28/06/2010 à 10h25

Stanley McChrystal ou le mythe de l'homme sans opinion

Jeff Jarvis | http://www.buzzmachine.com/


Jeff Jarvis (Robert Scoble/Wikimedia Commons).

Le problème avec les évictions du général Stanley McChrystal et du reporter du Washington Post Dave Weigel [contraint de démissionner après la publication d'échanges sur Internet où il critiquait des personnalités républicaines, ndt] n'est pas qu'ils aient des opinions. Bien sûr qu'ils en ont, et nous devons absolument le souhaiter. S'ils acceptaient tout ce qu'on leur dit sans émettre le moindre doute ou la moindre contestation, on peut imaginer qu'ils seraient tous les deux très mauvais dans leur travail.

Le problème n'est pas non plus que leurs opinions aient été rapportées. Le fait qu'elles soient publiques, la transparence, l'ouverture, l'authenticité, l'honnêteté, sont des bonnes choses. Cela devrait conduire vers plus de confiance. Mais ça n'a pas fonctionné. Cela a conduit à leur disgrâce. Pourquoi ?

Le problème est notre mythe de l'homme sans opinion.

Vous n'avez pas besoin de tempêter contre l'utilisation du mot « homme ». Je l'utilise sans avoir à m'excuser, sauf dans cette note. Je l'utilise parce qu'il n'y a rien de mauvais dans ce mot « homme » mais surtout parce que si vous remplacez chaque occurrence dans cet article par « hommes et femmes », « personnes » ou « humains », vous vous retrouveriez avec une langue étrange et vous abandonneriez les références culturelles. Qui plus est, dans ce cas, nous parlons de deux hommes. Et j'en suis un également. Ce dont je n'ai pas à m'excuser.

Un mythe institutionnel

Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un mythe de la société. Nous ne pensons pas que l'homme n'a pas de croyances parce que nous sommes tous des hommes avec nos propres croyances.

Non, l'homme sans opinion est un mythe institutionnel, une fiction maintenue par les médias, les organisations politiques, les gouvernements, les entreprises, les églises et les armées. L'homme sans opinion est un récipient vide inséré dans ces hiérarchies. Les opinions, lorsqu'elles sont publiques, renversent les hiérarchies. Ou, pour traduire cela en langage moderne via « Le Manifestes des évidences », les liens renversent les hiérarchies. Nous sommes dans l'âge des liens.

Alors, hiérarchies, prenez garde ! Lorsqu'une opinion fuite, elle est partagée, liée, et se répand instantanément. Les institutions sont sous le choc devant de telles révélations et crient au scandale, y voyant une menace, et elles éjectent les hommes qui ont des avis. C'est ce qui est arrivé avec McChrystal et Weigel.

Dans ma réflexion pour mon livre sur la sphère publique, j'essaie d'analyser ces craintes et ces offenses et je me demande ce qu'elles signifient non pas pour celui qui est scandaleux mais pour celui qui est scandalisé, pour nous, pour nos mythes et nos réalités.


David Weigel (Emily Thorson/Wikimedia Commons).

L'ancien rédacteur en chef du Washington Post Len Donwnie se voulait l'archétype de l'homme sans opinion. Il était connu pour refuser de voter, pensant que cela l'immunisait contre les opinions et la manière dont elles corrompaient son journalisme. Cet héritage est ce qui a conduit à l'éviction de Weigel du Washington Post.

Mais comme le dit Liz Mair (via @jayrosen_nyu), il est ridicule de penser que Weigel devrait être d'accord avec tout le monde et accepter tout ce que sa couverture des conservateurs lui fait découvrir. Il se devait d'être sceptique. N'est-ce pas le rôle des journalistes ? Et quelle peut être la source de ce scepticisme sinon les opinions ? Nous aimerions le savoir.

Une danse de séduction et de trahison

Mayhill Fowler a écrit un superbe article dans le Huffington Post, inspiré par McChrystal et sa propre expérience pendant la campagne d'Obama, sur le journalisme comme une danse de séduction et de trahison.


Stanley McChrystal (Scott Davis/Wikimedia Commons).

La tentation de la corruption n'est ni celle du sexe, de la beauté, de la richesse ou de la gloire, mais de l'accès. Son point de vue a d'autant plus de valeur qu'elle est arrivée au journalisme et à la politique de l'extérieur et qu'elle l'a maintenu.

Michael Walsh, cependant, défend les institutions en soufflant dans sa vuvuzela jusqu'à ce que sa figure soit rouge pour avertir des dangers d'une telle ouverture :

« La chose la plus importante qui émerge de ce désordre est la notion de vie privée : il y a une différence entre “on” et “off the record” et cette différence doit être observée, sans quoi la liberté de parole, et de pensée, est irrévocablement en danger.

Pendant des décennies, les reporters ont observé la distinction entre ce qui est exprimé pour la consommation du public et ce qui est exprimé derrière des portes fermées. Ce principe n'est pas seulement consacré dans le journalisme mais dans le gouvernement : ce “privilège de cadre”, même s'il est parfois enfreint, est vital au processus de décision et à la conversation à bâtons rompus.

Les jugements font partie de ce processus. Si nous arrivions à un point où nous aurions littéralement à peser chaque mot prononcé, nous ne serions pas dans un état meilleur que la Corée du Nord ou l'ancienne Allemagne de l'Est. Quelque part, le général McChrystal doit sourire.

Les jours où “les gentlemen ne lisaient pas le courrier des autres gentlemen” sont révolus. Et sur Internet, chaque énoncé, quel que soit son degré de confidentialité, est maintenant potentiellement public et peut mettre fin à une carrière. Telle est la véritable leçon de ce qui est arrivé à Weigel : dans la guerre des idées sur Internet, la vérité n'est plus la première victime, c'est la confiance qui l'est. »

Whoa ! Je pense exactement le contraire : que la confidentialité pour le gouvernement et ceux qui en assurent la couverture journalistique est exactement ce dont nous n'avons pas besoin, ce que nous devons éliminer avec l'ouverture au public.

La transparence tue les tyrans

Les journalistes auraient dû être les premiers à ouvrir les rideaux sur ces pièces sombres mais ils ne l'ont pas fait parce qu'ils étaient séduits par les invitations à y rentrer. Des outsiders les bousculent. Hourra. La confidentialité est ce qui protège les tyrans de Corée du Nord ou d'Allemagne de l'Est. La transparence est ce qui les tue.

Si nous voulons plus de transparence, et je pense que nous, le peuple, le voulons même si eux, nos institutions, souvent ne le veulent pas, alors nous devons en finir avec le mythe de l'homme sans opinion et le scandale de l'homme qui donne son avis.

Nous devrions célébrer l'ouverture et l'honnêteté dès qu'elles arrivent à émerger. Nous devrions reconnaître que la transparence conduit à la confiance. Nous devrions rappeler à nos institutions -gouvernement et journalistes qui sont supposés les couvrir- que nous attendons des jugements de leur part et que nous respecterons davantage leurs actions si nous comprenons leurs jugements.

Le mythe institutionnel de l'homme sans opinion découle de leur dédain pour Internet et ses habitants, pour nous. N'entendez-vous pas tout le temps qu'Internet n'est fait que d'opinions, comme si les opinions -nos opinions- ne valaient rien ? Mais les opinions et les arguments qui les appuient -et, oui, les faits nécessaires pour construire ces arguments- sont les bases du processus de décision de toutes les organisations et de la société elle-même.

Les opinions sont le sol de la démocratie. L'ouverture au public est le soleil qui lui permet de grandir.

De nouvelles normes culturelles d'ouverture

Ce à quoi nous assistons avec ces cas est plus que deux jours de chahut. C'est une preuve qu'un mouvement culturel est en marche, du secret et du contrôle qui entoure et protège nos institutions dans une société centralisée vers de nouvelles normes culturelles d'ouverture.

Cette ouverture nous donne plus d'indépendance vis-à-vis des puissants. Elle retire du contrôle de leurs mains. C'est pourquoi nous nous intéressons autant à ces questions de secret et d'ouverture (ce que j'essaie de faire dans mon prochain livre).

Le livre influent d'Alan Westin, Privacy and Freedom, en 1967, décrit l'ancien monde :

« La plus grande menace pour la vie sociale civilisée est une situation dans laquelle chaque individu serait complètement candide dans ses communications avec les autres, disant exactement ce qu'il sait ou ce qu'il ressent à chaque instant. »

N'a-t-il pas simplement décrit Internet ? Nous voyons émerger une norme sociale d'ouverture. Nous voyons une guerre entre le privé et le public. Cela va bien plus loin que les photos Facebook.

Jürgen Habermas a idéalisé l'émergence d'une sphère publique (bourgeoise) dans le discours rationnel au XVIIIe siècle comme un contrepoint à l'autorité du gouvernement et il s'est lamenté de la manière dont elle a été corrompue par les médias et le commerce.

Je défendrai le point de vue, dans mon livre, que peut-être maintenant, dans notre âge postinstitutionnel, nous voyons cette sphère publique enfin émerger.

Ça ne ressemblera pas à quelque chose d'idéalisé parce que c'est construit sur du discours -sur les opinions du Net- et pour ceux habitués à la netteté du contrôle par les gouvernements et les médias, ça fait désordre. Mais si nous avons confiance en nous, nous pouvons au moins espérer que de la rationalité émerge de ce discours.

Dans un tel discours, l'homme sans opinion est silencieux. Je préférerais l'entendre.

► Publié initialement en anglais sous le titre « The Myth of the Opinionless Man » sur le blog Buzzmachine de Jeff Jarvis, traduit par Laurent Mauriac

Photos : Jeff Jarvis (Robert Scoble/Wikimedia Commons) ; David Weigel (Emily Thorson/Wikimedia Commons) ; Stanley McChrystal (Scott Davis/Wikimedia Commons).

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  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 13h16 le 28/06/2010

    Le cas de Mc Chrystal doit être mis à part, je pense.

    Militaire, il doit obéissance au pouvoir politique, démocratique qui plus est dans le cas des USA.

    Quand il ne le fait pas, lorsqu'il ne respecte pas cette règle de fer, l'histoire nous montre que le militaire a tendance à prendre ses aises, en même temps que le pouvoir pour finir.

    D'autant que là, il ne s'agit pas d'une querelle sur telle ou telle stratégie à mettre en oeuvre, mais bien d'attaques nominales concernant le vice-président entre autre.

    Une fois sorti de l'active, il retrouve sa liberté de parole, mais dedans, il se tait.

  • nilslof
    nilslof
    Evanescent
    • Posté à 13h58 le 28/06/2010
    • Internaute
      Evanescent

    Bonjour,

    Il semblerait qu'on veuille nous faire croire que donner son opinion et même son jugement, sur tout et n'importe quoi, surtout si on n'en maîtrise pas les tenants et aboutissants, c'est se targuer d'oeuvrer pour la transparence et la lutte contre les tyrannies, alors, allons-y.

    Je ne suis pas un homme sans opinion, je suis un homme qui a conscience que son opinion n'est pas forcément « pertinente » pour tout un chacun. Un homme qui ne souhaite par conséquent pas en faire étalage dans un contexte précis mais plutôt dans un contexte particulier et quand il a envie de la donner.

    Il y a bien des hommes politiques, des joueurs de foot, etc. que je n'apprécie pas. Mais quand, par soucis de transparence, on me livre des propos, des actes, qui étaient censés être « off », car dits, faits dans un contexte précis et devant un auditoire précis, j'ai plutôt tendance à m'insurger en premier lieu contre celui qui a brandi le drapeau de la transparence en nous les rapportant, que contre celui qui a formulé son opinion de manière « privée » (quand bien même celle-ci serait contraire à la mienne ou à mes valeurs).

    Car pour moi, cette mode qui consiste à livrer des bribes d'évènements, des propos partiels décontextualisés ou même parfois des informations biaisées au nom de l'information, puis d'inciter tout un chacun à commenter ce « fait » au nom de la liberté d'expression, c'est une sacrée dérive, justement, pour cette liberté d'expression. Nous l'avons voulu… Nous croyons qu'internet nous informe, j'en viens à me dire qu'il nous désinforme. On se détache du fond pour graviter autour de ce qui nous divertit. On nous fait miroiter une liberté d'expression qui n'est que fumée. Et on nous fait aussi oublier que nous avons la liberté de penser…

    Voilà, on jette facilement notre opinion sur le net, on se laisse même aller à un jugement, souvent sans autre argument « tangible » que le fait qu'on croit dur comme fer ce qu'on écrit, sans la moindre prise de recul. On veut tout savoir sur tout, et surtout sur les travers des personnes publiques. Par contre, il ne faudrait surtout pas que ceux qui nous lisent sachent qui nous sommes, aussi, nous nous cachons derrière l'anonymat. Nous qui cherchons la transparence !

    « Dans un tel discours, l'homme sans opinion est silencieux. Je préférerais l'entendre. »

    « Whoa ! »
    Parfois, « La parole est d'argent, mais le silence est d'or »