La démocratie est-elle soluble dans la communauté urbaine ?

Le jugement attribué à Winston Churchill est fameux : "La démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres." Fameux ne signifie cependant pas indiscutable. Et, comme toutes les formules trop bien huilées, comme tous les slogans, il est possible que le paradoxe churchillien masque plus la réalité que ce qu’elle ne l’éclaire. Cette citation est significativement utilisée, le plus souvent, non pour enrichir le débat mais pour le clore autoritairement. Elle est brandie, à l’instar de l’opposition binaire entre "démocratie et totalitarisme", pour désamorcer toute tentative de critique du régime sous lequel nous vivons. Surtout, elle tend à essentialiser un terme, "démocratie", comme si celui-ci renvoyait à une réalité bien définie, et existant en elle-même, indépendamment donc de l’historicité des concepts.

Parler de la "démocratie" comme d’un "système", comme le fait Churchill, c’est masquer l’extrême diversité des situations historiques, des modes de représentation, des types de scrutin, etc. Plutôt donc que de parler abstraitement d’une réalité introuvable, à savoir l’"essence" de la démocratie, essayons de confronter l’idéal qu’elle revendique au fonctionnement réel de notre société. Si Norbert Lenoir, dans "La brèche démocratique ? ", écrit que la démocratie "repose sur un raté politique premier : le peuple ne gouvernera jamais", il soutient également qu’elle "doit être une dynamique politique qui tente de rattraper en permanence son étymologie". Il y aurait donc, d’une part, la nécessité de la représentation –avec le risque qu’elle porte de confiscation du pouvoir par les élus– et d’autre part l’exigence de participation des citoyens, ancrée dans l’origine même du mot. Cette tension prend aujourd’hui, selon beaucoup d’observateurs, la forme d’une brèche, symbolisée par la faiblesse des effectifs des partis politiques, ou encore le phénomène de l’abstention aux élections.

Comment interpréter ces symptômes ? Comment leur donner du sens ? Arrêtons-nous un instant sur un exemple qui se déroule sous nos yeux, à savoir l’installation du nouvel exécutif de la Communauté Urbaine Marseille-Provence-Métropole (CU MPM).

Muselier aurait dû relire Machiavel

L’élection du prédisent de la CU MPM, qui regroupe les représentants de 18 communes et qui gère des dossiers essentiels pour ces dernières (notamment les transports, l’aménagement du territoire et le traitement des déchets) s’annonçait a priori sans problèmes pour le candidat de l’UMP, Renaud Muselier. Etant donné le rapport de forces entre droite et gauche, ce dernier espérait obtenir entre 83 et 89 suffrages, et semblait aborder ce vote comme une simple formalité.

Mais Machiavel, au XVIe siècle, mettait déjà en garde les hommes publics contre les caprices de la "fortuna" et les résultats du vote confirment cette contingence propre aux affaires humaines : lors du scrutin (à bulletin secrets, signalons-le), Renaud Muselier ne recueille que 77 voix, contre 79 pour son rival socialiste Eugène Caselli qui est donc élu président de la CU MPM.

Le jour même, un rapport est proposé au vote par le nouveau président, mais le scrutin cette fois-ci se fait à mains levées et les équilibres reprennent un cours plus prévisible : 89 élus –les fameux 89 sur lesquels comptait Muselier pour être élu– votent contre ce rapport. Les passions se déchaînent, la raison s’éclipse, les grands mots sont lâchés : Muselier fustige les "traîtres" et évoque un "déni de démocratie". C’est en effet la question de la légitimité de la représentation qui est ici posée : les électeurs ont, dans un cadre tout à fait légal, voté (plutôt à droite) pour des élus qui doivent à leur tour, et dans un cadre lui aussi légal, désigner des représentants. Leurs suffrages vont majoritairement au candidat de gauche : est-il alors, oui ou non, un représentant légitime ? Cette question, inhérente à la démocratie, est encore plus complexe dans les institutions qui impliquent des "grands électeurs", qui impliquent une sorte de mise en abyme de la représentation : je vote pour un représentant qui vote à son tour pour un représentant qui vote à son tour pour un représentant…

"Parité", "cogestion", "consensus", "équilibre", "gouvernance partagée"…

Les raisons de la surprise électorale de la CU MPM –pourquoi des élus de droite ont-ils préféré voter pour le socialiste Caselli que pour Muselier ? – sont sans doute intéressantes, mais ses conséquences le sont plus encore. Les élus UMP sont d’abord tentés par la stratégie du pourrissement, du blocage, de la paralysie de l’institution. En s’opposant systématiquement à toutes les propositions du nouveau président, ils espèrent le contraindre à la démission. Mais cette stratégie –qui, remarquons-le, s’embarrasse peu de la notion d’intérêt général– échoue. Caselli résiste, et surtout propose une solution qui se veut consensuelle. Le PS a conscience qu’il sera incapable d’avoir une réelle majorité lorsqu’il s’agira d’examiner les dossiers ; l’UMP a conscience que son espoir de faire annuler l’élection de Caselli est vain.

Sur ce double renoncement, un dialogue se construit. Au règne initial des passions succèdent des mots plus policés : "parité", "cogestion", "consensus", "équilibre", "gouvernance partagée". Un mois après son coup de sang contre les "traîtres", Renaud Muselier se félicite d’une "nouvelle étape dans la construction d’une cohabitation avec une majorité flottante". Dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, Pierre Rosenvallon n’a-t-il pas écrit, à propos de la démocratie : "En elle se lient depuis toujours le rêve du bien et la réalité du flou" ? S’il est dans la nature de la démocratie d’être confuse et illisible, alors le compromis actuellement en gestation à la CU MPM apparaît comme un chef d’œuvre démocratique.

Cet accord de cohabitation a été partiellement dévoilé le 23 mai. Il a pour première conséquence d’enfler l’institution : pour assurer la parité entre droite et gauche, le nombre de commissions a été augmenté. Mais son principe essentiel est d’attribuer les vice-présidences pour moitié à la droite et pour moitié à la gauche. Tout semble donc aller pour le mieux. Mais cet accord est-il vraiment l’expression d’un équilibre démocratique ? On peut en douter. Ce compromis basé sur la parité et le partage des pouvoirs risque au contraire d’élargir encore un peu la "brèche", et de dépolitiser davantage les citoyens.

Qui sera tenu pour responsable ?

Car, dans cette configuration inédite, qui est responsable de quoi ? A qui confions-nous vraiment le destin collectif ? Ces questions prennent une tournure plus inquiétante encore dans le cadre des cohabitations, des gouvernances consensuelles, des cogestions –comme c’est donc le cas avec la CU MPM. Lorsqu’il s’agira de tirer le bilan de cette mandature, qui sera tenu pour responsable ? Dans l’hypothèse où la CU MPM aura été jugée inefficace, qui faudra-t-il sanctionner ? Le PS et ses alliés ? L’UMP ? On voit bien poindre le danger d’un vote qui se porterait vers une troisième solution –l’extrême droite, par exemple. Et dans l’hypothèse inverse, si les deux principales formations politiques montrent qu’elles gouvernent efficacement ensemble (alors qu’elles sont censées s’inspirer de valeurs distinctes, voire opposées) que conviendra-t-il de faire ? A quoi bon voter si la parité et le partage du pouvoir produisent des effets bénéfiques et concourent à l’intérêt général ? On voit mal, dans une hypothèse comme dans l’autre, quelle alternance pourrait être proposée aux électeurs dans six ans.

Le succès de François Bayrou au premier tour de la présidentielle de 2007 ou la politique d’"ouverture" sarkozienne soulèvent le même type de questions. Si on parvient à persuader les électeurs que l’avenir est soit au centre, soit dans des modes de gouvernances dans lesquels la droite et la gauche s’équilibreraient –voire se neutraliseraient-, on voit mal ce qui pousserait ces derniers à ses rendre aux urnes. Paradoxalement, le consensus menace toujours la démocratie, qui se revitalise dans le dissensus, le débat, la confrontation de projets. Le succès actuel des notions de "cogestion" ou de "gouvernance" indique la dérive vers une forme de technocratie. Cette dernière est peut-être plus efficace que l’alternance systématique qui sévit souvent dans les démocraties aujourd’hui, et qui nuit aux projets à long termes. Toutefois, elle semble bien éloignée de l’idéal régulateur d’un "gouvernement par le peuple".

A lire : "Pourquoi la brèche démocratique ? " de Norbert Lenoir (Editions Aléas, Mai 2007, 12€).

Marseille : le dauphin de Gaudin mis KO par ses amis


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
claramars | territorial
14H35 02/06/2008

Bonjour
Cette élection aura au moins l’avantage de relancer le débat concernant les poubelles de Marseille et l’incinérateur de Fos sur Mer, qui lui est un réel déni de démocratie, les électeurs de Ouest Provence (La communauté urbaine ou se construit tranquillement l’incinérateur) ayant voté non à l’installation.

 
Saheyus | Rêveur invétéré
23H07 02/06/2008

« la démocratie « repose sur un raté politique premier: le peuple ne gouvernera jamais »« 

Faudrait p’têtre le prouver, aussi, le soutenir ne suffit pas. Seulement, le fait est que ce genre de chose ne peut être prouver (alors qu’on peut prouver le contraire, dès lors que la communauté est réduite).

L’exemple de Marseille ici donné ne fait que mettre en lumière un phénomène que nous vivons tous les jours: le problème de l’incarnation des pensées d’un peuple dans un parti ou une personne. Enorme problème s’il en est, et selon moi l’impossibilité qui fait que la « démocratie représentative » n’a de démocratie que le nom, et n’est en réalité qu’une oligarchie atténuée par le vote.
Chaque fois que nous votons, chaque fois qu’un parlementaire, un parti, un futur président l’emporte de justesse (c’est à dire toujours), nous sommes mis face à ce paradoxe. Pour faire simple, je dirais qu’on devrait élire des idées, et non pas des humains.

Sinon, je n’approuve pas davantage la conclusion de ce texte. Le consensus est un problème quand il est illusoire. Sarkozy, pour ne citer que lui, n’a instauré aucun consensus, seulement une ouverture illusoire à laquelle personne ne croit. Résultat, il est généralement admis, aujourd’hui, qu’il est simplement incompétent (pour ne pas dire nocif).

 
Servais-Jean | Psychanaliste orphelin
02H43 03/06/2008

La vie d’un état dépend en partie des options politiques qui animent ceux qui le dirigent. Les avantages donnés aux uns le sont au détriment des autres ce que l’on voit actuellement en France où le gouvernement vient de décider que l’impôt ISF au lieu d’être payé pouvait être placé dans les entreprises et serait dans ce cas réduit de 80%.

La compétence d’une communauté de commune est réduite à la gestion des besoins des communes et ne touche pas directement à la vie des citoyens en fonction de leur richesse.

Il est donc vain de parler de démocratie dans ce cas précis. La démocratie n’y en invoquée que pour des raisons pratiques électorales et d’affinités entre les élus.

D’où l’inutilité de cet article qui ne fait que prouver, par la qualité du travail effectué, la bonne foi de celui qui l’a écrit.

 
LedZep | webmestre
13H12 03/06/2008

C’est le pire du folklore pastissé. Des partis où à droite comme à gauche on retrouve des anciens du FN ou de l’OAS.
Des élus dits de gauche qui s’empressent d’augmenter leurs indemnités et le nombre de ceux qui en perçoivent sous l’œeil ironique de Gaudin muliticumulard d’indemnités auparavant (son indemnité de président était plus modeste mais il touchait en plus pour maire et vice-président du Sénat).
Le tout avé l’assent qui est censé faire passer toutes ces combinazione dans un grand éclat de rire pagnolesque.
Juste à côté dans le Languedoc vous avez aussi le grand cirque de Frêche et de l’autre la salade Niçoise.
Viciée la politique dans le midi

 
claramars | territorial
06H09 08/06/2008

bonjour
vous nous dites : « Des partis où à droite comme à gauche on retrouve des anciens du FN ou de l’OAS »

Ont peux avoir des noms pour les anciens de l’OAS et du FN. Cela permet de savoir au plus jeune ce qui s’est passé. C’est quoi l’OAS?

 
alcofribas
16H22 08/06/2008

un mouvement d’extrême droite français opposé à l’indépendance de l’Algérie.
OAS: Organisation armée secrète