Marseille : l'art contemporain est-il soluble dans les cités ?

En 1988, dans le cadre d'une commande publique liée à la « réhabilitation » de la cité des Cèdres, une œuvre du plasticien Richard Baquié titrée « L'Aventure » était installée sur le carrefour entre le boulevard Bouge et la rue de Marathon, à Marseille. Pour des raisons multiples, l'œuvre se dégrada rapidement -ou fut rapidement dégradée.

Il en reste aujourd'hui quelques traces qui ne font sens que pour ceux qui connaissent l'histoire depuis le début. La plupart des passants ignorent l'origine de cet étrange parallélépipède de béton jouxtant une sorte de pierre tombale.

Pourtant, ces traces méritent le détour, pour de multiples raisons et notamment parce qu'elles se situent au carrefour de la légende et la réalité, frontière ambiguë qui souvent fait le charme des sites urbains.

Et, en l'occurrence, la légende tient autant à l'histoire de l'œuvre qu'à celle de Baquié lui-même, étoile filante de l'art des années 80 et 90, dont la mort tragique a contribué à élever au statut de mythe.

Lors de son installation, l'œuvre était constituée de plusieurs parties, créant une tension entre l'unité (du propos) et l'éclatement (des formes).

Tout d'abord, se touchant presque, deux parallélépipède, l'un creusé dans le sol (j'y reviendrai) et l'autre hors sol, en béton. Sur les quatre faces de ce dernier, une photographie panoramique de Marseille prise depuis Notre-Dame-de-la-Garde par le complice de Richard Baquié, Yves Gallois.

Une fontaine-photo qui donne de la hauteur

Cette structure était en fait une fontaine, l'eau coulant sur ses faces évoquant l'énergie des inondations qui ont marqué l'histoire de ce quartier de Malpassé. On peut interpréter cette photo comme un jeu polysémique : sur la mise en abyme (puisque le quartier Malpassé est lui-même visible, du moins en partie, depuis la Bonne-Mère), sur le cliché et son détournement (Notre-Dame-de-la-Garde, poncif des représentations de la ville, n'étant pas visible sur la photo puisqu'elle en est le lieu de prise de vue), et enfin sur la tension entre le haut et le bas.

La cité des Cèdres est en effet un lieu assez encaissé et sans horizon qui, par la fontaine-photo, prenait, au sens propre, de la hauteur. Mais la tension haut/bas, métaphoriquement, renvoie aussi au problème de la distinction entre le « légitime » -l'art reconnu par les experts et les institutions- et le « moins légitime ». Ou, pour le dire autrement, entre le « savant » et le « populaire », notions centrales dans le travail de Baquié.

De l'autre côté du carrefour, de grandes lettres de métal fixées sur le trottoir formaient le mot « L'AVENTURE », faisant écho à une autre structure métallique entrelaçant les expressions « plus loin » et « l'aventure ».

Le mouvement, l'errance, le désir de départ irriguent toute l'œuvre de Baquié. Ici, le choix des mots est sans doute une allusion à Marseille, pensée comme lieu de transit, d'arrivée et de départ.

Sur la photo d'Yves Gallois, on voyait bien sûr le port et la mer, invitations au voyage. Plus précisément encore, c'est le lieu d'installation de l'œuvre, à savoir un carrefour, qui avait conduit Baquié vers cette notion d'« aventure ». Il déclarait ainsi que le carrefour symbolise l'idée « d'une décision à prendre, en sachant que chaque direction est une relation aventureuse au monde. »

Dans son travail, les choses et les mots s'entrelacent toujours pour créer des réseaux de sens labyrinthiques et subtils, et les termes ou expressions choisis le sont justement en fonction de leur puissance évocatrice dans l'imaginaire collectif.

Qui, quelles que soient par ailleurs ses références culturelles, peut rester insensible à ce mot, « l'aventure » ?

Revenons à la fosse, c'est-à-dire au pendant de la fontaine : protégée par une paroi de verre, elle abritait une BMW désossée. Sur le pare-brise de cette dernière était discrètement écrit le mot « désir ». C'est cette fosse qui a ensuite été comblée et qui, aujourd'hui, évoque immanquablement la sépulture. Mais, déjà à l'époque, ce cadavre de voiture dans son cercueil de verre véhiculait, peut-être inintentionnellement de la part de Baquié, des connotations morbides.

Conjurons l'oubli

La fontaine nous présentait un horizon ouvert et des bateaux prêts à partir au bout du monde, mais la fosse nous montrait un véhicule réduit à l'état de squelette et condamné, au fond de son trou, à l'immobilité. Comme si nos rêves d'ailleurs devaient « nostalgiquement » finir dans le caveau de nos renoncements.

C'est ainsi qu'on peut décrire « L'Aventure » telle qu'on pouvait la voir en 1988. On pourrait bien sûr la raconter autrement, et Baquié lui-même écrivait :

« Il est dans la nature intrinsèque de toute œuvre de ne pas répondre. »

Les raisons mêmes et les circonstances de sa destruction demeurent obscures. De cette œuvre si puissante et si importante dans l'histoire de l'art contemporain, il ne subsiste aujourd'hui presque rien de visible. Certes il reste des photographies, mais, si nous cessons de parler de « L'Aventure », elles ne seront peut-être pas suffisantes pour conjurer l'oubli.

C'est pourquoi nous serons quelques-uns, le mercredi 8 juillet à 18h30, à nous réunir en ce lieu si particulier, au cœur de la cité des Cèdres, chacun étant équipé d'un siège pour dialoguer plus confortablement.

Certains –comme l'équipe du Fond régional d'art contemporain PACA, institution à l'origine de l'événement- seront là par l'intérêt qu'ils portent au travail de Baquié. D'autres, comme les responsables et adhérents du centre social Malpassé, convoqueront leurs souvenirs de ce qui s'est passé, ici, en 1988 et après.

Certain, pourquoi pas, traverseront le carrefour par hasard, et viendront se mêler au débat que Ricardo Vazquez et moi-même tenterons d'animer. Toutes les tensions liées à l'œuvre elle-même et à ce qu'il en est
advenu seront sans doute au cœur des discussions.

Lecteurs, si vous aimez « l'Aventure », n'hésitez pas à venir vous joindre à nous.

Photo : Marc Rosmini (DR).

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Portrait de pikasso02

De pikasso02

22H27 | 29/06/2009 | Permalien

Marseillaises et Marseillais, savez-vous qu'il existe dans votre ville une sculpture de Pablo Picasso de 6 mètres de haut ? Je parie que non ! Elle est pourtant toujours intact.

http://pikasso02.skyrock.com/

Portrait de zénon denon 84

De zénon denon 84

Bonne | 08H24 | 30/06/2009 | Permalien

Ah l'aventure…
surtout dans cette cité .

Je me demande combien de baigneurs
à la belle et gde plage du prado ,
combien d'yeux regardent le monument
symbole érigé à la vision d'un Arthur Rimbaut…
dont la vie prit fin à Marseille .

Allez ,plonger ! ! !

Portrait de Marc Rosmini

à zénon denon 84 Portrait de zénon denon 84 De Marc Rosmini (auteur)

Prof de philosophie | 14H17 | 30/06/2009 | Permalien

Pour mieux regarder l'hommage à Rimbaud des plages du Prado, je conseille cet excellent livre de Ronald Bonan qui lui est en partie consacré

http://www.aleas.fr/index.php ? option=com_content&task=view&id=410&Itemid…

Par ailleurs, petite précision : la photo qui illustre cette chronique est de Pascal Carrano.

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