
Projet d'hôtel aux Catalans : à qui appartient la surface des murs ?

Depuis quelques jours, un étrange phénomène s'offre au regard du promeneur marseillais. Sur les murs de l'usine Giraudon, dans le virage situé entre le boulevard Charles Livon et la rue des Catalans, des graffitis apparaissent, puis sont effacés rapidement, avant de renaître sous une forme nouvelle. Ce palimpseste géant et évolutif pose la question de la limite toujours problématique entre espace privé et espace public.
Le projet décrié d'hôtel 4 étoiles
Rappel rapide des faits : l'usine Giraudon, située juste à côté du Cercle des Nageurs et au dessus de la plage des Catalans, doit changer de site. Sur cet emplacement, le conseil municipal de Marseille a, durant l'été 2008, autorisé la construction d'un hôtel 4 étoiles de 150 chambres et neuf étages, agrémenté de deux bars, un restaurant, une piscine intérieure et un centre de thalassothérapie ultra moderne.
L'ouverture de cet établissement luxueux – qui, notons-le, n'avait pas été évoqué durant la campagne électorale des municipales – est a priori prévue en 2011.
Très rapidement, des habitants du quartier se sont regroupés pour s'opposer à ce lourd projet immobilier. Rejoins par des citoyens marseillais d'autres arrondissements mais soucieux eux aussi de l'avenir du littoral, ils ont créé un « Comité de défense du site Catalan plage », organisant de nombreuses manifestations sur le site lui-même.
Parallèlement, les murs mêmes de l'usine, sur la voir publique, ont donc servi de dazibaos géants pour l'expression de la colère : « Non au béton », « Non à l'hôtel 4 étoiles », « Pour un littoral public », etc.
Bâillonner la libre expression
Le plus marquant, dans l'affaire, est l'extrême rapidité avec laquelle les graffitis sont recouverts de peinture, comme s'il fallait à tous prix bâillonner cette libre expression qui, horreur, risquerait d'éveiller les consciences et de faire naître des questionnements.
Pourtant, parallèle éclairant, l'expression « Santos libre », sur le même mur de la rue des Catalans, était pour sa part restée visible de longues semaines. Etrange : la revendication de la libération du supporter de l'OM avait en quelque sorte le droit de s'exprimer, ou du moins était tolérée avec bienveillance, alors que les critiques contre le projet immobilier seraient immédiatement frappées d'illégitimité.
Il faut dire que Santos Mirasierra, dont l'histoire est connue, a vite été promu par la presse locale au rang de martyre – « Subito Santos », pour oser un calembour qui en l'occurrence résume bien l'ambiance générale. Réclamer sa libération, même sous forme de graffiti, s'inscrivait alors dans un bel unanimisme, et ceux qui aurait recouvert cette inscription seraient passés pour des traîtres, des insensibles – de mauvais marseillais.
Cette histoire de graffitis, finalement, vient redoubler le problème qui est à l'origine du litige : à qui appartient la ville ? Son littoral ? Ses murs ? Où l'espace public commence-t-il, et où finit-il ?
Et la publicité alors ?
La surface des murs de la ville, comme la peau d'un individu, symbolise parfaitement cette limite sensible, infime, ambiguë. Ma peau, c'est encore moi, mais, en même temps, c'est déjà le monde. Idem pour les murs : à qui appartiennent-ils ? Au propriétaire de la maison, ou de l'usine, ou bien à chacun d'entre nous ? Ces questions, on le sait, se posent aussi à propos des graffs, des tags, et autres expressions de la culture urbaine contemporaine.
A cet égard, la réaction épidermique de ceux qui effacent les « Non au béton » du virage des Catalans s'inscrit parfaitement dans la logique du projet immobilier : puisqu'il s'agit de réduire la sphère du domaine public pour augmenter celle du domaine privée, ces modestes lettres tracées à la peinture – et qui, pourtant, n'insultent ni ne menacent personne – leur sont insupportables.
Cette peinture qui recouvre les graffitis hostiles au luxueux projet des Catalans incarne toutes les tentatives actuelles pour étouffer toute prise de conscience sur le devenir de notre société, de nos villes, de nos vies.
Et, pendant qu'on efface les graffitis, la publicité, qui est, elle, à la solde d'intérêts purement mercantiles et privés, continue à envahir nos murs et nos esprits.
Entrée de l'Usine Giraudon, aux Catalans, Marseille (Marc Rosmini)
A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89
Ailleurs sur le Web
- 4175 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque


























6
(Pour réagir, connectez-vous)
De jojomigrateur
Photojournaliste | 12H10 | 15/04/2009 |
Le problème des tags et autres graffitis est récurrent et je me souviens d'un copain qui avait « taggé » lui même sa façade pour éviter que n'importe qui y écrive n'importe quoi… Pendant des années, il y a eu une revendication mystérieuse et hautement philosophique qui interpelait les passants :
« Libérez le morpion saxophoniste ! »
Suggérons plutôt à ceux qui sont hostiles à cet hôtel de luxe de faire savoir qu'il subsiste sous le bâtiment un souterrain creusé par les allemands pendant la dernière guerre, un souterrain qui est peut-être hanté par des fantômes qui viendront tirer les pieds des riches visiteurs ce ce quatre étoiles… ! : )
Suggérons leur aussi de faire courir la rumeur qu'il y aurait à l'arrière du bâtiment un terrain militaire qui n'aurait pas été déminé depuis la guerre…
Dénigrons, dénigrons, il en restera toujours quelque chose comme le savent bien ceux qui pratiquent l'art boiteux de la politique… !
De ericparis11
juriste | 13H17 | 16/04/2009 |
En plus, il y a vraiment un terrain militaire à côté…
Quelques remarques toutefois :
- la construction d'un hôtel, équipement privé, n'a pas à faire l'objet d'un débat pendant une campagne municipale. Sinon, pourquoi pas pour une boulangerie, une boucherie ou un vendeur de téléphones portables. Depuis 1791, l'exercice du commerce est libre en France.
- on peut discuter l'opportunité d'un projet, mais encore faut-il proposer autre chose. Le nimby ne suffit pas.
Et le dévelopement économique de Marseille passe par le tourisme, plutôt haut de gamme. Si celui-ci subit les mêmes avanies que l'industrie ou le port, il ira ailleurs, sans difficultés.
- « réduire la sphère du domaine public pour augmenter celle du domaine privé » (sans e) : en quoi remplacer une usine (privée) par un hôtel (privé) est-elle une atteinte au domaine public ? Autant le projet de l'Hôtel Dieu est contestable, autant celui-ci est logique, au vu de la situation de la plage.
- Pourquoi ne vous en prenez vous pas à l'hôtel Richelieu, qui n'est guère un chef d'oeuvre d'urbanisme, et qui empiète sur le domaine public maritime ?
- Les opposants préfèrent-ils le maintien de l'usine Giraudon, avec les nuisances qu'elle crée (livraisons, surtout, mais aussi esthétique) à un hôtel dont, certes, le projet est moche, mais pas plus (voire plutôt moins) que les immeubles d'habitation autour. Je pense en particulier les immeubles immédiatement en face, particuièrement ratés, et dont les habitants risquent de perdre leur vue sur mer à cause de l'hôtel, et protestent de manière véhémente. Ne faudrait-il pas aussi les démolir pour redonner à ce quartier de l'air et de la beauté ?
- Il y a à 200 m de ce terrain un espace immense, face à la mer, occupé par la Défense (la caserne Audéoud). L'aménagement de cette zone n'est-il pas encore plus important que la friche Giraudon ? C'est étonnant, mais on ne voit aucun tag sur la caserne…
- Enfin, le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain est puni de 3 750 euros d'amende et d'une peine de travail d'intérêt général lorsqu'il n'en est résulté qu'un dommage léger. S'il s'agit de bâtiments publics ou classés, l'amende s'élève à 7 500 euros et une peine de travail d'intérêt général peut être requise (Art L.332-1 du Code Pénal).
à ericparis11
De Marc Rosmini
(auteur)
Prof de philosophie | 21H41 | 17/04/2009 |
Que proposer de mieux ?
Disons, par exemple, et pour aller vite :
- une MJC qui proposerait des animations aux jeunes (et aux moins jeunes) : sports, arts plastiques (land art sur la plage ! ), musique, etc.
- un musée gratuit - avec accès direct à la plage - consacré aux vagues migratoires dans ce secteur de Marseille, en partant d'une question simple : Pourquoi cette plage s'appelle-t-elle « les catalans » ?
- une piscine municipale (il n'y en a aucune dans le secteur) pour faire pendant au très sélect Cercle des Nageurs
Je pense qu'en ouvrant un large débat public, les bonnes idées ne manqueraient pas, non ?
Bonne nuit
Marc R
à Marc Rosmini
De ericparis11
juriste | 05H42 | 18/04/2009 |
Les vagues migratoires, n'exagérons pas : certes, l'histoire des pêcheurs catalans et valenciens est fort intéressante (et la guerre avec les pêcheurs locaux instructive), mais êtes vous sûr que des milliers de gens vont se presser là spécialement pour ça ? Il y a, en plus, déjà un musée d'histoire, assez méconnu d'ailleurs, au centre Bourse, qui peut en parler dans un contexte plus large.
Une MJC : il y a (eu) un centre d'art un peu plus loin, dans un ancien lycée, non ? Et on pourrait peut être déjà sauver le CSC du vallon des Auffes, non ?
Toutes ces propositions peuvent se faire sur les terrains de la caserne, et l'hôtel aussi d'ailleurs. Mobilisez vous aussi pour chasser l'état-major de là, alors.
L'ennui est aussi que tout ça (musée, piscine) coûte un peu cher, en construction et encore plus en fonctionnement, alors que l'hôtel sera financé par des investisseurs privés, et créera des emplois.
Vous ne m'ôterez pas de l'idée que beaucoup protestent surtout parce que ça gâchera leur vue sur mer (de leurs immeubles moches). C'est respectable, mais pas QUE citoyen.
Je conviens toutefois qu'un peu de concertation ne ferait pas de mal. Qu'en pense M Mennucci ?
De ericparis11
juriste | 05H50 | 18/04/2009 |
Sinon, esthétiquement, la façade de Giraudon est plutôt intéressante, et pourrait être sauvegardée dans un projet alternatif. C'est le côté plage qui est un peu raté, et qui mériterai autre chose.
Mais pour revenir à la question de départ, quoi que l'on pense du fond, le tag, qui est un délit, n'est pas un bon moyen de revendication. Les pancartes aux fenêtres suffisent.
Sinon, comment râler contre les sauvageons qui vont ravager votre mur tout neuf ?
Mais il est vrai que ce quartier a l'habitude de la délinquance revendicative : le saccage des parcmètres, c'était un bon début…
Je suis heureux, en tous cas, que l'aménagement de ce beau coin de Marseille, longtemps un peu délaissé, fasse débat.
Bien à vous.
à ericparis11
De Guillaume_Z
figurant | 12H42 | 18/04/2009 |
merci pour vos commentaires constructifs et éclairants (et si différents de ce qu'on peut trouver sur le site dès qu'on parle d'un projet de développement)