13/03/2009 à 16h12

Ce qui se joue chaque midi dans l'assiette de nos enfants

Marc Rosmini | Prof de philosophie

Depuis quelques mois, un groupe de parents d’élèves marseillais réfléchit activement à une amélioration possible des repas servis dans les cantines scolaires. On sait qu’en 2004, ce sont les sociétés Avenance et Sodexho qui, pour une durée de sept ans, ont décroché ce vaste marché.

C’est donc en 2011 que la municipalité renouvellera les contrats : l’année 2009 est donc propice à un large débat public sur les changements qui seraient souhaitables dans ce domaine. Pour l’instant, dans une double logique de rentabilité et d’hygiénisme, les repas des élèves marseillais sont essentiellement préparés à base de produits surgelés, issus de l’agriculture intensive, et dont la qualité gustative laisse souvent à désirer.

Nombreux sont les élèves, les parents, et plus globalement les citoyens qui, pour des raisons écologiques autant que gastronomiques, voudraient voir augmenter la proportion de produits frais, de produits locaux et de produits issus de l’agriculture biologique.

Discuter de la cité et de son organisation

Or plusieurs parents qui voulaient se réunir dans une école pour débattre de ces questions s’en sont vus interdire l’accès par les services municipaux sous le prétexte qu’une école ne devrait pas accueillir de « réunion politique ».

Ils ont du se rabattre sur un lieu privé, en l’occurrence un bar proche de la dite école.

Pour juger de cette affaire, il convient donc de définir ce qu’est –ou n’est pas– une réunion politique.

On peut comprendre qu’au nom de la neutralité, les locaux des services publics ne puissent servir à des meetings de propagande en faveur de tel ou tel parti. Par contre, il est effrayant de constater les connotations négatives que le mot « politique » a pris aujourd’hui, y compris, et très paradoxalement, sous la plume des élus du peuple.

La définition aristotélicienne de l’homme comme « animal politique » est connue. Animal politique, c’est-à-dire ayant besoin de vivre dans une cité organisée pour développer pleinement son humanité, et disposant de la raison et de la parole –le logos– pour discuter, justement, de la cité et de son organisation.

Se réunir dans l’école : un droit garanti par la loi

D’une certaine façon, l’expression « réunion politique » relève presque du pléonasme, puisque se réunir nécessite de prendre des décisions communes : modalités de la prise de parole, ordre du jour, objectifs du débat, possibilités d’une trace écrite, prise de décision éventuelle.

Les parents d’élèves, lorsqu’ils se réunissent dans une école pour dialoguer à son propos –et ce droit est en France garanti par la loi– font bien, dans le sens le plus noble du terme, de la « politique ».

Oui, parler de l’école est bien une activité politique. Dans un régime où le peuple est censé être le souverain, la question de l’éducation –de ses objectifs, de ses modalités, etc.– est bien évidemment centrale. Plutôt que de leur interdire l’accès aux écoles pour dialoguer sur ce qu’est et devrait être l’éducation nationale, y compris dans ses moments de restauration, on devrait au contraire les y encourager.

Notre démocratie s’étiole à force de dépolitisation des citoyens et, parallèlement, de surmédiatisation complaisante et « pipolisante » des dirigeants.

Quant à la question de la cantine, justement, il s’agit bien là encore d’un enjeu « politique » dans le sens le plus noble du terme. Santé publique, politiques agricoles et industrielles, éducation au goût, au plaisir et à la citoyenneté : des problématiques essentielles se jouent chaque midi dans l’assiette de chaque élève.

Resister même modestement

Il nous faut donc résister à la fois à la dévalorisation du mot « politique » et à toutes les pressions actuelles visant à brider la parole publique. Résister : toutes proportions gardées, ce terme m’invite à conseiller la lecture d’un excellent livre tout frais sorti des presses, et titré « Eloge de la réxistence » (éd. Aléas).

Vladimir Biaggi y publie les carnets d’Emile Biaggi, rédigés en captivité à partir de 1940 dans un camp de travail près de Munich, dans lesquels le prisonnier consigne les actes, glorieux ou plus humbles, qui permettent de demeurer un homme dans un système qui voudrait réduire l’individu au statut d’objet.

Il n’est évidemment pas question de comparer l’incomparable, et de mettre sur le même plan le système concentrationnaire et les entorses contemporaines à la liberté d’expression : ce serait ridicule et, qui plus est, indigne. Simplement, l’essai philosophique préliminaire de Vladimir Biaggi ainsi que les textes griffonnés par son père Emile nous rappellent la nécessaire vigilance face à tout ce qui pourrait endormir notre esprit critique.

Dans l’introduction, Vladimir Biaggi indique que l’étymologie de « résister » renvoie au latin sistere qui signifie arrêter, ou s’arrêter. S’arrêter un moment pour réfléchir au sens et à la dignité du mot « politique » me paraît être un acte de résistance modeste, mais essentiel.

  • 4093 visites
  • 17 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • liberationdelevangilepopulaire
    liberationdelevangilepopulaire
    sans mandat du ciel ni de (...)
    • Posté à 17h08 le 13/03/2009
    • Internaute 71809
      sans mandat du ciel ni de (...)

    Tout ces constats sont justes et évidents.
    Ce qui est nouveau, c’est que des gens s’organisent librement par-dessus toutes les étiquettes.
    Une contagion est prévisible.
    Lien

  • Éric  Perrin
    Éric Perrin
    Ginkonaute
    • Posté à 17h21 le 13/03/2009
    • Internaute 51185
      Ginkonaute

    La Sodexho est un marchand de canigou prédigéré qu’on distribue aux enfants, alors que l’on prétend toujours que les cantines scolaires sont un lieu ou on apprend à manger équilibré et sainement .... Et c’est clair que de nombreux parents souhaitent autres chose pour leurs enfants : des produits frais, locaux et si possible biologiques. C’est un des combats que nous menons en PACA au sein du collectif anti OGM 13.84. Des infos et de l’aide aussi avec : Lien

    • supprimé à la demande du riverain24mars
      • Posté à 14h15 le 14/03/2009
      • Internaute 71634
        Sarkozyste de gauche

      Vous sacralisez le bio et vous diabolisez Sodexho. Mais croyez-vous qu’on pourrait nourrir la Planète bleue rien qu’avec le bio et sans les OGM ? Les nouvelles générations sont plus grandes et plus robustes que les générations précédentes. Pourtant elles n’ont pas été nourries au bio ?

      • Banana ex de juanitoto
        Banana ex de juanitoto répond à supprimé à la demande du riverain24mars
        Je déteste rue89, tous les (...)
        • Posté à 14h49 le 14/03/2009
        • Internaute 67910
          Je déteste rue89, tous les (...)
      • Éric  Perrin
        • Posté à 18h51 le 14/03/2009
        • Internaute 51185
          Ginkonaute

        -Erosion des sols, stérilisation des sols, résistance accrue des « mauvaises herbes » et des insectes aux traitements, assèchements des nappes phréatiques. Aujourd’hui les pesticides n’y suffisent plus... Alors on nous invente les OGM, mais pour quel résultat ? Aux états unis la culture de maïs résistant au roundup n’a eu pour effet que de décupler l’utilisation des pesticides pour un résultat médiocre. Au canada c’est le colza OGM qui est devenu... une mauvaise herbe ! Lien - 23k En plus une chose qui devrait intéresser votre âme de contribuable, ces cultures subventionnées sont un gouffre pour les états : Lien - 41k - - Pour terminer concernant la Sodexho, je doute fort que ce qu’ils préparent soit dans vos préférences gastronomiques, mais pour les autres ça fait l’affaire, bravo ! Et j’oubliais, l’agriculture biologique n’en est plus au stade de la communauté baba au larzac, et oui elle peut nourrir la « planéte bleue », contrairement au modéle agricole actuel qui qui ne nourrit pas la moitié de la planète.

         
        • supprimé à la demande du riverain24mars
          • Posté à 19h25 le 14/03/2009
          • Internaute 71634
            Sarkozyste de gauche

          Merci... vous êtes clair et pédagogue. Vous auriez dû faire prof ! Mais vous l’êtes peut-être...

          • Éric  Perrin
            • Posté à 20h04 le 14/03/2009
            • Internaute 51185
              Ginkonaute

            Pas vraiment... j’ai achevé mon cursus scolaire à quinze ans, et je suis aujourd’hui un modeste employé, qui mange bio en plus , (on est quatre à la maison) comment est-ce possible ?

            • supprimé à la demande du riverain24mars
              • Posté à 07h51 le 15/03/2009
              • Internaute 71634
                Sarkozyste de gauche

              Oui, je me le demande... Vous devez être très débrouillard sans doute...

              • Éric  Perrin
                • Posté à 08h27 le 15/03/2009
                • Internaute 51185
                  Ginkonaute

                Non croyez moi, si vous repensez votre alimentation, ça ne coute pas beaucoup plus cher. Un peu moins de consumérisme, moins de viande mais de meilleure qualité, des produit locaux fantastiques, et surtout de saison, c’est moins cher. Et en plus c’est bon, si vous saviez...

        • framboise92
          framboise92 répond à Éric Perrin
          je choisis la campagne, la (...)
          • Posté à 22h48 le 15/03/2009
          • Internaute 24519
            je choisis la campagne, la (...)

          Merci !

        5 autres commentaires
  • 98euro
    98euro
    technicien
    • Posté à 17h42 le 13/03/2009
    • Internaute 62796
      technicien

    « Discuter de la cité et de son organisation »

    qu’est-ce que la cité aujourd’hui ?

    Tous les acteurs de la cité sont les citoyens. Ce sont donc les individus mais aussi toutes forme d’organisation. Donc les entreprises notamment sont citoyennes.

    Une multinationale est actrice dans le monde entier. Donc la cité aujourd’hui est le monde entier.

    Nous sommes donc depuis longtemps citoyens du monde.

    Des citoyens du monde sans aucun droit face à des entreprises citoyennes qui les ont tous.

    Les multinanionales ne sont pas au service de la cité. C’est la cité qui est à leur service.

  • Xiaolin
    • Posté à 17h56 le 13/03/2009
    • Internaute 1264

    « Ce qui se joue chaque midi dans l’assiette de nos enfants » : votre titre est trompeur. Ce dont vous parlez, c’est du droit de réunion en un lieu ou un autre. Ne vous méprenez pas : je considère que l’école aurait dû vous autoriser à vous réunir à l’intérieur de ses locaux. Néanmoins, ce qui m’importe, dans une réunion, c’est le sujet abordé (éludé dans ce texte) et le résultat obtenu (dont il n’est fait nulle mention). Si j’avais été des votres, j’aurais dit, allons chez moi. J’offre l’eau, le thé, le café, si quelqu’un veut boire autre chose, qu’il l’apporte. Les bars ne sont qu’une solution « fin de réunion » pour une rencontre désormais informelle... et souvent fructueuse. Autrement dit : pas forcément « politique » mais forcément « fructueuse ». Notre liberté s’arrête là où commence la connerie des autres, et alors ? A nous d’être plus intelligents, plus inventifs plus... ah ! rêver parfois. Mais agir, surtout, au lieu de vitupérer. Et oui, je suis d’accord avec votre définition du politique, mais... pour ce qui aboutit dans l’assiette de nos enfants, je suis désolée, tant qu’on reste sur de telles positions, rien ne changera dans les vingt ans qui viennent. Ceci dit : bonne chance, hein ? Vous m’êtes sympathique !

  • kawouede
    • Posté à 21h01 le 13/03/2009
    • Internaute 27995

    Belle initiative ! On peut en effet aller plus loin, au niveau local (AMAP) mais aussi au niveau européen

    Il faut changer de politique agricole commune. L’échéance de juin prochain est une première étape pour le faire : avec un parlement européen plus écolo, capable de contrer les lobbies de l’agro-alimentaire, les gouvernements devront faire un geste en faveur d’une agriculture plus propre, sans pesticides.

    Voir aussi cette proposition des listes Europe écologie : Lien

    (on peut la soutenir à Paris ce dimanche ! Lien )

  • ma cantine bio
    ma cantine bio
    parent d'élève
    • Posté à 17h46 le 14/03/2009
    • Internaute 70227
      parent d'élève

    Bonjour,
    ici à Rueil Malmaison le contrat de gestion de la cuisine centrale vient à expiration en août prochain et un appel d’offre a été lancé pour savoir qui succédera à la Sogeres. Nous avons saisi cette opportunité pour interpeller les élus de la ville sur notre souhait de voir les choses évoluées sur 2 plans :
    - Introduire plus de produits bio conformément aux conclusions du Grenelle de l’Environnement. Ce dernier s’est fixé comme objectif de tripler les surfaces consacrées à l’agriculture biologiques et le marché des cantines scolaires permettraient à de nombreux agriculteurs de passer au bio
    - Mieux gérer les déchets en les triant et en les compostant.

    Nous avons créé un blog pour informer et défendre ces positions.
    Lien

    • Eco-Hôtes
      Eco-Hôtes répond à ma cantine bio
      créatrice d'entreprise
      • Posté à 15h03 le 16/03/2009
      • Internaute 73111
        créatrice d'entreprise

      Sogeres, Sodhexo, Avenance ne sont (que) des fournisseurs...ils ne font (que) répondre à des demandes de clients. Les clients ? les municipalités, les entreprises.

      Ils peuvent faire du bio, si cela leur est demandé. pas à 100%, c’est très rare les endroits où tout est bio car il y a de réels problèmes d’approvisionnements dus aux manques de terres (infos de la FNAB en direct)

      Bien sûr, ils peuvent aussi être créatifs et innovants et décider comme la Sogeres, apparemment, (qui a reçu un prix RSE la semaine dernière à Marseille) de supprimer tous les produits non identifiables comme les amalgames de dindes,de poulets, de boulettes de viande, de crème avec des tas de colorants.

      Mais les clients (donc municipalités notamment) peuvent, devraient ( !) prendre leur rôle d’exemplarité à coeur et décider qu’ils ont un rôle d’éducation et de protection de la santé, ainsi qu’en tant qu’acteur du développement durable local = privilégier les produits de saison, locaux, naturels, qui ont du goût, qui sont identifiables et peuvent donner lieu à des relais au niveau des cours en terme de sciences naturelles, de géographie, d’histoire, de sciences sociales, humaines, économies...et de permettre à TOUS, quel que soit le niveau social et d’éducation d’avoir accès grâce à l’école à une nourriture saine, équilibrée et gaie !

      Les parents aussi ont un rôle : celui de s’intéresser à ce que leurs enfants mangent et se sentir acteurs et responsables...il est temps qu’ils sachent qu’ils peuvent agir au niveau de l’école en demandant des infos sur la composition et la provenance des aliments (au supermarché tout est indiqué, mais à la cantine ? rien...pourquoi ?)