05/09/2009 à 14h17

Drupal, la machine à tout faire du Web

Laurent Mauriac | Cofondateur Rue89


« The Drupal Five » (Gábor Hojtsy/Flickr).

« Code freeze », « load balancing », « framework »... Une langue étrange avait envahi la Cité universitaire de Paris en fin de semaine. S'y tenait la DrupalCon, la conférence bi-annuelle des développeurs et des utilisateurs de Drupal, événement inédit en France. L'occasion de rencontrer Dries Buytaert, le créateur de ce logiciel libre.

De quoi s'agit-il ? Vous-même êtes en train de l'utiliser, puisque Drupal est le programme qui fait tourner le site de Rue89, comme celui de nombreux autres médias français, France 24, Mediapart, Slate.fr, bientôt RFI, Radio France, un nouveau service du Figaro.

Rue89, qui utilise aussi Drupal pour développer d'autres sites (Bibliobs, Hérault.fr, vih.org, Informilo, etc.), était sponsor de l'événement.

Drupal est un logiciel libre. Il est peaufiné par des centaines de développeurs qui contribuent bénévolement à son amélioration.

Plusieurs médias, comme le groupe suisse Edipresse qui a ouvert une douzaine de sites Drupal (la Tribune de Genève, le Matin, etc.), ont expliqué ce qui a motivé leur choix : des économies de coûts par rapport aux systèmes de publication traditionnels, la flexibilité, la dimension participative... Une des conférences les plus impressionnantes fut celle de The Economist où fut exposé le processus de migration de l'ensemble du site. Un projet étalé sur un an.

Rue89 a participé à une session sur la gestion des commentaires, au cours de laquelle nous avons notamment présenté notre système de sélection.


Dries Buytaert, le créateur du logiciel libre Drupal, à la DrupalCon de Paris en septembre 2009 (Philippe Gervaise).

Nous avons également profité de l'occasion pour rencontrer Dries Buytaert, le créateur de Drupal. Dries a 30 ans, il est belge, il habite Anvers. Voici dix ans qu'il travaille à améliorer Drupal et à construire une communauté de passionnés.

Rue89 : En créant Drupal, t'attendais-tu à ce qu'il soit si populaire auprès des médias ?

Dries Buytaert : Pas du tout. En 1999, lorsque j'étais étudiant, mon idée était d'abord de construire un forum de discussions. Peu à peu, j'ai ajouté des fonctionnalités : les blogs, les flux RSS, les notations. De plus en plus de gens sont venus sur mon site, ont suggéré des améliorations.

Finalement, j'ai décidé de rendre le code-source [les lignes de programmation permettant de modifier le logiciel, ndlr] disponible. Je ne pouvais pas mettre en œuvre tous les changements qui étaient suggérés. Au début, je pensais que pas plus de dix personnes utiliseraient Drupal et jamais je n'aurais imaginé qu'il puisse servir à des médias.

Et aujourd'hui, on en est à combien de sites ?

On estime qu'environ 500 000 sites utilisent Drupal. Le logiciel est téléchargé 250 000 fois par mois. 700 personnes ont apporté des améliorations à Drupal 7 (la prochaine version du logiciel, ndlr). 500 modules, qui sont des projets en soi, ont été développés pour compléter Drupal.

Aujourd'hui, Drupal sert à plein de choses. Est-il encore possible de le définir ?

Il y a plusieurs définitions possibles :

  • un CMS (« content management system »), c'est-à-dire un outil pour construire des sites web ;
  • un « framework » de publication sur le Web, c'est-à-dire un outil utilisé par les développeurs pour constuire des sites sur mesure ;
  • une communauté de gens.

Chris Heuer (le fondateur du Social Media Club) a critiqué lors d'une session ce manque de définition claire. On ne sait plus ce qu'est Drupal, disait-il en substance...

C'est à la fois une force et un handicap. C'est aussi le résultat d'un processus d'innovation. Drupal évolue vers un produit. Mais je pense qu'il doit aussi rester un framework et être les deux, un framework et un produit.

Drupal peut-il gérer de très grosses audiences ? On se rend compte que ce n'est pas toujours évident...

Oui, de nombreux sites Drupal ont un très gros trafic. Mais c'est vrai que ça requiert une expertise et un travail d'adaptation, pas simplement au niveau de Drupal, mais de l'hébergement.

Un défaut souvent pointé est le travail d'adaptation pour passer d'une version de Drupal à la suivante.

C'est totalement ma faute. J'ai toujours pensé qu'il n'était pas souhaitable de respecter une compatibilité ascendante [ce qui signifie que la nouvelle version d'un logiciel est capable d'intégrer tous les composants et les logiciels développés pour les versions précédentes, ndlr]. Ce choix rend Drupal plus efficace et il est important pour son succès à long terme. L'inconvénient est en effet que les modules doivent être actualisés. Mais sans ce choix, Drupal serait beaucoup plus lent et ne serait pas capable d'innover rapidement.

Chris Heuer s'en est aussi pris à la communauté Drupal, pas assez ouverte selon lui.

Les gens qui sont ici, à la conférence, sont surtout des développeurs enthousiastes. Leur but est d'abaisser la barrière de l'adoption de Drupal, permettre à un plus grand nombre d'utilisateurs de les rejoindre, construire une communauté plus large et plus puissante. C'est ce que nous faisons en organisant des conférences, des « Drupal camps »... Donc je ne suis pas d'accord avec Chris. Là où je le rejoins, c'est que nous avons besoin d'intégrer davantage d'autres catégories de gens, des utilisateurs, des designers, des spécialistes de l'ergonomie, des architectes de l'information...

Y a-t-il une dimension politique dans le projet Drupal, permettre de construire un monde meilleur ?

Nous avons cette vision plus large. Nous voulons permettre aux individus et aux organisations de construire rapidement des sites web puissants permettant de faire aboutir des projets. On le voit avec le gouvernement américain qui a adopté Drupal pour des sites comme recovery.gov ou IT.USAspending.gov qui permettent de créer beaucoup plus de transparence et de changer le fonctionnement du gouvernement.

Et pour les individus ?

Je vais vous donner un exemple. Il y a quelques années, ma mère m'a appris qu'elle avait un cancer du sein. Je voulais en savoir plus. Je suis allé sur Google et je suis tombé sur un site de malades, construit avec Drupal. C'est un exemple qui montre que Drupal est un outil puissant utilisable par n'importe qui. Des organisations comme Amnesty, les Nations unies, Greenpeace utilisent Drupal et c'est fantastique de voir comment des milliers de volontaires, dans la communauté Drupal, contribuent au travail de ces organisations.

Recueilli par Damien Cirotteau et Laurent Mauriac

Photos : « The Drupal Five » (Gábor Hojtsy/Flickr). Dries Buytaert, le créateur du logiciel libre Drupal, à la DrupalCon de Paris en septembre 2009 (Philippe Gervaise).

Aller plus loin
  • 29353 visites
  • 53 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Elliott.Chat.
    • Posté à 17h42 le 05/09/2009
    • Internaute
      =^.^=

    Voilà un bel exemple de web libre, de communauté de développeurs sans but commercial, sans code source propriétaire, tout pour le partage et l'esprit de solidarité, bravo !

    Ce qui était un rêve d'internautes il y a plusieurs années devient réalité grâce à des personnes comme Dries Buytaert, qu'il en soit ici chaleureusement remercié.

    Rêve malheureusement qui fait le cauchemar des requins du web et des idéologues du tout commercial (voir Microsoft, Hadopi, etc.), méfiance...

  • Lictor
    Lictor répond à Elliott.Chat.
    • Posté à 17h56 le 05/09/2009

    Pour information, il n'y a pas opposition entre commercial et Open Source - de nombreuses solutions Open Source sont payantes ou monétisées. Par exemple, il y a du support commercial ou des formations payantes autour de Drupal. De même, certaines solutions Open Source sont payantes.

    Inversement, des entreprises qui font du commercial et du propriétaire peuvent également participer à l'Open Source. C'est le cas d'Adobe (une partie des technologies Flex), d'Apple (qui reverse au noyau BSD), d'IBM (qui finance un nombre considérable de projets Open Source) voire de Microsoft (Open Source Software Lab, qui sert de liaison pour les projets Open Source type Mono, intégration dans PHP, surveillance du respect des standards ou gestion de CodePlex...). Bon, dans le cas de Microsoft, ça reste modeste, certes, mais il y a une changement d'attitude claire...

    Et puis, il ne faut pas oublier que l'Open Source, ce n'est pas qu'un monde d'altruistes qui oeuvrent pour le bien de l'humanité. Les gros projets représentent des millions d'investissement, cet argent ne sort pas de nul part. De plus, les dévelopeurs qui travaillent sur ces projets peuvent avoir des salaires très confortables - des études ont montré que les salaires de l'Open Source sont supérieurs aux salaires du monde propriétaire.
    Si des entreprises finances des projets comme Apache, Eclipse ou Linux, c'est avant tout parce que l'Open Source est très rentable...

  • etudiant lillois
    • Posté à 21h07 le 05/09/2009

    J'aime bien la communauté du libre, mais ce que je trouve regrettable c'est que beaucoup de programmes concurrents font en gros la même chose et qu'au lieu de fusionner mènent leur vie indépendamment. De temps en temps un programme disparait du fait que la plupart des utilisateurs s'est converti a un autre mais bon c'est pas ce qui serait le plus efficace.

    Que dans le monde privé les programmes soient concurrent c'est tout a fait compréhensible mais dans le monde non marchand c'est débile.

    Drupal par exemple me semble pas très éloigné d'un logiciel comme Spip.

    L'avantage du libre c'est que les programme peuvent réutiliser les codes développés dans le cadre d'autres projets mais si il y avais plus de volontés de fusion les programmes s'amélioreraient bien plus vite.

  • Lictor
    • Posté à 21h40 le 05/09/2009

    Tu fais la confusion très fréquente entre Open Source et non marchand. Par exemple, Linux est Open Source, mais il n'est certainement pas non marchand : une RedHat Linux Entreprise Advanced peut coûter plus de 2000€. Pas vraiment du non marchand...

    Et la diversité est une des richesses de l'Open Source. Parce qu'en pratique, très peu de programmes font « la même chose ».
    Par exemple, Drupal est très bien pour certains projets, mais pour des sites plus proches du blog, Wordpress sera beaucoup mieux. De même, pour certains sites, Drupal sera trop limité et il vaudra mieux utiliser des outils plus complexes mais plus riches comme eZ Publish. Tous font la même chose (des sites web), mais avec une approche et une philosophie différente.
    De même, en Java, on trouve des dizaines de « frameworks ». Qui font tous la même chose : permettre de structurer un programme par couches. Mais avec des philosophies très différentes. L'intérêt, c'est de pouvoir prendre celui idéalement adapté à un projet.
    Fusionner tout ces programmes pour en avoir un seul aboutirait au mieux à une usine à gas, au pire à un amalgamme d'architectures en vrac.

    La concurrence est indispensable, que ça soit dans une logique commerciale, une logique Open Source ou un système biologique. C'est la concurrence qui crée l'émulation et c'est donc elle qui pousse les programmes à s'améliorer. Un projet Open Source en situation de monopole se comporte exactement comme une entreprise en situation de monopole : il stagne.

    Et la disparition par abandon des utilisateurs est le mode optimal de sélection des projets, en tout cas beaucoup plus qu'une procédure administrative (équivalent au contrôle de l'Etat) ou une fusion (équivalent à une fusion acquisition). Abandonner un projet a un coût : il faut se former à nouveau, prendre des risques... C'est un processus qui assure à la fois la stabilité (coût du changement non nul, risque, nécessité d'attendre la maturation de la concurrence) et le changement (un projet qui n'évolue pas assez se fait balayer). L'opposition entre les deux est ce qui rend le monde Open Source dynamique mais pérenne.

  • sfoll
    sfoll répond à WeWillWin
    Equipe technique Rue89
    • Posté à 03h50 le 06/09/2009
    • Internaute
      Equipe technique Rue89

    Bonsoir WeWillWin et dubesque,

    Les sites Lien, Lien, Lien et Lien sont développés en interne, nous réalisons aussi quelques sites externes.

    Le nombre des modules n'atteint pas les 500, mais il y en a un grand nombre effectivement. En plus des modules fournis par la communauté, nous en avons des spécifiques.

    Pour en citer quelques uns (désolé dubesque, les lister tous serait trop long) : Lien, Lien, Lien, Lien, Lien, Lien, Lien, Lien, Lien, Lien, ...

    Ecrire des articles techniques n'intéresserait pas forcément l'ensemble des riverains, mais peut-être par la suite un blog « lab » pourquoi pas. Malheureusement, nous ne sommes que 3 en technique, nous avons donc d'autres priorités.

    Dries le dit lui-même « de nombreux sites Drupal ont un très gros trafic. Mais c'est vrai que ça requiert une expertise et un travail d'adaptation, pas simplement au niveau de Drupal, mais de l'hébergement. », nous faisons donc régulièrement des modifications qui ne se voient pas forcément côté utilisateur.

    Nous essayons aussi de répondre au mieux aux demandes des riverains lorsqu'ils ont un problème avec le site, ce qui n'est pas toujours évident vu le grand nombre de configuration possibles (navigateur, système d'exploitation, options et autre plugins).

  • Laurent Mauriac
    Laurent Mauriac répond à WeWillWin
    Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
    • Posté à 09h11 le 06/09/2009
      éditeur
    • Journaliste
      Cofondateur

    J'ajoute, pour compléter ce que dit Sébastien, que ce choix d'avoir au sein de Rue89 un pôle technique compétent est au coeur de notre projet depuis la création du site. Notre but est de faire fonctionner ensemble les dimensions journalistique/participative d'un côté et technique de l'autre, de faire en sorte que les deux équipes travaillent étroitement ensemble. Ce fonctionnement, appuyé sur l'utilisation de logiciels libres comme Drupal, nous semble essentiel pour pouvoir innover rapidement.

    En outre, Rue89 a développé une activité de création et de développement de sites pour d'autres clients qui permet de conforter cette expertise technique.

  • etmoietmoi
    • Posté à 11h48 le 06/09/2009
    • Internaute
      moi

    Bon quelqu'un se plaignait du manque de troll sur ce sujet et se félicitait de la belle unanimité, je vais y aller de mon couplet.

    Tout d'abord je dois préciser que je suis développeur web, gros utilisateur de spip et de drupal, enseignant de ces technologies en université, bref je suis dedans jusqu'au cou.

    Et c'est pour ça que je suis moyennement heureux de ce soi-disant reportage qui pour moi ressemble de très près à un publi-reportage, puisqu'on apprend incidemment que rue89 est un prestataire dans ce domaine, bref un de mes concurrents, et qu'il se fait sans sourciller une bonne page de pub « gratuite », méthode que rue89 est en général prompt à signaler chez ses concurrents.

    Et on insiste sur le côté bonne cause, pensez-donc madame, c'est de l'open source, et même si certains commentaires soulèvent le côté monétisable de l'open-source, je suis surpris qu'aucun ne réalise que c'est justement ce qui se passe sous leurs yeux, rue89 fait des sous avec de l'open-source et en fait de la pub (oui c'est nous qui avons fait ce site et voyez comme il est bien et comment il marche nickel et oui, on peut même vous en faire un ! )

    Bref, je serai curieux de savoir ce que pourrait en penser l'ARPP (Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité, remplaçant le BVP) ...

    Bref tout ceci commence à me faire douter gravement de l'éthique mise en avant par rue89, je me demande si je ne vais pas m'abonner à MediaParts (fait avec Drupal si je ne m'abuse) pour comparer.

  • Laurent Mauriac
    Laurent Mauriac répond à etmoietmoi
    Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
    • Posté à 15h51 le 06/09/2009
      éditeur
    • Journaliste
      Cofondateur

    Oui, Rue89 utilise Drupal et réalise des sites avec Drupal pour des clients. Et si nous le mentionnons dans cet article, c'est précisément pour que nos lecteurs sachent d'où nous parlons.

    Faudrait-il pour autant ne rien écrire sur Drupal, simplement parce que nous l'utilisons ? Un journaliste économique se servant de Windows et tapant ses articles avec Word devrait-il s'interdire de parler de Microsoft ? Je ne le pense pas.

    Libre à vous d'imaginer que le fait d'utiliser Drupal transforme automatiquement tout ce que nous pourrions écrire sur le sujet en publi-reportage. J'ose espérer qu'à la lecture de l'article et à l'énoncé des questions posées, d'autres lecteurs auront compris que ça n'est pas le cas.