Festival d'Aix-en-Provence : soixante ans de souvenirs

Sur le cours Mirabeau, en 1955, la soprano Pilar Lorengar avec deux amies (Jean Ely).

Une soixantaine de photographies pour soixante années de Festival d'Art lyrique d'Aix-en-Provence, principalement des noirs et blancs. Chanteurs et musiciens, décors et soirées d'opéra, terrasses de café et puis les rues d'une ville. Des saveurs et des réminiscences, des moments d'une fraicheur et d'une élégance inouïe resurgissent.

Voici par exemple la chanteuse espagnole Pilar Lorengar. Au cœur de l'été de 1955, la soprano pose sur l'avant d'une décapotable en haut du cours Mirabeau. Le soir venu, Pilar chantera le rôle de Chérubin dans « Les Noces de Figaro ».

Lily Pastré, la mécène qui protégea les artistes juifs

En 1948, lors des premières représentations du festival d'Aix, Edmonde Charles-Roux, future rédactrice en chef de Vogue, s'occupe des pages Culture. Pour le catalogue de l'expo photo actuellement visible au Pavillon de Vendôme, elle s'entretient aujourd'hui avec Laure Adler. Pour l'heure, la présidente de l'Académie Goncourt tient à réparer un déni de justice et à rendre hommage à une personne injustement oubliée, la comtesse Lily Pastré :

« Aix n'a pas été à la hauteur de ce qu'elle a donné à la ville. »

Pendant l'occupation allemande, Lily Pastré, longtemps richissime -son mari était l'héritier du vermouth Noilly-Prat dont le siège social occupait à Marseille une grande partie de la rue Paradis- avait secouru et protégé de nombreux artistes et intellectuels pour la plupart d'origine juive, des musiciens comme Pablo Casals, Clara Haskill et Youra Guller. Pour un soir de pleine lune, dans sa propriété du Chateau de Montredon où se déroulèrent de nombreux concerts privée, Lily Pastré avait financé une incroyable représentation du « Songe d'une nuit d'été ». Avec au pupitre Manuel Rosenthal, des costumes de Christian Bérard et des éclairages de Boris Kochno.

Edmonde Charles-Roux raconte que Lily Pastré fut une « excellente joueuse de tennis… une liane très proustienne et blonde ». Le désamour de son mari, « grand séducteur devant l'éternel », l'avait lourdement transformée. Les portraits photographiques de Lily Pastré composés par Jean Ely campent une personne de forte corpulence, au regard autoritaire et joueur. Avant que le casino d'Aix ne devienne le mécène du Festival, Lily Pastré avança les sommes nécessaires aux premières représentations. On lui doit les tréteaux et la tente du décor de Georges Wakhévitch installé au fond de la cour de l'Archevéché.

Hans Rosbaud, le chef d'orchestre des premières éditions du Festival d'Aix-en-Provence. (Jean Ely)

La « comtesse de Montredon » ratifia le choix de Gabriel Dussurget qui voulait que soit joué le « Cosi fan tutte » de Mozart. Avec à la tête de l'orchestre, Hans Rosbaud, personnage d'une étonnante finesse qui dirigera pendant dix ans les plus importantes soirées du Festival.

L'alchimie d'après-guerre : du théâtre amateur à l'atmosphère « Ballets russes »

Edmonde se souvient de l'immédiat après-guerre :

« J'ai ressenti dès le début une impression étrange. La certitude que tout allait changer. Nous sortions d'une période de manque de liberté, de difficultés, de mensonges, de faux papiers et de dangers : c'était tout à coup comme si le mistral avait tout emporté et qu'Aix était redevenue un lieu de liberté. »

Mozart était merveilleusement pertinent à Aix, tandis que Marseille qui avait tenté d'inviter Jean Vilar ne pouvait pas accueillir les prémisses du festival d'Avignon. Dans l'une de ses digressions, elle raconte qu'avant d'investir la Cour du Palais des Papes, Vilar « avait essayé de donner des spectacles à Marseille derrière la mairie… Parmi les spectateurs, il y avait une Marseillaise qui depuis sa fenêtre criait à sa voisine “je descends, il faut que je mette à chauffer mes pâtes'”.

Au tout début d'Aix, l'artisanat et l'improvisation prédominaient. Edmonde Charles-Roux n'en fait pas mystère. Ce fut du “théâtre amateur”, “inattendu, surprenant, modeste, gai, jeune, drôle, tout ce qu'on veut”. Cependant les ingrédients du miracle étaient déja réunis, l'alchimie du Festival commençait à s'affirmer. Dussurget avait choisi un orchestre allemand et un chef autrichien, premier scandale dont on se remit volontiers : Hans Rosbaud fut “irrésistible” parce qu'“humble et amoureux de son orchestre”.

1965, le Festival programme Les Malheurs d'Orphée, de Darius Milhaud. Il retrouve la ville de son enfance, en compagnie de son épouse Madeleine.

Edmonde Charles-Roux était proche d'André Derain qui frayait fréquemment avec Balthus et Giacometti, elle l'avait convaincu de venir travailler pour le Festival. Placardisé depuis la Libération -personne ne pouvait lui pardonner son voyage de complaisance à Berlin pendant la guerre- André Derain retrouva à Aix l'atmosphère des Ballets russes qu'il avait adorés. Il réalisa des décors pour “L'Enlèvement au sérail” et “Le Barbier de Séville”. Après quoi, Balthus réinventa l'atmosphère de la Baie de Naples pour accompagner une nouvelle version de “Cosi fan tutte.”

Pour expliquer le succès d'Aix, Edmonde Charles-Roux ne néglige pas le rôle de la critique et des journaux, les prescriptions enthousiastes de Bernard Gavoty et de François Mauriac qui firent y descendre les mélomanes parisiens : “Ils pouvaient remplir ou vider une salle à volonté”. Pour autant, Edmonde n'oublie pas que “quand les artistes ne sont pas heureux, les spectacles sont mauvais”. Sa vieille amie Misia Sert -grande pianiste qui fut portraiturée par Renoir, Bonnard et Vuillard- l'encourageait magnifiquement : “Tu sais… les artistes ont beaucoup plus besoin d'amitié que d'admiration.”

Second miracle aixois : depuis 1888, le studio Ely

Parcourir les salons du Pavillon de Vendôme permet d'entrevoir les deux Teresa, Stich Randal et Berganza, ou bien Francis Poulenc et Darius Milhaud, attablé à la terrasse des Deux Garçons avec son épouse Madeleine. Un soir de juillet 1975, Ella Fitzgerald donna un concert gratuit en plein cœur de ville, sur une place des Cardeurs noire de monde. Après quoi, surgissent Jessye Norman, José Van Dam, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen, Patrice Chéreau, Trisha Brown et Simon Rattle… Dans cette galerie de portraits, un géant récemment disparu manque à l'appel : en 1999 Klaus Michael Gruber mettait en scène “Le couronnement de Poppée”.

Un million de clichés


Depuis 1977, le quatrième des enfants de Jean Ely, Jean-Eric, a repris le flambeau : il a réalisé la plupart des photos couleur du catalogue de l'exposition “60 ans, 60 photos / Le Festival International d'Art lyrique à travers le fonds Henry Ely”. On estime à plus d'un million le nombre de clichés que détient le fonds du studio Ely pour lequel on espère qu'une Fondation sera un jour créée. On aperçoit quelques-unes des autres photographies de Jean Ely sur le site de la Galerie. Basée à Marseille, la revue Il
Particolare du psychanalyste Hervé Castanet vient de consacrer un article de Jean Arrouye au travail d'Hugo Ely.

Si presque rien ne manque, si les minutes heureuses et les moments de magie de soixante années de Festival sont merveilleusement archivés et préservés, il faut saluer et remercier l'exceptionnelle dynastie des photographes du studio Ely.

Henry qui travaillait pour les journaux, photographia quotidiennement Aix, ses événements et ses alentours entre 1888 et 1921. Son fils Hugo, décédé en 1974, travaillait également pour les journaux locaux : il prit les photographies du Festival de 1948, son fils Jean effectuait alors son service militaire. Avec constance, discrétion, joie et passion, Jean Ely, dont on vient de fêter les 80 ans, a pour sa part suivi cinquante-neuf éditions du festival d'Aix-en-Provence.

“60 ans, 60 photos / Le Festival International d'Art lyrique à travers le fonds Henry Ely” exposition du Pavillon de Vendôme, 32 rue Celony, Aix en Provence - jusqu'au 30 septembre - tous les jours sauf mardi de 10h à 18h - Tél 04-42-91-88-75.

Catalogue “Festival d'Aix 1948-2008” entretien d'Edmonde Charles-Roux avec Laure Adler, textes de Bruno Ely, Bernard Foccroulle et Bruno Roger - éd. Actes-Sud - 29€.

Voir aussi le site de la galerie Alain Paire.

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