pour au moins deux décennies . Ces vignerons sont en train de remonter la pente et il suffit pour cela de faire des dégustations au pic saint-loup, aniane , lagamas,etc pour s'en rendre compte . Le midi a toujours était une région d'acceuil et d'immigration ( il suffit pour cela de voir l'importance de la communauté espagnole ) . les deux morts sont deux malheureux : un viticulteur à bout et un CRS qui probablement était un fils de paysan qui ne pouvait plus vivre de la terre de ces ancêtres
à cagancho
De Ciel
18H00 | 14/02/2009 |
Je crois qu'il n'y a pas de honte à faire une bonne bibine qui répond à un besoin plutôt que de mauvais « grands » vins de cépages forcément trop chers.
Je me demande si cette mode des niches sauvera le languedoc ; chacun à sa place.
à cagancho
De Catherine Bernard
(auteur)
Vigneronne | 19H00 | 14/02/2009 |
D'accord pour la photo du chai bordelais qui n'est pas mon choix mais celui de Yann et merci pour le rectificatif.
à cagancho
De Yann Guégan
Rue89 | 21H00 | 14/02/2009 |
D'accord avec vous, c'est une photo dite « d'illustration ». Nous n'avons malheureusement pas la possibilité d'illustrer chaque sujet avec des images parfaitement adaptées au sujet. La légende est là pour éviter toute confusion.
De michelpa
prof honoraire univ paris7 | 18H08 | 14/02/2009 |
il en est du vin comme de beaucoup d'autres choses : ce sont les marques sui triomphent sur la qualité où l'adéquation à un besoin
et dans ce jeu là les producteurs ne peuvent que perdre contre les fianciers qui se foutent du vin, sauf du pognon qu'ils ramassent
De Suppriméàlademandeduriverain17.02.09
18H14 | 14/02/2009 |
Je me rappelle ces évènements, j'étais bien jeune mais ça avait beaucoup frappé les esprits qu'on puisse tuer pour du mauvais vin comme disait mon père. Car ce bel article est un tantinet de parti pris, l'Aude notamment surproduisait un vin assez médiocre et l'arrachage était inscrit dans le temps. Le vin s'éclusait d'une manière absolument impressionnante, à la cuve directement ou en bricks, la production dégénérait. Les viticulteurs accusaient la concurrence mais c'est la surproduction qui était en cause. Par la suite, il y a eu l'affaire des vins coupés. Je n'y reviens pas, l'histoire du vin dans les années 70/80 ça a été une douleur. On a revécu ça récemment avec les pêcheurs dans un genre différent. En fait, l'histoire de la vigne en France est une douleur depuis la conquête romaine, 2000 ans.
De BertrandBertranD
(voyageur) | 18H19 | 14/02/2009 |
Merci pour cette série très intéressant,
cela m'a rappelé le documentaire « Mondovino » que je recommande à tous ceux que le thème intéresse.
Je vis au Chili, autre pays du vin du nouveau monde, et je vois tous les jours les effets néfaste de la production viticole appréhendée seulement par son côté bizness.
Certains y font du vin, mais ils font surtout du bizness, ils créent une marque, achètent le raison d'un coté, louent des cuves, achètent des bouteilles, colle une étiquette avec design et l'exporte au plus offrant…
A votre santé !
De Aviateur34
Pilote viticole..... | 00H45 | 15/02/2009 |
Superbe Cat… Comme d'habitude…
Je retrouve un peu de soleil en te lisant.
Bises
Et continue à faire du vin et de beaux articles.
De rezba
homard intempestif | 11H31 | 15/02/2009 |
Le farwest est les estrangers…
Si le farwest, c'est l'idée que tout est possible, alors oui, c'est certainement vrai. J'ai souvent entendu ça ici, de la part de grands vignerons. Ils ne sont pas tous des estrangers, d'ailleurs. Mais ce sont pour beaucoup des néo-vignerons (on peut même dire ça de la famille Parcé à Banyuls, dont le frère ainé « revient » prendre le domaine en… 1976).
Il a fallu, en tout cas, une rupture de génération, pour une rupture de sens. Réinventer une façon de faire du vin. Inventer, en bien des points, une façon « languedocienne » de faire du vin.
Montredon a été un de ces évènements qui font dévier les routes les plus établies. Et le début d'une histoire de fous vignerons, certainement.
Ce modèle languedocien est en train de faire tâche d'huile, et de régénérer les formes de production des côtes du Rhône et de Provence, notamment.
Est-ce qu'Aimé Guibert en est le fondateur ? Je ne sais pas, le bonhomme est trop attentif à sa légende pour entrainer l'approbation générale. Et des gens comme André Leenhardt à Lauret, comme Alain Reder à Cournonterral, et beaucoup d'autres artistes de leur accabit, ont œuvré ensuite à construire le modèle économique de ces néo-vignerons fous du farwest.
Mais il a assurément montré que, dans ce terroir magnifique, on pouvait inventer les nectars les plus étonnants de ce siècle.
à rezba
De TARPON
16H46 | 15/02/2009 |
« les nectars “ ? A condition de manquer de reference car ce sont encore des vins de pietre qualite comme autrefois.Je veux bien lire cette promotion reguliere des vins du languedoc à condition qu'on arrete les attributs de ce genre.Nectars ? pour la terre ou le consommateur.
à TARPON
De pythéas.
oui | 22H23 | 15/02/2009 |
Je ne suis pas certain, à vous lire, que vous possédiez bien, justement, ces références : tentez donc le domaine de l'Anglore par exemple, pour n'en citer qu'un. Si vous n'êtes pas charmé, c'est que vous préférez acheter du faux grand Bourgogne qu'un vrai bon vin.
Cela dit, je me satisfais assez de la méconnaissance des « amateurs » au portefeuille bien garni qui achètent sans broncher des Bourgogne, des Champagne ou des Bordeaux réputés et toujours plus chers (et parfois très bons, il faut bien le reconnaitre).
Cela évite qu'ils fourrent leurs millions chez les producteurs que j'aime et auxquels je peux, du coup, encore acheter du vin ; car je n'ai pas de million.
à pythéas.
De PMPfromWDE
10H11 | 17/02/2009 |
Tout à fait d'accord avec Pythéas sur tarpon. Mais j'irais plus loin. Nos meilleurs vins, je veux dire ceux qu'on aime et qu'on partage avec nos amis amateurs, sont d'abord ceux de chez nous, qu'on soit en Languedoc, en Bourgogne ou ailleurs car je suis convaincu pour ma part qu'un vin c'est un paysage, un terroir si vous voulez, une parcelle même et des hommes et des femmes, pour le faire, pour le boire, enfin le déguster, et un bon cuisinier pour compléter le tableau. Le vin est meilleur chez lui, près de sa cave ou son chai avec les mots et la joie ou le silence et la mine secrète de son fabriquant.
Aujourd'hui, c'est vrai, après les bibines passées, les vins deviennent des produits marketing bons ou mauvais, qu'on se refile sans trop savoir ce qu'ils sont vraiment.
Mais heureusement, ici en Languedoc, comme en Bourgogne, il y aura, j'espère toujours, quelques amoureux du vin à nous en faire sur quelques parcelles dans un domaine de moins de 5 hectares, pour ne pas s'endetter ni se tuer à la tâche, et avoir le temps de bien faire son vin. Du vin naturel ou pas, avec ou sans sulfites ajoutées (pas trop quand même), mais clairement défendu, revendus à un prix honnête pour qu'ils en vivent bien mais pas assassin comme tout à cette époque.
Du vin pour ceux qui l'aime, pauvres ou riches, mais curieux et capables de fouiller plus loin, qu'une étiquette et une réputation marketée, dans toutes nos belles régions, et trouver ceux de la vigne pour qui aussi, il faut garder un sens à partager leurs vins et nos mines joyeuses à le découvrir au fil de nos errances.
Le Languedoc, comme far west des chercheurs de nectars que nous sommes, armés de nos seuls nez, palais, papilles et de nos soifs d'aventure !
De pythéas.
oui | 12H36 | 16/02/2009 |
j'avoue ma faute car j'ai donné comme référence Languedoc un domaine de Tavel (l'Anglore). J'ai écrit un peu vite et me suis rendu compte de la bourde plus tard. Cela n'enlève rien au sentiment que je porte aux vignerons et aux vins qui font le renouveau du vignoble languedocien. Prenez, cher Tarpon, ceux du domaine des Foulards rouges par exemple. Et ayez la curiosité de chercher les autres (d'aucuns d'ailleurs très illustres). Vous serez surpris.
De ShowViniste
Blogueur et citoyen du vin | 14H33 | 16/02/2009 |
Pour ma part, néo-buveur de vin, je n'ai pas connu ce passé, tourmenté du Languedoc.
Alors, je ne connais que ce présent, ce vaste choix, ce plaisir d'être envouté par un vin au détour d'une étendue de vignes, cette multitude de terroirs, de vignerons et de vins.
Du vin à nous en faire tourner la tête, il en existe partout et le reste est bien une affaire de goût entre un vigneron passionné, investit, inspiré et un buveur de table, curieux, ouvert et attentif.
Il faut vraiment ne pas connaitre le vin pour lui refuser un terroir quelque soit son endroit sur cette planète, de Bordeaux, de Bourgogne, de Loire ou d'ailleurs, il y a toujours une alchimie entre une terre, un cépage et un homme.
Alors, oui, le Languedoc, aujourd'hui, c'est un eldorado et comme un chercheur d'or, je suis venu y vivre pour le bonheur d » y trouver des pépites.