28/07/2008 à 14h05

La merveilleuse fureur d'André Masson au service du théâtre



'Coptic Mirror », tempera sur toile, André Masson, 1942.

Sur la fin de sa vie - il traversa deux guerres mondiales et décéda en 1987, à l'âge de 91 ans - André Masson rapportait volontiers une phrase de Jacques Villon qui prétendait que « dans la vie d'un peintre, ce qu'il y a de plus dur, ce sont les 75 premières années. Après, tout va bien ».

Son marchand, Kanhweiler, parlait philosophie et littérature avec lui, mais s'occupait davantage de son confrère Picasso. Sa célébrité et sa mythographie longtemps confidentielles, Masson les doit à ses amis Artaud, Bataille, Desnos, Leiris et Limbour.

Aujourd'hui, son meilleur regardeur est Bernard Noël, qui traitera prochainement pour l'éditeur André Dimanche les « Autoportraits d'André Masson ». Pour partie, André Masson fut de son vivant reconnu grâce au théâtre. Il y travailla principalement pour Jean-Louis Barrault, qui l'employa souvent et lui demanda par exemple des décors et des costumes pour un « Tête d'or » de Claudel, dont la première fut jouée en 1959, en présence du Général de Gaulle et d'André Malraux.

Malraux, qui le connaissait depuis 1920, commandita en 1963 sa fresque de l'Odéon. Masson avait 67 ans. Côté célébrité, il fut finalement plus rapide que Jacques Villon qui était pourtant un frangin de Marcel Duchamp.

Entre Aix et Paris, avec Barrault et Boulez

C'est gratuit et climatisé. Dans la galerie d'art du conseil général des Bouches-du-Rhônes, André Dimanche et Marguerite Masson - la belle-fille d'André dirige le Comité Masson - ont rassemblé des toiles, des fusains, des esquisses de costumes, des maquettes et des photographies pour évoquer son activité théâtrale. On découvre également la brève video d'une chorégraphie de Léon Massine, successeur de Diaghilev.

Ces images de 1933 sont émouvantes : Masson assista à Monte-Carlo aux avant-premières de ce Ballet en compagnie de son aîné Henri Matisse qui lui montrait simultanément en son atelier les « Danseuses » de la Fondation Barnes. Dans certaines esquisses - entre autres, un très sauvage « Massacre au soleil “ - parmi les zébrures, les crépuscules, les rougeoiements et les débordements de ses travaux, Masson est à la fois vigilant et débridé.

Ce démiurge est merveilleusement furieux. Sombre et joyeux, il ne veut certes pas être enfermé dans les boîtes du théâtre, il pratique l'absence de préméditation, les écarts visionnaires des surréalistes. Chez cet autodidacte immensément savant qui n'écoutait pas pour autant les directives d'André Breton, ce qui est frappant, c'est sa capacité pour rassembler autre chose que des parapluies, des machines à coudre et des montres molles.

Les références de Masson sont multiples, qui s'en va chercher ses déchaînements et ses rebondissements du côté de Delacroix et des Romantiques allemands, chez les peintres chinois, Tiepolo et Vélasquez, chez Héraclite et Wagner ou bien dans le théâtre élizabethain.

Entre 1947 et 1987, Masson passait une majeure partie de son temps dans sa maison-atelier d'Aix-en-Provence, sur la route du Tholonet. Il ne fut pas convié pour décorer Mozart dont s'occupèrent merveilleusement Cassandre et Balthus.

En 1953, Gabriel Dussurget lui demanda des décors pour Iphigénie en Tauride qui l'inspirèrent courtement, si on en juge à partir des maquettes de cette exposition : en cette occurrence, son bonheur fut de lier amitié indéfectible avec Carlo Maria Guilini qui était alors le jeune chef d'orchestre de la musique de Gluck.

Les brumes de l'Arc et les torrents du Verdon

Deux séquences de cette exposition concernent l'Odeon ainsi que Wozzeck, joué à Paris en 1963 sous la baguette de Pierre Boulez. Dans une encre sur papier où l'on voit Wozzeck qui se penche avec amour, fureur et brutalité vers Marie, on perçoit ce qu'il pouvait y avoir de sordide et de flamboyant dans l'opéra d'Alban Berg. En revanche, parmi les 142 mètres carrés de la fresque de l'Odeon, il n'y a pas seulement des violences, des ruines et des halètements.

En Provence, Masson affectionnait particulièrement les brumes de l'Arc, le Mistral et les torrents des gorges du Verdon. Son Odeon est un tourbillon baroque qui évoque ‘une ruée de comètes’, les Suppliantes et les blessures d'Eschyle, toutes sortes de chimères et de flamboiements vénitiens, une gageure qui échappe aux enfermements de la symétrie. Sa coupole n'est évidemment pas transposable.

Une photographie d'un Masson songeur qui contemple sereinement son achèvement, la résume merveilleusement. Il faut venir la voir tandis que l'on diffuse de la musique et des entretiens du peintre en compagnie de Georges Charbonnier.

André Masson et le théâtre exposition à la galerie d'art du conseil général des Bouches-du-Rhône, 21 bis, cours Mirabeau, Aix en Provence - jusqu'au 28 septembre - tlj. sauf lun. de 10h30 à 13h et de 14h à 18h - Rens. : 04.42.93.03.67 - scénographie d'Hélène Poitevin - catalogue avec textes de Michel Leiris édité par André Dimanche - plan.

► Ma galerie organise en septembre un colloque et une exposition autour d'André Masson et de Georges Duby.

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  • uclu
    • Posté à 14h31 le 28/07/2008
    • Internaute

    Merci pour cet article ;
    L'année dernière, on m'a fait connaître un magnifique portrait de Kleist peint par Masson. A bientôt ,en Sept !

    • Alain Paire
      Alain Paire répond à uclu
      Auteur(e) de l'article
      • Posté à 10h51 le 29/07/2008

      Le portrait de Kleist figure dans cette exposition. Une huile sur toile, format 55 X 38. On l'aperçoit en pleine page 47 sur le catalogue d'André Dimanche

  • marta
    marta
    luciole
    • Posté à 15h13 le 28/07/2008
    • Internaute
      luciole

    un article sur l'art comme je les aime - sans prétention, intelligent, sobre ; à vous lire plus souvent sur rue89 pour nous parler de la sorte !

    bien sûr, j'ai tout de suite consulté votre site, une découverte qui donne envie de descendre à Aix

  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 23h11 le 28/07/2008
    • Internaute
      Médiatrice scientifique

    Super. Merci pour l'article ainsi que pour le contenu de votre site, une belle rencontre.

    • Alain Paire
      Alain Paire répond à Tinhinane
      Auteur(e) de l'article
      • Posté à 10h50 le 29/07/2008

      Le 12 septembre à Aix, on réunit au centre aixois des archives une série de tableaux prêtés par Marguerite Masson et le comité André Masson. Il y aura des correspondances inédites (avec Leiris, Duby, Char, Limbour) et des photographies, par exemple Lacan sur la route du Tholonet.

  • supprimé à la demande du riverain 23 mars
    • Posté à 10h02 le 29/07/2008

    Bonjour,
    Je dois avouer à ma grande honte que je ne connaissais pas cet Artiste !
    Donc merci de me l'avoir fait découvrir ...
    Pourriez-vous nous indiquer le titre du tableau mis en illustration de votre article ?

    • Alain Paire
      Alain Paire répond à supprimé à la demande du riverain 23 mars
      Auteur(e) de l'article
      • Posté à 10h53 le 29/07/2008

      Le tableau a pour titre « Coptic mirror », une tempera sur toile exécutée dans le Connecticut où Masson était réfugié, en 1942. Son format, 50 x 63.

    • uclu
      • Posté à 11h40 le 29/07/2008
      • Internaute

      Bonjour tanagra92
      Il n'y a aucune honte à ne pas connaître ; merci de le dire aussi simplement ; on n'aura pas assez de toute une vie pour lire, découvrir ce qu'on pensé les humains comme dit « l'autre »

  • pikasso02
    • Posté à 10h23 le 29/07/2008

    Tous les articles sur Rue89 sont en général intéressants. Mais tout le monde ne s'intéresse pas à tout. Ma suggestion : la participation des responsables des articles pour provoquer des dialogues avec le public de Rue89. Comme Georges Charbonnier le faisait avec les artistes qu'il invitait. Redonner le goût de la participation. J'attends les propos de Bernard Noël sur les autoportraits de Masson. Dans le catalogue de l'expo Masson de 1977 au Grand Palais, vous pouvez trouver des autoportraits aux pages 12, 80, 175 et 177. Puis des portraits d'Artaud, de Breton...

    • Alain Paire
      Alain Paire répond à pikasso02
      Auteur(e) de l'article
      • Posté à 11h05 le 29/07/2008

      Le livre de Bernard Noël est écrit. André Dimanche voudrait le publier avec un Cd où Bernard lirait son texte. C'est un lecteur extraordinaire, on devrait pouvoir lire et écouter tout çà en 2009. Sur mon site de galerie, j'ai publié un entretien de Bernard Noël en compagnie du sculpteur Jean Amado

      Autrement, les entretiens de Georges Charbonnier sont édités également chez André Dimanche. Réalisés dans la campagne d'Aix, avec quelquefois en bruit de fond, les stridulations des cigales.

      Mais pour y revenir, je suis complètement d'accord avec le principe des entretiens, c'est souvent passionnant. Laissez moi vous signaler sur mon site une conversation avec Louis Pons qui relate sa rencontre avec Joë Bousquet.

  • supprimé à la demande du riverain 23 mars
    • Posté à 16h42 le 29/07/2008

    Merci à Alain Paire et Uclu.
    Comme j'ignorais ce qu'était une tempéra je suis allée regarder bien sûr et je vais en faire profiter d'autres riverains :

    « TEMPERA
    Cette technique fondamentale est caractéristique dans la peinture rupestre médiévale et antique elle fut utilisée dans de nombreuses églises, chapelles etc... Cette technique fut d'usage courant jusqu'à la fin du XVème siècle, date à laquelle, elle fut remplacée par la peinture à l'huile. Aujourd'hui cette technique ancestrale est réutilisée par de nombreux artistes, qui veulent atteindre la perfection dans la transparence et la profondeur de leurs teintes.
    Les pigments sont liés à l'aide d'un médium à l'oeuf rien que le blanc, ou le blanc et le jaune, et parfois, à l'aide d'un médium composé de jaune d'oeuf, de blanc d'oeuf, et d'huile de lin. »