Non, sur le Net, les journalistes ne sont pas tous des « forçats »

Internet n'est décidément pas une sinécure pour les journalistes. Alors que l'on nous promettait il y a peu à une mort certaine sous les coups de boutoir d'une armée de blogueurs plus réactifs, plus proches de l'info… et plus gratuits, nous voilà, convalescents, devenus les « OS de l'information ».

C'est en tous cas le constat dressé par le journaliste Xavier Ternisien dans une longue enquête du Monde (version papier) titrée « Les forçats de l'info ».

A en croire notre confrère, tous les journalistes travaillant sur le web seraient « alignés devant leurs écrans comme des poulets en batterie », « blafards », recopiant des dépêches sans jamais vérifier, le tout en contrat précaire mais durable. Difficile de se reconnaître dans ce peu flatteur portrait.

Une philosophie plus liée à la presse écrite qu'au Net

Nouvel Obs, L'Express, LeMonde, 20 Minutes… L'enquête de notre confrère semble en fait moins concerner les journalistes du Net que la manière dont la presse écrite (mal)traite, ou non, sa rédaction Web. Le constat n'est pas nouveau : nombre de collègues de la presse écrite sont restés méfiants vis-à-vis de ce nouvel outil.

Dans un contexte de crise généralisée, il n'est pas étonnant que ces médias aient tenté de produire sur le Net de l'info à bas coût et, inévitablement, de moins bonne qualité. Reste qu'Internet n'est qu'un tuyau. Un gros tuyau certes, mais un tuyau tout de même. Dans lequel on met ce que l'on veut.

Il est vrai que la plupart des publications papier ont, plus ou moins consciemment, fait le choix de spécialiser leur site sur l'immédiateté et la réécriture de dépêches, gardant pour le « print » la noble matière journalistique. Si ces dérives sont bien réelles, elles ne sont pas une fatalité.

Exigence et liberté dans l'exercice de notre profession

Prenons, au hasard, parce que c'est l'exemple que je connais le mieux, Rue89. Premier point : nous ne sommes pas abonnés à l'AFP ni à aucune agence de presse. Confirmé ou pas, aucun journaliste de Rue89 n'est donc spécialisé dans la régurgitation de l'info des autres, qui est effectivement trop souvent la règle sur le Net.

Nous avons par ailleurs fait le choix délibéré de ne pas nous lancer dans la course à l'immédiateté, mais de privilégier l'enquête au long cours et l'exclusivité. Loin d'être un « poulet en batterie », chaque journaliste de la rédaction est encouragé à contre-enquêter et à vérifier soigneusement ses informations. Un pari exigeant, qui a un coût, mais qui ne nous semble pas discutable.

Financièrement, dans un contexte de crise qui nous touche également et dans un climat d'incertitude sur ce que sera notre modèle économique, plusieurs journalistes travaillant à Rue89 ont effectivement consenti des baisses de salaires par rapport à ce qu'ils gagnaient jusque-là.

Mais nous ne sommes loin d'être les « Pakistanais de l'info » (les intéressés apprécieront) décrits par Xavier Ternissien. Nous nous sommes calés, pour la fixation des salaires, sur la convention collective des journalistes de la presse quotidienne nationale et le site compte 19 contrats à durée indeterminée et un seul CDD (non journaliste). Nous accueillons chaque mois deux ou trois stagiaires, mais nous n'avons pas de contrats de professionnalisation.

Certes, les blogueurs extérieurs ne sont pas rémunérés et nous avons encore des progrès à faire pour clarifier les statuts et les rémunérations des uns et des autres mais là encore, la situation ne me paraît pas très différente des rédactions papier que j'ai pu fréquenter.

Rue89 n'est pas un cas isolé. Pour en avoir discuté avec certains de mes collègues de Mediapart, Bakchich ou encore Slate.fr, je pense qu'ils se reconnaîtront facilement dans ce panorama et je les invite d'ailleurs à venir en discuter ici.

S'inventer de nouvelles limites

Reste enfin ce fil à la patte, cette dépendance, technologique et intellectuelle, au Net. C'est peut-être le point sur lequel chacun d'entre nous se reconnaîtra le plus aisément dans le portrait du Monde.

Qui n'a jamais effectué une mise à jour ou rajouté un commentaire sur son téléphone portable depuis les toilettes d'un restaurant ? Qui ne s'est jamais réveillé la nuit pour vérifier que les insultes ne fusaient pas sous un article ?

Nous devons de ce point de vue inventer de nouvelles limites, créer de nouvelles règles propre à mieux préserver la vie privée des journalistes. Il en va de de l'intérêt de ces derniers, mais aussi de celui des médias qui les emploient : un journaliste sous pression perd vite curiosité et envie, et ne ramène plus de bonnes infos.

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Portrait de La_Mouche

De La_Mouche

Journaliste | 11H08 | 27/05/2009 | Permalien

Merci pour cet article et les nuances que vous apportez à celui de Xavier Ternisien. Je me permets tout de même de préciser que, encore récemment en tout cas, Rue89 ne payait pas du tout ses pigistes.
« Pakistanais » de l'info, je ne peux que confirmer les informations de l'article du Monde. Non, les web journalistes ne sont pas tous des forçats. J'en connais même de très épanouis, aux sites de 20 Minutes, du Figaro ou à Mediapart notamment. Mais il y a de vrais forçats. Surtout dans les sites dépendant d'un support papier réputé, Le Monde ou Le Nouvel Observateur. Là, le mépris de la direction et des journalistes du journal ou du magazine pour l'équipe web est légendaire. Les équipes du print, plus âgées, étrangères à l'univers du web, considèrent encore les sites de leur journal comme un simple vecteur de pub. Au Monde, l'équipe du site n'est même pas dans les mêmes locaux, mais dans un bâtiment distant de plusieurs km ! A l'Obs, nombre de journalistes du papier se sont arc-boutés quand il à été question que la rédaction web soit intégrée à l'Obs, pour bénéficier des mêmes conditions (adhésion à la Société des rédacteurs, etc.).
J'attends avec impatience le droit de réponse des directions des sites mis en cause dans l'article de Xavier Ternisien. Vont-ils justifier l'injustifiable, comme le fait Denis Olivennes, avec son « esprit commando » ? Nier en bloc les faits dénoncés ?
Bien que « forçat », je crois en l'avenir et au potentiel des sites d'information. En témoignent la qualité et l'innovation de Rue89 ou Bakchich. Peut-être l'avènement de ces médias viendra-t-il justement de supports neufs, qui ne placent pas au-dessus de tout la sacro-sainte sacralité de leur version papier vieillissante.

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