
Philippe, pêcheur en mer et contre tous (1/2)

5h30 du matin. La nuit est fraîche et calme dans le « vallon ». Les derniers noceurs du samedi soir vont se coucher dans d'ultimes coups de klaxons assourdissants, rapidement remplacés par le léger clapotis des vaguelettes sur la coque des pointus.
Le Vallon des Auffes, du nom de « l'alfa », une herbe d'Afrique du nord et d'Espagne, qui servait autrefois à la fabrication des cordages et des espadrilles, à l'époque où, au XIXe siècle, le petit port était habité par des familles d'espagnols et d'italiens.
Philippe est fatigué. Faut dire que se lever tous les matins à deux heures, dormir trois heures par nuit, sept jours sur sept, depuis plus de cinq mois et sans prendre de congé, quand on approche de la cinquantaine, ça laisse des traces…
Il est à peine l'aube mais la journée, pour Philippe, a déjà commencé depuis longtemps : voilà quatre bonnes heures qu'il démaille ses filets. Ses « toiles », comme on dit dans le jargon haut en couleurs des pêcheurs d'ici.
Quatre heures qu'à raison de vingt pièces de cent mètres de longueur chacune, Philippe vient, mine de rien, de venir à bout du démaillage de plus de deux kilomètres de filet. « Presque la distance entre le port et chez moi ! », lâche-t-il avec une grimace, harassé.
Et ainsi d'arracher, maille après maille, « putain » après « putain », plus de cent cinquante kilos de « pescailles », ou « susques », ces petits poissons invendables sur « le quai », le Vieux Port, et immangeables, paraît-il. Mais qui représentent quand même 70% de sa pêche de la veille, qu'il devra rejeter dans le port. Ne lui restera que 30% pour vendre aux restaurants ou aux particuliers.
« Y a que les Chinois, les blacks et les culs blancs (les Parisiens…) qui mangent ça. Et moi, je me tanque leurs aiguilles dans les doigts. Des fois, j'ai les mains toutes gonflées et je peux même plus les bouger… »
Mais il en faut plus pour gâcher à Philippe sa bonne humeur. Arc-bouté dans la minuscule cabine en bois qu'un « pote musicos » lui a fabriqué, il fredonne, tout en travaillant, entre deux cris encore enroués de gabians matinaux, les vieilles chansons françaises qui passent en sourdine sur Nostalgie, grâce à sa petite radio portable couverte de sel et d'embruns posée sur le toit de son petit bateau.
« En mer, c'est chacun pour soi et la Bonne mère pour tous »
Se lever aux aurores : pas seulement l'obligation de tout pêcheur. Avant tout une question de survie. « Le premier qui se lève, il s'habille. Et le premier qui s'habille, il cale où il veut », dit-il en jetant dans le port le dernier susque d'une main et en larguant les amarres de l'autre. Et d'ajouter, soulagé et heureux de pouvoir enfin lever l'ancre :
« Chaque fois que je quitte le port, je me retourne et je prie la Bonne Mère. »
Nous voilà enfin partis sous les premiers rayons d'un soleil salutaire et revigorant, pour « faire le rouget » et aller « caler ». « Caler », c'est choisir son coin de pêche, poser ses filets.
« Et là, ça rigole plus, poursuit-il en élevant la voix pour essayer de couvrir le bruit de son moteur. A terre, entre pêcheurs, on se respecte, on pique pas le boulot aux collègues. Mais une fois en mer, y a plus de copains, c'est chacun pour soi… et la Bonne Mère pour tous.
Des fois, c'est carrément la guerre. Tout ce que tu pêches, il faut le planquer. Y en a, si tu lâches ton filet trop près du leur, ils hésitent pas à le couper au couteau et à lui faire un nœud, pour que ta pêche, elle soit foutue. Souvent, ça gueule, on s'engatse. Alors, pour pas qu'on se tape trop dessus, on tchatche entre nous avec la C.B. qu'y a à bord et on se donne les amers et les fonds pour pas que les autres, ils te calent dessus. Pourtant, c'est pas les “ esplaïes ” (les coins de pêche) qui manquent… »
Les amers, les deux points d'alignement du filet, Philippe les a déjà en mains. Coiffé de son bonnet en laine, rouge et décoloré, qui lui vaut le surnom de « Cousteau » (parce que c'est le « Commandant » en personne qui le lui a offert), le voilà qui lâche soudain le premier galet, la première « galinette » (comme le poisson du même nom) : un simple bidon de plastique blanc, accroché à un long bambou et surmonté d'un petit drapeau rouge usé par le soleil et les embruns.
Juste le temps, in extremis, d'insulter copieusement un couple de « plaisanciers du dimanche » avant qu'ils ne passent sur son filet, le voilà qui pointe un doigt mouillé sur le sondeur, pour me montrer une nouvelle grosse tâche rouge qui vient d'apparaître : un énorme banc de bonites qui tourne déjà dans sa toile…
A suivre…
► Voir aussi : le site de François-Xavier Prévot.
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De Bastos
etudiant/salarié | 14H17 | 08/09/2008 |
« 70% de sa pêche rejettée dans le port »…
Et après on s'étonne de la raréfaction de la ressource halieutique…
Pour information, la ressource a disparu de Terre-Neuve avec la pêche au filet, moins sélectif et beaucoup plus « ravageux » comme on dit ici chez les seino-marins.
à Bastos
De François-Xavier Prévot
(auteur)
Marcheur-Photographe | 15H14 | 08/09/2008 |
[@ Bastos]
Cher « Bastos », mon but n'était absolument pas de créer une quelconque polémique à propos de « la raréfaction de la ressource halieutique » ( ? ), mais juste de faire le portait d'un marseillais « en live », dans le cadre de son travail et de sa vie de tous les jours…
D'être, tout simplement, le témoin de la vie d'un pêcheur marseillais (indépendant).
Mais je vais quand même vous répondre : votre réaction (dangereuse, car manquant cruellement de nuances) me rappelle étrangement le même manque de discernement des actions de Greenpeace face à « raréfaction » (certes réelle, et certes inquiétante) des poissons : tous les pêcheurs dans le même panier, ou, plutôt, en l'occurrence, dans le même filet.
Que ce filet soit gigantesque (plusieurs kilomètres de long dans le cas des gros bateaux de pêche), ou très petit (au mieux, quelques centaines de mètres, comme celui de Philippe).
Je vous invite donc, si vous le souhaitez, à être non seulement plus nuancé que Greenpeace, et, pourquoi pas même, dans la foulée, à continuer de taper, entre autres, sur les énormes bateaux-usines japonais, qui sont, eux, en grande partie responsable de « la raréfaction de la ressource halieutique » sur tous les mers du globe.
Mais, surtout, à laisser des pêcheurs indépendants comme Philippe à continuer de faire leur (très dur) travail, sur leurs minuscules « pointus » de 4 mètres de long, avec leurs (tout) petits filets : vous pourrez ainsi continuer de déguster, pendant qu'il est encore temps, quelques succulents poissons pêchés par ces vrais hommes de la mer, pêcheurs indépendants, de bonne volonté, et eux aussi en voie de disparition…
à François-Xavier Prévot
De Tranquilla
poulet bicyclette | 18H40 | 08/09/2008 |
Je suis étonné par ce commentaire où vous dénoncez Greenpeace. Je ne savais pas qu'ils aient un jour pu viser le « petit métier“. Mais vous semblez si sûr de vous que vous allez pouvoir nous informer, chic !
A part cela très beau portrait, qui fleure bon le folklore.
Pour apporter une précision, l'‘indépendance’ des pêcheurs marseillais provient d'une autorisation préfectorale leur permettant de vendre en direct leur pêche sur le quai des Belges. Pas d'intermédiaire donc pas de course à l'armement nécessaire et un niveau de vie plutôt convenable selon ceux que je connais.
Quant aux ‘succulents poissons’, ils sont bons, c'est vrai, ces poissons pêchés à quelques mètres de la seconde ville de France. Malheureusement, il ne faut pas se pencher sur leur teneur en Pcb si l'on veut continuer à les déguster…
à Tranquilla
De François-Xavier Prévot
(auteur)
Marcheur-Photographe | 19H14 | 08/09/2008 |
[à Tranquilla]
(…) « Je suis étonné par ce commentaire où vous dénoncez Greenpeace. Je ne savais pas qu'ils aient un jour pu viser le “petit métier‘. Mais vous semblez si sûr de vous que vous allez pouvoir nous informer, chic ! ’
Chère Tranquilla, au moins deux fois, à ma connaissance, le bateau de Greenpeace a essayé (sans succès, crois-je me souvenir) de boucher le Vieux Port (presque comme la sardine) pour protester contre la pêche intensive du thon en Méditerranée, menaçant de fait tous les pêcheurs, y compris les petits, petits…
à François-Xavier Prévot
De Tranquilla
poulet bicyclette | 19H17 | 09/09/2008 |
Vous « croyez » vous souvenir…
De ce que vous avez vu ?
Ou de ce que vous avez entendu dire ?
Bouléguez vos neurones pour en être certain, ce serait dommage qu'un contributeur de la Rue accuse quelqu'un d'actes non avérés.
De vol19
awash | 14H34 | 08/09/2008 |
« 70% de sa pêche rejettée dans le port »…
Vraiment pas moyen de valoriser autrement… soupes ? friture ? farine de poisson ?
à vol19
De Tranquilla
poulet bicyclette | 18H46 | 08/09/2008 |
La plupart est vendue, c'est écrit dans l'article : aux chinois, aux blacks et aux parisiengues.
Pas d'intermédiaire fixant les prix, c'est donc une question d'offre et de demande…
à Tranquilla
De orties
14H24 | 10/09/2008 |
Et ceux-là sont tout juste bon à manger ce que les autres ne veulent pas, et en le payant au prix fort ! Génial !
De zénon denon 84
Bonne | 15H08 | 08/09/2008 |
On dirait presque du ZOLA ;
Cela étant c'est vrai que Marseille
c'est aussi cela .Des gestes que les « anciens “
faisaient …dans une economie totalement
differente .Mais avec un savoir faire
qui va peut-etre redevenir utile ,voire vital /
Bon , c'est vrai ,que ça ne sera qu'alimentaire ;
Mais essentiel ;
Et si nous mangions ce que nous récoltons
et produisons ‘chez nous ou à coté de chez nous
Ah l'austérité ,mon dieu ,(ou bonne mère ! )
elle est bien devenue habituelle pour une
bonne partie de Marseillais trés pauvres.
ET si on leur donnaient les poissons
qu'on rejette à la mer …
Redécouvrons les choses simples ,
Revenons aux fondamentaux .
Les grandes crises ont qq fois du bon !
OUI un autre monde est possible .
celui-ci doit d'abord mourir .
De Bastos
etudiant/salarié | 15H29 | 08/09/2008 |
@ François-Xavier Prévot
Nullement greenpiistee je nuance seulement votre propos. Certes le métier de marin-pêcheur est difficil, certes le métier est en voie de disparition, certes c'est leur quotidien, mais cela ne justifie en rien de l'épuisement de la ressource.
La raréfaction du poisson à Terre-Neuve à cause des filets a été une réalité, comme elle l'est en Méditerranée non seulement pour le fretin mais aussi pour le thon rouge…
La palangre préservait les milieux marins, ce qu'avaient d'ailleurs compris les « anciens » qui ne servaient que sporadiquement de filet-pêche saisonnière : harengs, sardines…), et d'une taille bien moindre.
Il n'empêche que j'ai apprécié votre article et vos photos (je remarque d'ailleurs que vous n'avez pas mis de photos du ramendage et du nettoyage du filet.
De michel 13
| 18H07 | 08/09/2008 |
Excellent portrait qui nous fait toucher du doigt une réalité souvent très difficile pour ceux qui la vivent. Beaucoup de travail dur pour un revenu certainement modeste.
De sammy5
18H52 | 08/09/2008 |
Heu, oui, ben… et alors…franchement quel est l'intéret d'un tel papier ? ? ? Je vois pas trop, en fait je me pose des questions…fait on du remplissage sur ce site ? L'histoire est gentille, il va en mer, et puis il se tourne, il voit notre dame de la garde, il dit que les autres pêcheurs, ben c'est comme les chauffeurs de taxis, un peu bêtes, un peu cons…il voit des rascasses, il dit qu'il faut se lever tôt…En même temps, il fait partie d'une corporation qui selon le figaro (gloups)vote majoritairement à droite « travailler plus pour gagner plus » moi je dis qu'il faut pas contrarier les vocations ! . Aller quelques figures de pêcheurs illustres qui se ont brillé dans le combat terrrrrrible qu'ils mènent contre les élèments.le capitaine haddock pour sa bouteille, le capitaine igloo pour son poisson frait et le plus grand de tous : à Marseille, Mourad kahoul pour et son délicieux : « Pédé va » qu'il égraine à la fin de chaque mot. Et à qui on a envie de dire : « c'est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases »….
à sammy5
De Robespierre13
révolutionnaire | 20H10 | 08/09/2008 |
@ sammy5,
L'intérêt d'un tel papier ? Le simple plaisir de lire autre chose sur ce site que des articles sur Siné, Sarko ou le PS…
Et à sammy5, on a envie de dire : « c'est curieux chez les internautes, ce besoin de se croire intelligent… »
à Robespierre13
De sammy5
23H08 | 08/09/2008 |
Ah cher Robestierre, déjà comme choix de pseudo c'est limite ! Ecourter les têtes des braves gens, vous semble, à ce point prodigieux, qu'il vous faut posséder un pseudo pareil ? En même temps : « les cons ca ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît »…
De zénon denon 84
Bonne | 07H57 | 09/09/2008 |
Menfin,
Savez-vous seulement ce qu'a fait ROBESPIERRE ?
Je me le demande .
Sur qu'il eut la terreur ,
mais avant, …hein ,avant
Une belle nuit du 4 aout 89 !
ça vous dit quoi ?
Bon ,je sais ,c'est de l'histoire ancienne ;
Est -ce une raison suffisante …
N'oubliez jamais ,c'était hier !
Pauvres de noux .
De lesuperdidou
Saltimbanque | 10H15 | 09/09/2008 |
A part le folklore, quoi de différent d'un autre travailleur ?
De florence
13H41 | 09/09/2008 |
Ce reportage n'est certainement pas du folklore, c'est de la poésie, des mots et des photos rapportées avec dignité et fraternité … Bientôt la suite !
Félications monsieur le photographe marcheur.
De El Niño
12H28 | 10/09/2008 |
Sammy5, tu m'as fait rire. Merci.
De didine75
VEGAN pour ne pas tuer d'animaux | 10H06 | 15/09/2008 |
@ Philippe et à tous les autres pécheurs :
Arrêtez de TUER les poissons, mangez des fruits et légumes c'est meilleur pour :
- la santé (selon un rapport de la DGCCRF datant de 1999 : « chaque année, 60.000 tonnes de mercure et nitrates arrivent dans la Méditerranée »)
- la planète
- sans parler de la souffrance que cela engendre !
http://www.petatv.com/tvpopup/Prefs.asp ? video=bottom_trawl
http://www.fishinghurts.com/
à didine75
De micke
utopiste | 14H17 | 15/09/2008 |
en fait les poissons ne ressentent pas la douleur, ils ont pas de systèmes nerveux donc ça se passe en douceur.
mais je te rejoins tout-à-fait la pêche industrielle (et la production de viande) est une aberration de plus de la société de conso
(signé par un végétarien qui a du mal à pas se faire griller un poisson frais quand il est au bord de la mer)
à micke
De didine75
VEGAN pour ne pas tuer d'animaux | 15H34 | 15/09/2008 |
Hey Micke t'as séché tes cours de biologie ou quoi ?
« Les poissons ont un système nerveux bien développé qui s'organise autour d'un cerveau divisé en plusieurs parties :
le bulbe olfactif, dans la partie la plus antérieure, est impliqué dans le sens de l'odorat ;
le cerveau stricto sensu, contrairement à celui des autres vertébrés, s'occupe plus du traitement des informations concernant le sens de l'odorat que de la réalisation des mouvements volontaires ;
les lobes optiques traitent les informations provenant des yeux ;
le cervelet coordonne les mouvements du corps ;
le bulbe rachidien contrôle le fonctionnement des organes internes. » Wikipedia
Les poissons ressentent comme tous les animaux la SOUFFRANCE.
(signé une vegan* qui n'a pas du tout du mal à se passer de cadavre étant donné qu'elle pense que les animaux ont le DROIT de VIVRE)
*définition de vegan : http://fr.wikipedia.org/wiki/Vegan