08/01/2009 à 17h00

Mort du juge d'instruction : le Parquet doit être indépendant

Marion Menot | Juge d'instruction à Marseille

Marion Menot a 32 ans, elle est magistrate depuis sept ans. En 2007, elle a pris ses fonctions comme juge d'instruction à Marseille, après avoir exercé cinq ans comme substitut du procureur. Elle adhère au Syndicat de la magistrature, réputé dans l'opposition, et Rue89 lui a proposé de réagir à l'annonce de Nicolas Sarkozy, mercredi.

Je ne suis pas accrochée à l'existence du juge d'instruction en tant que telle. Je pense simplement que si on veut le supprimer, cela doit s'inscrire dans une réflexion d'ensemble que nous n'avons absolument pas eue pour l'instant. Sinon, nous aurons une justice à deux vitesses : celui qui a les moyens de payer de bons avocats, ou qui entretient des liens avec le pouvoir en place, sera en situation de court-circuiter une enquête en train d'émerger.

Si demain, une fois supprimés les juges d'instruction, le Parquet -ultra hiérarchisé et directement dépendant du pouvoir politique-, a le pouvoir d'enquêter et de poursuivre toutes les affaires, le risque est que les affaires qui sont un peu peu gênantes ou qui impliquent des personnes qu'on protège ne sortent pas.

Et surtout, le système serait profondément inégalitaire : les personnes qui ont les moyens d'avoir un ou des avocats seraient largement favorisés par rapport à celles qui auraient recours à l'aide juridictionnelle.

Cette suppression n'est donc pas totalement inenvisageable, mais elle nécessite de réfléchir à l'équilibre global du système, ce qui n'est absolument pas le cas pour le moment. La fonction de juge d'instruction a encore un sens aujourd'hui.

Les contre-pouvoirs existent

Pour avoir occupé cinq ans un poste de substitut du procureur, je prends aujourd'hui la mesure de l'indépendance d'un juge d'instruction. Mais attention, indépendance ne signifie pas absence de contrôle. Je travaille sous le contrôle d'une chambre de l'instruction, puis de la cour de Cassation qui veillent au respect de la procédure et des droits de chacun. Les contre-pouvoirs existent, les personnes concernées par mes décisions ont la possibilité d'en faire appel.

Mais je ne dépends de personne au quotidien. La disparition des juges d'instruction telle qu'elle est envisagée, sans aucune contrepartie en ce qui concerne le statut du parquet, est extrêmement dangereuse, tant les rapports entre le procureur de la République et les substituts sont particulièrement hiérarchisés. Or, depuis dix-huit mois, on assiste au contraire à une reprise en main significative des parquets, de plus en plus soumis au pouvoir exécutif.

Le rôle du juge d'instruction a été longuement réfléchi, remis en cause, discuté à l'occasion des débats d'Outreau ; une mission parlementaire s'est réunie, un rapport en est issu, et d'ailleurs un nombre important de rapports avaient déjà été produits sur ce sujet depuis plusieurs années, la suppression ou la réforme de l'instruction n'étant pas un thème très nouveau.

Sarkozy à contre-courant de la dynamique en cours

Il est donc surprenant que l'annonce du chef de l'Etat intervienne à ce moment-là, au moment où il avait été décidé le maintien de la fonction du juge d'instruction, mais à condition que le juge d'instruction ne travaille plus seul, qu'il apprenne à instruire en collégialité. Une loi a été votée, prévoyant des pôles de l'instruction, des dispositions ont été prises pour mettre en place ces pôles de l'instruction. Nous étions sur une dynamique inverse à celle qu'on nous annonce aujourd'hui.

Les juges d'instruction, de par leur statut, sont en situation de ne pas tenir compte des impératifs politiques, et je suis désolée d'utiliser un gros mot, mais ceci est extrêmement important pour l'équilibre de la démocratie. L'enjeu, c'est la place et le rôle accordés au troisième pouvoir, celui exercé par l'autorité judiciaire, pouvoir qui ne doit pas être dépendant du pouvoir exécutif.

Dans les années 80, ce sont quand même des juges d'instruction qui ont fait émerger les affaires de corruption politico-financière. Si tout cela était resté aux mains du parquet, ces affaires-là ne seraient jamais sorties. Tout simplement parce que, lorsqu'on est au Parquet, on a un petit coup de fil d'un peu plus haut qui nous dit cette affaire-là, vous l'enterrez discrètement. Ce petit coup de fil, d'une certaine manière, le juge d'instruction s'en moque ou en tout cas possède un statut qui le protège de ces pressions.

Même si le juge d'instruction enquête sur très peu d'affaires, 5 à 10% des affaires au total, ce sont quand même des affaires importantes. Et surtout, quelque soit la nature de l'affaire, quel que soit le justiciable concerné, le juge d'instruction s'efforce d'assurer une certaine égalité des armes entre l'accusation et la défense.

Une corporation un peu conservatrice

Magistrats, nous sommes une corporation un peu particulière, un peu conservatrice. On ne peut pas le nier. Nous sommes dans une culture un petit peu archaïque, de solitude de travail de cabinet et on doit effectivement apprendre à modifier, réformer nos pratiques vers plus de transparence et de travail collectif. Et je crois que nous sommes prêts à changer.

Notre profession évolue et, là, on nous coupe l'herbe sous le pied, sans jamais prendre le temps de faire un état des lieux, d'évaluer les différentes réformes qui se sont succédées. Je ne suis pas pour dire qu'il ne faut plus de réforme, mais de là à faire des effets d'annonce tous les six mois, c'est extrêmement gênant, et ce alors même que des textes aux conséquences importantes sont en cours d'application dans les juridictions.

Commençons par prendre le temps d'évaluer ce qui a déjà été fait. Le développement de la pratique de la co-saisine, par exemple, est une évolution importante de la profession. En désignant deux juges d'instruction sur une même affaire, un président de tribunal nous place en situation de prendre des décisions communes, une ordonnance de renvoi devant le tribunal ou un non-lieu, par exemple, en commun.

Une sorte d'arbitre

Dans ce qui a été dit, on passerait d'un juge d'instruction à un juge de l'instruction, qui serait uniquement là pour éventuellement autoriser des écoutes téléphoniques, une perquisition, des mesures coercitives exceptionnelles.

Il serait une sorte d'arbitre entre les avocats d'un côté et le procureur de l'autre. Je dis pourquoi pas, c'est un système qui pourrait être un bon système, d'ailleurs il existe dans un certain nombre de pays européens des systèmes judiciaires où les toutes les enquêtes sont en effet aux mains du parquet.

Le problème, c'est qu'un tel système doit s'accompagner d'un élément primordial que l'on n'a absolument pas en France : l'indépendance du parquet. Tant qu'on n'a pas cette indépendance du parquet, il est dangereux de supprimer les juges d'instruction.

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  • Servais-Jean
    • Posté à 17h33 le 08/01/2009
    • Internaute
      43

    Je ne vois pas le pouvoir exécutif lacher LE seul levier qu'il possède pour agir sur l'institution judiciaire pendant qu'il tente de renforcer sa main-mise sur le pouvoir législatif.
    Cette réforme ne peut être que politique car dans le cas contraire sarko aurait pris la peine de réunir tous les représentants des magistrats afin d'arriver à une solution provisoirement définitive (qui fasse consensus).

  • setori
    setori
    retraité
    • Posté à 17h34 le 08/01/2009
    • Internaute
      retraité

    Pour être passé entre les mains d'une juge d'instruction ,je puis vous dire que ces gens là étaient on ne peut plus imbus de leur « intouchabilité “ (si je puis me permettre ce néologisme).Garde à vous ! Silence dans les rangs.Pas possible de se défendre.Pas possible même de faire entendre sa voix.Il faut certes réformer cette institution tout en gardant -c'est évident- une indépendance indispensable vis à vis du pouvoir politique qui les veut tous (les pouvoirs surtout Napoléon IV).Aprés l'audiovisuel c'est à la justice libre que s'attaque le monarque : des bastions hautement symboliques.

  • Archippe Yepmou
    Archippe Yepmou
    Internet Sans Frontières
    • Posté à 18h54 le 08/01/2009
    • Internaute
      Internet Sans Frontières

    Juste une petite aide visuelle : une mosaique de mots créée par Wordle pour isoler les mots importants du texte du discours du président devant les magistrats : Lien
    On en retient qu'il faut toujours PLUS... de Justice ?

    Il n y a que 5% des affaires qui échoient au juge d'instruction. Oui, mais quelles sont elles ? N'est ce pas celles qui sont les plus compliquées ou qui en passant pourraient gêner le pouvoir politique ?

    Ce qui m'amuse plus que tout (si je puis dire) c'est le fait que la plupart des critiques que fait N. Sarkozy de la Justice sont souvent issues de ses propres actions. La procédure pénale a été trop souvent modifiée, mais de combien de textes est-il responsable ? Entre le moment ou il était ministre de l'intérieur et le moment ou il était président, il est à l'origine de nombreuses modifications de la procédure pénale. Par conséquent il est très ironique de le voir s'émouvoir de tant de modifications.

    De plus, il s'étonne dans son discours du fait que les droits de la défense ne sont pas respectés. Or, il l'est le premier à ne pas respecter la présomption d'innocence et à tenir des propos alors que des enquêtes sont encore en cours (cf. la mort des 2 jeunes à l'origine des « émeutes » ou encore le soir de l'arrestation de l'assassin présumé à l'époque du Préfet Erignac).

    Ce qui m'énerve par dessus tout, c'est le sentiment de manipulation : Il a passé son temps à critiquer les délinquants, faire de la victimisation à outrance etc. Bref, il a bien labouré l'esprit des français pour leur faire comprendre que les gens qui se retrouvent face à la Justice sont des criminels en puissance, qui viendront attaquer vos femmes et vos enfants. Une fois ce lavage de cerveau effectué, il peut sans crainte, bafouer les droits de la défense, supprimer des institutions indépendantes, sans que personne (hormis les professions judiciaires) ne trouve à y redire.

    Et maintenant la réforme : souhaitons qu'elle soit le moment d'une réelle réflexion sur le système judiciaire, qu'elle approfondisse les garanties autour des libertés posées par la loi Guigou, sinon les risques d'une Justice à 2 vitesses sont trop grands. Qui ordonnera les expertises ? Aux Etats-Unis le magistrat instructeur est indépendant et élu. Si on va vers un système à l'américaine, ce n'est pas que cette institution qui est la clef de voûte de notre système de procédure pénale qu'il faut réformer supprimer, ou alors tout s'effondrera. Et l'idée également de savoir que chacun assure sa défense, à ses frais, selon ses propres moyens, grâce à des expertises privées, ou recours à des enquêteurs privés ? L'idée me fait froid dans le dos.

    Rien de bon en l'état ne pourra sortir de cette réforme. Pourquoi ne pas s'être penché sur le Rapport d'enquête d'Outreau ? La collégialité des juges d'instruction semble une bonne idée. Elle assure l'indépendance des magistrats, l'égalité entre les justiciables et évite certaines dérives. Alors oui ça coûte sans doute plus cher, nécessite plus de concertation et de débat que de supprimer le juge d'instruction.

  • C. Creseveur
    C. Creseveur
    D'actualité, de dessin surtout
    • Posté à 22h23 le 08/01/2009
    • Internaute
      D'actualité, de dessin surtout
  • C. Creseveur
    C. Creseveur
    D'actualité, de dessin surtout
    • Posté à 22h28 le 08/01/2009
    • Internaute
      D'actualité, de dessin surtout

    NB. Sauf votre respect Mme la juge, n'avons nous pas déjà une justice à deux vitesses ? N'y a t'il pas déjà d'un côté ceux qui peuvent se payer de bons avocats, qui leurs permettront par exemple de provoquer et/ou débusquer les erreurs de procédures, et les autres ?

  • responsabilitecivile
    responsabilitecivile
    travailleur
    • Posté à 14h09 le 09/01/2009
    • Internaute
      travailleur

    Tout à fait d'accord avec vous. Ce qui me fait mal au cœur dans tout cela c'est que le président sait qu'une telle réforme ne révulsera pas les français. Beaucoup apprennent, à l'occasion du débat sur sa suppression, l'existence du juge d'instruction. Dès lors, comment les amener à prendre du recul sur ce qui s'apprête à devenir l'une des plus importantes réformes de la procédure pénale de ces dernières décennies. Et dieu sait qu'elles furent nombreuses.

    Personnellement je ne m'inquiète pas vraiment des actes d'enquête qui pourraient être pris par le Parquet. Les plus contraignants d'entre-eux seront contrôlés par des Magistrats. De vrais Magistrats j'entends, c'est-à-dire ceux qui sont les véritables garants des libertés individuelles, à savoir les Magistrats du siège. Et rien que les Magistrats du siège. Le fait que les membres du Parquet aient la qualité de Magistrat est une belle hypocrisie. Passons.

    Je m'inquiète en revanche pour les enquêtes... qui ne seront pas menées !
    Vous avez bien décrit par quel mécanisme hiérarchique il ne viendra à l'idée d'aucun procureur d'ouvrir une enquête contre des membres du pouvoir politique en place. Ni d'ailleurs contre ceux de l'opposition puisqu'ils sont susceptibles un jour de devenir majorité. La nature humaine est ainsi faite que chacun, fût-il Magistrat, cherche à préserver sa carrière et ses intérêts. A moins bien sûr que la loi ne remplisse ce rôle de pare-brise et vienne les protéger. L'indépendance des magistrats n'est pas un caprice, c'est un préalable ! Sans ça, plus d'équilibre.

    Si l'idée lancée par N. Sarkozy devait devenir une loi, ce dont je ne doute pas puisqu'il ne s'agit pas d'une parole lancée en l'air dans l'avion présidentiel mais du discours tenu par le chef de l'Etat devant la Cour de cassation, alors il y aurait une rupture des français face à la justice. Les « grands » pouvant paralyser la machine judiciaire, les « petits » la subissant. Nous n'en voulons pas !

    Il n'y a qu'à lire ce discours d'ailleurs pour comprendre que Nicolas Sarkozy a une conception bien péjorative de la justice. Il semble considérer, avec sincérité d'ailleurs, que les juges exercent une pression trop grande sur les politiques. Alors il leur retire ce pouvoir. Le président a dit.

    Ce qui est pathétique dans tous cela est que cette réforme passera, et ce, pour plusieurs raisons ;

    -1°/ le Président a dit. Or, La volonté du Président est presque devenue une source législative ce temps-ci. Pourtant, mercredi après-midi, le Premier ministre, comment s'appelle-t-il déjà.. ah oui, François Fillon, disait qu'il ne s'agissait que d'une idée, que les parlementaires, dans leur ensemble, auraient à connaître de la question le moment venu, et même de lancer une proposition, (acquiescée de la tête par Élisabeth Guigou), de confier le contrôle de l'instruction à un autre juge, extérieur à l'affaire. Ce n'est qu'une piste mais elle semble plaire à gauche comme à droite. Et bien vous verrez que cette idée fera long feu, malgré le peu d'adhésion du Premier ministre à l'idée lancée par le président. Quand je pense que la Constitution prévoit que le « premier ministre conduit la politique de la nation » ! Belle farce. Ce n'est pas tout, « Le Président de la République est garant de l'indépendance de l'autorité judiciaire ». Marianne doit en pleurer de rire quand on voit comment le gardien de l'indépendance plante un couteau entre les omoplates de l'autorité qu'il a en charge de défendre. Contre qui d'ailleurs ? Contre lui-même.

    -2°/ C'est culturel, les Magistrats sont de bons soldats. Ils ne savent pas jouer de l'opinion pour faire pression sur l'exécutif. Ils ne sont d'ailleurs pas soutenus par les français qui préfèrent 100 fois discuter de l'intérêt de maintenir la publicité sur France Télévisions que de l'équilibre des pouvoirs dans notre constitution. Surtout, le temps joue contre eux puisqu'ils doivent faire de la pédagogie dans un premier temps afin que chacun puisse comprendre les enjeux de cette réforme. Expliquer qui est le juge d'instruction, ce qu'il fait, la différence avec la Parquet, et ce que nous avons à perdre à transférer ses compétences à un préfet... un procureur pardon. Surtout, vous verrez bientôt Frédéric Lefèvre sortir le mot magique, celui qui fait trembler tous les français. Employé à toute les sauces et toujours hors contexte......attention...roulement de tambours... Outreau !
    La boucle est bouclée. Transférer les enquêtes au Parquet pour mettre fin aux excès des juges d'instruction. La ficelle est grosse mais elle fera son effet.