25/05/2009 à 21h31

Non, sur le Net, les journalistes ne sont pas tous des « forçats »

Arnaud Aubron | Les Inrocks (et ex-Rue89)

Internet n’est décidément pas une sinécure pour les journalistes. Alors que l’on nous promettait il y a peu à une mort certaine sous les coups de boutoir d’une armée de blogueurs plus réactifs, plus proches de l’info... et plus gratuits, nous voilà, convalescents, devenus les « OS de l’information ».

C’est en tous cas le constat dressé par le journaliste Xavier Ternisien dans une longue enquête du Monde (version papier) titrée « Les forçats de l’info ».

A en croire notre confrère, tous les journalistes travaillant sur le web seraient « alignés devant leurs écrans comme des poulets en batterie », « blafards », recopiant des dépêches sans jamais vérifier, le tout en contrat précaire mais durable. Difficile de se reconnaître dans ce peu flatteur portrait.

Une philosophie plus liée à la presse écrite qu’au Net

Nouvel Obs, L’Express, LeMonde, 20 Minutes... L’enquête de notre confrère semble en fait moins concerner les journalistes du Net que la manière dont la presse écrite (mal)traite, ou non, sa rédaction Web. Le constat n’est pas nouveau : nombre de collègues de la presse écrite sont restés méfiants vis-à-vis de ce nouvel outil.

Dans un contexte de crise généralisée, il n’est pas étonnant que ces médias aient tenté de produire sur le Net de l’info à bas coût et, inévitablement, de moins bonne qualité. Reste qu’Internet n’est qu’un tuyau. Un gros tuyau certes, mais un tuyau tout de même. Dans lequel on met ce que l’on veut.

Il est vrai que la plupart des publications papier ont, plus ou moins consciemment, fait le choix de spécialiser leur site sur l’immédiateté et la réécriture de dépêches, gardant pour le « print » la noble matière journalistique. Si ces dérives sont bien réelles, elles ne sont pas une fatalité.

Exigence et liberté dans l’exercice de notre profession

Prenons, au hasard, parce que c’est l’exemple que je connais le mieux, Rue89. Premier point : nous ne sommes pas abonnés à l’AFP ni à aucune agence de presse. Confirmé ou pas, aucun journaliste de Rue89 n’est donc spécialisé dans la régurgitation de l’info des autres, qui est effectivement trop souvent la règle sur le Net.

Nous avons par ailleurs fait le choix délibéré de ne pas nous lancer dans la course à l’immédiateté, mais de privilégier l’enquête au long cours et l’exclusivité. Loin d’être un « poulet en batterie », chaque journaliste de la rédaction est encouragé à contre-enquêter et à vérifier soigneusement ses informations. Un pari exigeant, qui a un coût, mais qui ne nous semble pas discutable.

Financièrement, dans un contexte de crise qui nous touche également et dans un climat d’incertitude sur ce que sera notre modèle économique, plusieurs journalistes travaillant à Rue89 ont effectivement consenti des baisses de salaires par rapport à ce qu’ils gagnaient jusque-là.

Mais nous ne sommes loin d’être les « Pakistanais de l’info » (les intéressés apprécieront) décrits par Xavier Ternissien. Nous nous sommes calés, pour la fixation des salaires, sur la convention collective des journalistes de la presse quotidienne nationale et le site compte 19 contrats à durée indeterminée et un seul CDD (non journaliste). Nous accueillons chaque mois deux ou trois stagiaires, mais nous n’avons pas de contrats de professionnalisation.

Certes, les blogueurs extérieurs ne sont pas rémunérés et nous avons encore des progrès à faire pour clarifier les statuts et les rémunérations des uns et des autres mais là encore, la situation ne me paraît pas très différente des rédactions papier que j’ai pu fréquenter.

Rue89 n’est pas un cas isolé. Pour en avoir discuté avec certains de mes collègues de Mediapart, Bakchich ou encore Slate.fr, je pense qu’ils se reconnaîtront facilement dans ce panorama et je les invite d’ailleurs à venir en discuter ici.

S’inventer de nouvelles limites

Reste enfin ce fil à la patte, cette dépendance, technologique et intellectuelle, au Net. C’est peut-être le point sur lequel chacun d’entre nous se reconnaîtra le plus aisément dans le portrait du Monde.

Qui n’a jamais effectué une mise à jour ou rajouté un commentaire sur son téléphone portable depuis les toilettes d’un restaurant ? Qui ne s’est jamais réveillé la nuit pour vérifier que les insultes ne fusaient pas sous un article ?

Nous devons de ce point de vue inventer de nouvelles limites, créer de nouvelles règles propre à mieux préserver la vie privée des journalistes. Il en va de de l’intérêt de ces derniers, mais aussi de celui des médias qui les emploient : un journaliste sous pression perd vite curiosité et envie, et ne ramène plus de bonnes infos.

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  • desnouvellesdumonde
    • Posté à 00h34 le 26/05/2009
    • Internaute 73395
      Blogueur

    Je viens de lire votre article, la réaction d’Eric Mettout, et finalement le papier de Xavier Ternisien (dans cet ordre). Et je ne peux m’empêcher de penser que votre confrère du Monde a bien fait son travail, et que les journalistes web font aussi en général bien le leur (en premier lieu à Rue89).

    Déjà, la signature ; je peux me gourer, mais j’ai déjà lu des papiers de Xavier Ternisien, et ait été été plutôt agréablement impressionné par ses capacités d’investigation et par son honneté professionnel. C’est totalement subjectif, mais c’est comme ça : sa signature m’inspire confiance. Il est apparemment de la génération d’avant-web, et actuellement en voie de conversion au numérique. Du coup, en effet, il a un peu l’impression que l’investigation ne se fait que dans les « vieux médias » (Lien). Mais ce léger parti pris n’enlève rien à ses compétences professionnelles à lui.

    Et en lisant son papier, je retrouve une honnêté professionnelle que j’aimerai trouver dans tous les articles. Il est allé voir dans plusieurs canards web, a interrogé plusieurs personnes. Et au final, il appuie la ou ça fait mal, et pose les vraies questions : précarité, rémunération, qualité, investissement 24/24, investigation.... C’est en général à cela qu’on reconnait un bon journaliste.
    Surtout, il a l’honnêteté de commencer par regarder ce qui se passe chez lui, et de décrire la situation sans détours. La société des rédacteurs du monde interactif s’est d’ailleurs fendue d’un communiqué (en encadré sur la page web) qui, sans lui donner tort, entend apporter des « précisions factuelles »...

    Donc, pour moi, son papier est certes un peu méchant, mais juste. Et moi, je ne le trouve pas si négatif que ça, il ne condamne pas le journalisme web en bloc, juste les conditions de travail qui y prédominent. Son papier est anglé sur les conditions de travail des journalistes web, et il fait un constat que l’on peut difficilement qualifier de mensonger. Et il ne parle pas des conditions à Rue89, il dit simplement que bon nombre de jeunes journalistes rêvent de bosser pour vous, et ce quelles que soient les conditions. Pour le reste, vous êtes vous-même conscients des forces et des faiblesses de votre site, et savez que certaines des critiques de Xavier Ternisien (en particulier celles sur le manque d’investigation et le recopiage de dépêches) ne vous concernent pas.

    Après, autre constat : comme il est difficile, quand on est journaliste, de devenir sujet d’un reportage... Cette remarque ne s’applique pas vraiment à vous, même si vous avez tout de même réagi à son article. Mais le communiqué de la rédac du Monde Interactif, et surtout, la réaction d’Eric Mettout, me laissent songeur. Heureusement que toutes les personnes prises comme sujet d’un article ne font pas un foin pareil après chaque publication qui leur déplait...
    Eric Mettout pointe des erreurs factuelles, en effet grossière. Mais pour le reste... J’ai un peu l’impression de voir un patron d’entreprise qui s’offusque de ce que le journaliste qu’il a accueilli n’ait pas fait sa com’. Je suis peut être un peu méchant, à mon tour, mais bon, ça m’étonne qu’un journaliste ne comprenne pas ce qu’est un papier anglé...

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 12h37 le 26/05/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Pourquoi les journalistes ne sont pas au régime des intermittents du spectacle puisque avant tout ils sont là pour divertir ?

    Certes certains prendront de grands airs et parleront du devoir d’informer, mais franchement, qu’est-ce que ça nous apporte de savoir ce que vient de raconter Sarkozy ou le nombre de cadavres d’aujourd’hui à Gaza ?
    Le but final reste d’insulter le gouvernement et les israéliens, ou d’insulter opposition et Gaza, bref de se défouler. Après on peut apprendre accessoirement deux trois détails, comme le nom d’un ministre ou d’une ville, mais sinon qu’est-ce que ça va changer à notre vie ?

    Comme disais une brève de comptoir, j’aime bien parler parce que ça occupe la langue entre les repas. Un journal c’est pareil, ça occupe les yeux et l’esprit, et sur le Net ça permet en plus d’occuper ses doigts.

    Alors vu qu’on paye un impôt honteux pour financer Delarue et toutes ces merdes du service public télévisuel, mieux vaut s’en servir pour financer les « forçats de l’info » afin qu’ils continuent à nous distraire avec plus de choix et de qualité que la télé.

  • Olivier.M
    Olivier.M
    Journaliste et Producteur (...)
    • Posté à 12h51 le 26/05/2009
    • Journaliste 80748
      Journaliste et Producteur (...)

    Je trouve le Papier de Xavier Ternisien bon. C’est une enquête honnête, anglée, argumentée. Il est vrai qu’elle manque un peu d’équilibre : avoir davantage de contre champ.
    Son papier a le mérite de pointer du doigt les excès et les dérives, ce qui, je le souhaite, fera avancer les choses et permettra d’avoir un cadre clair.
    Quoi qu’il en soit, le journalisme multimédia est déjà l’avenir.
    Tout est à faire, à créer, et de nouveaux modes narratifs sont à inventer !

  • Gilles_Wullus
    • Posté à 18h41 le 26/05/2009
    • Internaute 58840
      Têtu

    D’accord avec ce que tu écris, Arnaud. Le papier de Ternisien est clairement la voix d’une classe de journalistes de presse écrite un peu perplexe face au développement de l’info sur le web, et encore nostalgique des beaux temps de la presse écrite. C’est très vrai des news magazine et des quotidiens bien sûr. Ce qui est frappant, c’est que son papier donne toutes les clés de réponses à l’avenir de l’information journalistique. On peut certes considérer qu’internet n’offre pas encore de modèle économique viable pour l’info, mais ce dont on est absolument sûr maintenant en France, c’est que la presse quotidienne ne l’est plus du tout et ne peut plus espérer l’être. Ni Libé, ni le Figaro, ni le Monde ne sont plus des entreprises rentables, du moins sur la seule activité des quotidiens.
    Ici à Têtu, j’ai voulu, en arrivant à la rédaction en chef l’année dernière, relancer le web, parce Têtu a une belle place à jouer, fort de sa marque et de sa communauté. En tant que mensuel, avec une rédaction permanente limitée à cinq personnes, il est clair que tout le monde devait être multimédia, y compris les pigistes bien sûr. Ça se passe plutôt très bien, parce que les gens sont jeunes et ont grandi avec le web, mais aussi parce qu’il n’y a pas, dans la presse magazine, ce sentiment de supériorité qui anime souvent les journalistes des quotidiens nationaux ou des news. Chacun à son niveau a compris l’intérêt respectif des supports web et magazine, et gère très bien leur complémentarité. Et quand je dis chacun, je parle de journalistes confirmés et expérimentés, ni geeks ni blafards, simplement motivés par l’expansion d’un média sur de nouveaux territoires.
    Quand on bosse dans les médias, on est bien au courant des tristes conditions d’existence des rédactions web des « grands » médias, très bien décrites par Ternisien. Evidemment le web ne se limite pas à ça. Bien sûr qu’avoir l’impression d’inventer de nouvelles formes d’information compense parfois le fait d’être précaire. Heureusement, il ne doit pas y avoir de honte à ça.

  • La_Mouche
    La_Mouche
    Journaliste
    • Posté à 12h08 le 27/05/2009
    • Journaliste 80826
      Journaliste

    Merci pour cet article et les nuances que vous apportez à celui de Xavier Ternisien. Je me permets tout de même de préciser que, encore récemment en tout cas, Rue89 ne payait pas du tout ses pigistes.
    « Pakistanais » de l’info, je ne peux que confirmer les informations de l’article du Monde. Non, les web journalistes ne sont pas tous des forçats. J’en connais même de très épanouis, aux sites de 20 Minutes, du Figaro ou à Mediapart notamment. Mais il y a de vrais forçats. Surtout dans les sites dépendant d’un support papier réputé, Le Monde ou Le Nouvel Observateur. Là, le mépris de la direction et des journalistes du journal ou du magazine pour l’équipe web est légendaire. Les équipes du print, plus âgées, étrangères à l’univers du web, considèrent encore les sites de leur journal comme un simple vecteur de pub. Au Monde, l’équipe du site n’est même pas dans les mêmes locaux, mais dans un bâtiment distant de plusieurs km ! A l’Obs, nombre de journalistes du papier se sont arc-boutés quand il à été question que la rédaction web soit intégrée à l’Obs, pour bénéficier des mêmes conditions (adhésion à la Société des rédacteurs, etc.).
    J’attends avec impatience le droit de réponse des directions des sites mis en cause dans l’article de Xavier Ternisien. Vont-ils justifier l’injustifiable, comme le fait Denis Olivennes, avec son « esprit commando » ? Nier en bloc les faits dénoncés ?
    Bien que « forçat », je crois en l’avenir et au potentiel des sites d’information. En témoignent la qualité et l’innovation de Rue89 ou Bakchich. Peut-être l’avènement de ces médias viendra-t-il justement de supports neufs, qui ne placent pas au-dessus de tout la sacro-sainte sacralité de leur version papier vieillissante.

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