19/01/2009 à 10h00

Futurs enseignants : du matériel humain prêt à consommer (2/2)

Florence Boulc’h et Gaetan Hagel | enseignants chercheurs

Le rythme s’accélère dans les attaques menées par le gouvernement contre le système d’enseignement supérieur et de recherche. Deux importantes réformes, indissociables de l’actuelle démolition du CNRS, seront mises en place dès septembre 2009 sans qu’il y ait eu concertation : la réforme du statut des enseignants chercheurs et la réforme de la formation des enseignants.

Sous un déguisement assez facile à démasquer de revalorisation des carrières des enseignants du primaire et du secondaire, le gouvernement s’est lancé dans la refonte totale du mode de formation et de recrutement des enseignants.

L’argument avancé ayant appâté une partie des syndicats du secondaire était de valoriser les salaires (en nette baisse depuis plusieurs années déjà en euros constants) avec une condition de sélection à bac+5, c’est-à-dire au niveau du master.

Un futur enseignant devra suivre une formation de cinq années après le baccalauréat en choisissant au passage du L3 au M1 (entre la licence et le maîtrise, c’est-à-dire entre la 3ème et la 4ème année post bac) une orientation « enseignement », plutôt que « professionnelle » ou « recherche » (même s’il est de bon aloi de considérer les masters enseignement comme des master pro).

Du pain béni pour les établissements rendus autonomes

En dernière année de master, l’étudiant devra ainsi passer des concours remaniés offrant quelques postes de fonctionnaires dans les écoles, collèges et lycées. On ne sait pas exactement ce qu’il adviendra des étudiants réussissant les concours mais pas leur master.

Par contre, on imagine assez bien l’avenir des étudiants ayant réussi leur master mais pas les concours : du matériel humain prêt à consommer par des chefs d’établissements devenus autonomes dans la gestion des personnels précaires. Quelle belle avancée pour les futurs élèves et les chefs d’établissement ! un vivier de gens formés prêt à travailler 35 heures par semaine sur 10 mois dans l’année... plus besoin d’aller passer des annonces dans la presse.

Là où cela devient cocasse, c’est lorsqu’on compare la formation suivie. Des enseignants recrutés à Bac+5 seront forcément mieux formés (au moins plus longtemps) qu’à présent ? Et non ! Le temps minimal passé après le bac pour un futur enseignant avant de se trouver en charge d’une classe était de 5 ans avant cette réforme et elle sera de 5 ans après cette réforme.

Des réformes élaborées contre et non avec les enseignants

Où réside alors la « révolution » annoncée ? Dans l’année de stage salariée et comptant pour la retraite qui disparaît ? Sans doute est-ce là la véritable motivation gouvernementale mais cette disparition annonce également la disparition des stages en situation, ce qui veut dire que les futurs enseignants seront lancés dans l’arène sans avoir pu tester sur une période courte l’encadrement d’une classe. Cela nous semble plus que dangereux et regrettable.

Un mouvement de protestation contre cette réforme est en train de prendre de l’ampleur dans les universités. Ainsi, plusieurs composantes d’université refusent à ce jour de participer à l’élaboration de ces parcours car ceux-ci n’offrent pas les garanties d’une formation de qualité aux futurs enseignants et accélèrent au contraire un mouvement de précarisation de ces mêmes enseignants.

Les universitaires en charge de la formation disciplinaire (les mathématiques pour un concours de professeurs de mathématiques par exemple) des enseignants se montrent très inquiets de ces réformes.

En effet, s’il est évident que la formation actuelle des enseignants peut être améliorée, elles n’empruntent pas ce chemin. C’est contre les enseignants qu’elles ont été élaborées et non avec.

Ainsi loin d’améliorer quoique ce soit, ces réformes ne feront qu’ajouter stress et compétition dans un milieu éducatif déjà socialement en première ligne depuis plusieurs années.

compétition, stress, précarité... est-ce cela l’économie de la connaissance ?

Si, en parallèle, on se prend au jeu de comparer la situation du système éducatif que nous préparent ces réformes à l’aune des discours annonçant le basculement de nos vieilles sociétés dans l’économie de la connaissance, alors on croit rêver.

En effet, comment une société où l’on diminue tant le nombre que la qualité de la formation de nos futurs enseignants peut espérer basculer dans ce monde chimérique ? Sans avoir de formation en économie et donc sans doute très naïvement, nous avouons avoir bien du mal à saisir par quel miracle en faisant former ses enfants par un monde enseignant où la règle devient de plus en plus compétition, stress et précarité, notre société s’orienterait vers une économie de la connaissance.

Nous sommes donc portés à croire que derrière un habillage assez alléchant se cache une réforme dangereuse pour la stabilité de notre société et de son économie. Les compétences communicatives de nos gouvernants ne sont plus à prouver, qu’ils passent à présent à l’épreuve de l’adhésion de la société à leurs réformes... Nous sommes persuadés que l’avenir et la stabilité de notre société en dépendent.

A lire aussi : Enseignants chercheurs : les dangers de la réforme

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  • barbouille
    barbouille
    surfeuse
    • Posté à 10h37 le 19/01/2009
    • Internaute 62861
      surfeuse

    « Où réside alors la “révolution” annoncée ? Dans l’année de stage salariée et comptant pour la retraite qui disparaît ? Sans doute est-ce là la véritable motivation gouvernementale mais cette disparition annonce également la disparition des stages en situation, ce qui veut dire que les futurs enseignants seront lancés dans l’arène sans avoir pu tester sur une période courte l’encadrement d’une classe. Cela nous semble plus que dangereux et regrettable. »

    Mais les universités ne pourraient elle pas creer des stages de mise en situation ? Elles le faisaient deja avant l’apparition des iufm.
    Je me souviens qu’en DEUG, il était possible d’aller une semaine ou deux en classe dans la cadre d’une UV de preprofessionalisation. c’etait au debut des année 90.

    Qu’est ce qui vous incite à penser que les universités ne pourront pas mettre en place de tel stage ? Là où c’est honteux est qu’ils seront pas rémunérés.

    • afterglow
      afterglow répond à barbouille
      enseignante
      • Posté à 18h27 le 19/01/2009
      • Expert 66529
        enseignante

      « Mais les universités ne pourraient elle pas creer des stages de mise en situation ? Elles le faisaient deja avant l’apparition des iufm.
      Je me souviens qu’en DEUG, il était possible d’aller une semaine ou deux en classe dans la cadre d’une UV de preprofessionalisation. c’etait au debut des année 90. »

      Il semblerait que ces stages soient prévus mais ce n’est pas en deux semaines ni même un mois de stage d’observation qu’on apprend le métier d’enseignant. Il faut un suivi, une prise en main de la classe en responsabilité et l’appui d’un tuteur.

  • jma14
    • Posté à 10h39 le 19/01/2009
    • Internaute 31729

    Il faut arrêter de faire croire au gens que le nombre de professeur est en parfaite adéquation avec la qualité de l’enseignement.
    Ces 20 dernières années nous l’ont prouvé.
    Les synthèses dans la vie ne sont pas faites que pour les élèves. Quelle note donneriez-vous d’ailleurs à un élève qui ne sait pas faire une synthèse ?

    Les échecs successifs des gouvernements (de tous bords) ont surtout montré que les responsabilités de la détérioration de l’éducation en revenait également au corps enseignant accompagné des pédopsychiatres qui ont voulu réinventer l’enseignement sous le couvert de dogmes.

    J’ai une amie qui est professeur, quand on l’écoute parler de la situation, on s’apercoit très vite que se sont également les inspecteurs d’académie qui font de la rétention.

    Chaque professeur a une explication bien différente de celle de son voisin. Ce qui me fait dire que ces protestations relèvent plus d’un mal-être général que de revendications bien posées et de solutions ultimes à tous les maux.

    Dans cette affaire les gouvernements ne sont pas les seules coupables, pour que les prochaines générations est une chance, il faudra que tous les acteurs fassent leur mea culpa !

  • Chris.A
    Chris.A
    Ni pour,ni contre,bien au (...)
    • Posté à 11h37 le 19/01/2009
    • Internaute 32905
      Ni pour,ni contre,bien au (...)

    La chose est pourtant très simple à comprendre. ll ne faut pas être gaucho pour se rendre compte qu’il s’agit de la casse programmée du service public On brade tout, et les nantis s’acoquineront avec leurs amis du privé. Les pauvres auront le droit à une école de pauvre, un hôpital de pauvre, une sécu de pauvre ( voire plus du tout ),etc. Et c’est ainsi qu’on vous fabrique une génération d’individus corvéables à merci, se contentant de situations précaires par peur de la ’ pauvreté ’.

    Je passe les concours très bientôt, et j’ai comme l’impression de plonger dans l’inconnue. Merci minimoi 1er.

  • jean breton
    • Posté à 12h29 le 19/01/2009
    • Internaute 51943

    L

  • jean breton
    • Posté à 12h31 le 19/01/2009
    • Internaute 51943

    La politique de microbonaparte est simple, comme toujours : supprimer la recherche publique indépendante.
    Le privé y suppliera.
    Mettre l’enseignement supérieur sous dépendance du capital.
    Le plus vite sera le mieux.
    C’est tellement simple que personne n’y croit.
    C’est tellement gros qu’on ne veut pas le voir.
    Cette cécité est depuis toujours l’arme très efficace des politiciens cyniques et sans scrupule.

  • Mauvaisprofil
    • Posté à 20h16 le 19/01/2009
    • Internaute 30454

    Les enseignants du second degré deviendront les seuls fonctionnaires qui ne seront pas formés en pratique par leur administration.
    Cela correspond bien à une certaine vision rétrograde : c’est pas un métier, c’est une vocation. Vous l’avez ou pas ! Pas besoin de formation.
    Ecrire cela n’est pas non plus ignorer les lacunes de la formation actuelle mais elle a le mérite d’exister.
    Puis comme c’est une vocation, pas besoin de trop payer les enseignants.
    L’article souligne bien que le « vivier » des précaires remplaçants sera bien renouvelé.

    Tiens je n’ai pas encore lu que pour la PEEP c’était une bonne réforme !

  • vero87
    • Posté à 20h54 le 19/01/2009
    • Internaute 40938

    et à l’école primaire....... les EPEP -stuctures administratives locales qui prendront la gestion de l’ecole en main sous l’égide de conseils d’administration - vont tres prochainement sonner le glas de l’ecole publique de qualité ( malgré ses défauts mais rien n’est parfait) et ouvrir les portes d’un système où les enseignants seront corvéables à merci sans priorité de décision sur les choix pédagogiques ................et à la botte des élus locaux en fonction des intérêts de ces derniers
    devant etre mis en place à la rentree 2009 c’est un peu retardé vu l’embouteillage des nbreux textes à voter à l« assemblée .....
    mais c’est la chronique d’un désastre annoncé ............

  • ramassis
    ramassis
    (ch'tite racaille)
    • Posté à 00h00 le 20/01/2009
    • Internaute 53313
      (ch'tite racaille)

    C’est si vrai ; et super bien dit. Bravo.
    Dommage que ce sujet ne soit pas repris par la « grande presse » et demeure totalement ignoré du grand public.
    Encore un exemple flagrant de casse de l’école publique.

  • maxmtl
    maxmtl
    Consultant
    • Posté à 01h53 le 20/01/2009
    • Internaute 51961
      Consultant

    Français, cessez d’être colonisés par l’anglais. Master, mon oeil, maîtrise oui.

  • Le flou stoique
    Le flou stoique
    Cf fiche n°15673B
    • Posté à 02h59 le 21/01/2009
    • Internaute 58563
      Cf fiche n°15673B

    C’est évoqué dans l’article mais pas assez complété à mon avis : à terme, chaque établissement scolaire deviendra autonome, c’est à dire qu’il gérera le recrutement de ses professeurs. A terme, cela induit donc que les meilleurs établissements qui auront surement plus de moyens pourront s’acheter les meilleurs professeurs, voire en embaucher plus. Autre point, cette réforme du concours a pour finalité de retirer le statut de fonctionnaire aux nouveaux professeurs, ce qui permettrait de les embaucher en CDD renouvelables, d’une durée de 10 mois (sans grandes vacances), comme cela se fait d’ores et déjà dans beaucoup de pays européens. Cette réalité, nous avons été une poignée à la combattre l’année dernière, mais personne n’a voulu nous écouter, nous qui n’étions que des « héritiers de Pol-Pot ». Aujourd’hui certains viennent nous demander comment ils ont pu laisser faire cela...

    • vero87
      vero87 répond à Le flou stoique
      • Posté à 10h27 le 21/01/2009
      • Internaute 40938

      exactement ! qd j’en parlais autour de moi on me prenait pour une givree qui partait ds des délires d’interpretation et on se demandait en plus où j’avais bien pu piquer tt ça !
      grave qd meme ! mais aujourd’hui les directeurs d’ecole serrent les fesses , les enseignants commencent tt juste à réaliser l’ampleur des dégats ...et ce qui les attend ...
      (point positif on ne leur en mettra plus plein la tete avec les vacances ! ! ! ! ! qu’ils se payent je le rappelle en passant)

      a qd un article tres explicite sur ces EPEP sur rue 89 ? car c qd meme qq chose de tres grave

      je pensais en faire un mais je n’ai peut-etre pas les talents journalistiques je pense pour faire ca ! apres tt , chacun son metier ! ceci n’est pas une injonction agressive , du tout, mais une simple demande d’information citoyenne telle que la revendique rue 89 et qui peut etre tellement efficace.. merci !