Nadia Yassine, une islamiste qui dialogue et dérange

La porte-parole de la mouvance islamistes marocaine « Justice et Spiritualité » participait aux Rencontres d'Averroès à Marseille.

Nadia Yassine à Marseille le 7 novembre 2008 (P. Haski/Rue89).

(De Marseille) Le dialogue est un combat, parfois au sens propre du terme. Nadia Yassine, la porte-parole d'une des principales mouvances islamistes marocaines, le mouvement « Justice et Spiritualité », invitée à participer aux Rencontres d'Averroès à Marseille les 7 et 8 novembre, a eu du mal à faire passer son message auprès d'un public en grande partie rétif.

Le thème de ces Rencontres était cette année « entre islam et Occident, la Méditerranée ? », une tentative de chercher une voie entre dialogue et tensions entre les deux rives de cette mer qui concentre toutes les crises de notre époque. Les Rencontres d'Averroès –dont Marseille89, un site de Rue89, est partenaire- en sont à leur quinzième édition, tentative de « penser la Méditerranée des deux rives ».

Des positions ambiguës derrière un discours de miel

Au milieu d'une liste d'intervenants issus pour la plupart du monde de l'université et de la recherche, Nadia Yassine était la personnalité « politique » la plus attendue, ne serait-ce que par sa singularité de femme au sein du mouvement fondé par son père, Cheikh Abdessalam Yassine, et féministe autoproclamée autant qu'islamiste. Et le thème de la table ronde à laquelle elle participait était sans détour : « entre djihadisme et occidentalisme, nouvel affrontement des blocs ou renaissance méditerranéenne ? »

Nadia Yassine manie suffisamment bien les concepts pour présenter de manière nuancée sa position originale à un public venu très nombreux. Mais au moment des questions de la salle, pleine à craquer, les difficultés ont commencé.

Un jeune homme marocain a d'abord témoigné d'avoir été « torturé » par des partisans de « Justice et Spiritualié » lors d'un conflit dans une université marocaine. Puis il a dénoncé l'opposition de ce mouvement à la rénovation du code de la famille au Maroc, avant de conclure :

« Ce message de miel, je n'y crois plus. »

Puis Nadia Yassine a été prise à partie pour son ambiguïté dans une de ses réponses, alors qu'elle était interrogée sur le statut des non-musulmans dans une société régie par les islamistes. Elle avait affirmé qu'il n'y avait pas d'« anti-musulmans » au Maroc, et que la question ne se posait donc pas.

Cette réponse plus qu'ambiguë a suscité un tollé dans la partie de la salle venue -et repartie- avec ses convictions laïques, et pas convaincue par le visage souriant de la porte-parole islamiste, femme élégante de 50 ans, venue les cheveux couverts d'un foulard de rigueur.

La veille, dans un entretien avec Rue89, Nadia Yassine s'était pourtant faite le chantre d'un dialogue entre l'islam et l'Occident, malgré les réticences et les crispations des deux côtés : (Ecouter le son).

Laisser une chance à un indispensable dialogue a pourtant été un des leitmotiv des trois table-rondes des Rencontres d'Averroès, le politologue marocain Mohammed Tozy trouvant des « raisons d'espérer » dans la crise financière qui permet selon lui d'envisager « une renaissance de la pensée ». Ou encore dans la formule du penseur algérien Moustapha Chérif, qui vient de participer au dialogue islamo-chrétien au Vatican, et qui a lancé :

« Je préfère un incroyant ouvert à un croyant fermé… »

Nadia Yassine, pour sa part, se trouve dans une position différente, porte-parole d'un mouvement profondément enraciné dans la société marocaine, mais placé dans une position inconfortable : à l'écart du champs politique car il refuse le jeu du Palais qui contrôle tout, et refusant aussi le recours à la violence d'une frange islamiste radicalisée.

Dialoguer avec l'Occident, une stratégie de contournement du pouvoir marocain

Son dialogue avec l'Occident est aussi une stratégie de contournement du pouvoir marocain qu'elle dénonce ouvertement. Nadia Yassine est toujours sous le coup de poursuites judiciaires pour avoir souhaité le remplacement de la monarchie par la République, et son mouvement refuse de participer aux élections marocaines qu'elle juge faussées : (Ecouter le son).

Mais, dans le même temps, à l'écouter, les islamistes modérés qu'elle dit incarner sont devenus, malgré eux, le rempart du pouvoir marocain face à une frustration sociale considérable. Une situation étrange sur laquelle elle s'exprime sans fard : (Ecouter le son).

Par son refus de la violence qui a frappé plusieurs fois le Maroc ces dernières années, mais aussi par la pertinence de ses critiques vis-à-vis d'un système monarchique marocain qui n'arrive pas à se moderniser malgré les promesses de Mohammed VI à son arrivée sur le trône voici bientôt dix ans, Nadia Yassine présente assurément le visage rassurant d'un courant politique qui l'est moins.

Elle incarne « une islamiste “fréquentable” », pour reprendre la formule de Nicolas Beau et Catherine Graciet dans leur livre « Quand le Maroc sera islamiste » (La Découverte, 2007), mais aussi, selon eux, « une islamiste pure et dure ».

Pourquoi n'est-elle pas parvenue à convaincre, ou au moins à séduire, le public marseillais averti des Rencontres d'Averroès ? Sans doute parce que le débat laïcité/islam s'est exacerbé en France même, et que les positions de départ sont intransigeantes.

Mais les optimistes retiendront que dans cette confrontation d'idées, les deux rives de la Méditerranée apprennent aussi à mieux se connaître telles qu'elles sont, et c'est tout le but de ces indispensables Rencontres d'Averroès.

10 commentaires sélectionnés

Portrait de Anthropia

De Anthropia

12H11 | 09/11/2008 | Permalien

Cet excellent article me rappelle une conversation une nuit sur un toit de Casablanca, avec une prof de fac féministe.

Elle expliquait que chaque fois que son groupe sortait des livres, le livre commençait par un chapitre à la gloire d'Allah, de manière à ce que la censure s'y fasse prendre, ne lisant que l'introduction.

A partir d'un moment, elle se contorsionnait tellement dans cet art de se mettre entre les fourches caudines de la censure, que je me demandais où se situait vraiment son féminisme : voilée, vivant avec sa mère de manière assez traditionnelle, cela ne semblait vraiment pas évident.

Une autre flle racontait que la voie du féminisme marocain passait par le sport, la course à pied, le vélo, c'est par là qu'en ce moment les femmes essaient de se révolter.

Quant à l'achat d'une machine à laver, c'est de l'ordre de l'impossible quand on est mariée et obligée de vaquer aux tâches ménagères : la machine libère la femme, les hommes machos préfèrent la télé à écran plat.

http://anthropia.blogg.org

Portrait de feedalafrancaoui

De feedalafrancaoui

Curieux | 12H47 | 09/11/2008 | Permalien

L'achat d'une machine de l'ordre de l'impossible quand la femme mariée est obligée de vaquer aux tâches ménagères ? Vous avez mis les pieds quand pour la dernière fois dans les magasin marocains vendant électroménager brun et blanc ? ? ? En y regardant de plus près, vous verriez que le rayon machines à laver est aussi complet (voire plus…) que le rayon TV…

De plus, en connaissant un peu mieux le Maroc, vous comprendriez qu'il est plus facile de faire venir l'électricité que l'eau dans les villes et les quartiers… Si un certain nombre de maisons n'ont pas de machine à laver, c'est aussi parce qu'elles n'ont pas l'eau courante ! ! !

De plus, le modernisme du Maroc, dans l'esprit des jeunes (qui, me semble-t-il, représentent l'avenir…) est certes incomplet, mais beaucoup plus avancé que ce que vous semblez décrire… Un certain nombre de sujets qui font scandale en France passent discrètement dans les actes, sans tambours ni trompette mais très clairement. Je pense, par exemple, à la question de la virginité. Non pas que ce soit devenu LA référence à laquelle tout le monde se plie, mais, s'il y a 10 ou 20 ans une femme avait les pires maux à trouver un mari en ayant perdu sa virginité sans avoir été mariée, aujourd'hui, les jeunes hommes casablancais préfèrent souvent avoir une femme qui l'aurait déjà perdue, cette virginité…

Sortez de vos idées reçues… Le Maroc avance sûrement plus vite que la France et les Marocains vivant en France ne le voient ou le pensent… Loin de ces idées reçues de pays à l'arrêt, d'autres étrangers viennent, s'installent, font du business, vivent et font vivre le Maroc.

Portrait de albin

De albin

journaliste, écrivain & éditeur | 12H52 | 09/11/2008 | Permalien

Les machines à laver se vendent au Maroc… et comment !
La société marocaine se libère au rythme qui est le sien. J'ai aussi eu une conversation avec un islamiste non-modéré au Maroc qui m'expliquait que son but premier était de tuer le roi, de créer un état islamiste, et comme on était à une même table, je lui ai demandé ce qu'il ferait de moi. Il m'a répondu : « Je te tuerai aussi, mécréant ».
Ce type, n'est heureusement pas une généralité, ni même une majorité au Maroc, ni même proiche d'une majorité… arrêtons le délire. La société marocaine est diverse, complexe, multiculturelle et toutes les confessions y sont les bienvenues…

Portrait de mechante langue

De mechante langue

13H23 | 09/11/2008 | Permalien

« les croyants sont obligatoirement fermés dans leurs dogmes. VIVE LA LIBRE PENSEE…. ! »

La libre pensée fut un dogme aussi intolérant que d'autres dogmes : elle fut sexiste raciste colonialiste antisémite , eugéniste …
Sui un jour la libre pensée domine , on sera face exactement aux memes demons

Portrait de thierry reboud

De thierry reboud

Fan-club à kk, carte n° 1 | 15H21 | 09/11/2008 | Permalien

La libre pensée un dogme ! ? Mais voyons, par nature, elle ne l'est pas ! Ou alors c'est que ne savez pas non plus ce qu'est un dogme ?

(Je précise à toutes fins utiles, puisque vous malcomprenez avec enthousiasme : ce qui ne signifie évidemment pas que des libres penseurs soient incapables d'être dogmatiques.)

Portrait de Cocoricooo

De Cocoricooo

Chômeur ayant fauté | 14H18 | 09/11/2008 | Permalien

Lisez Durkheim et vous comprendrez qu'il faut faire l'inverse : respecter les religions et mépriser la foi.

Portrait de thierry reboud

De thierry reboud

Fan-club à kk, carte n° 1 | 14H44 | 09/11/2008 | Permalien

Avant d'aller plus loin, je crois qu'il n'est pas inutile de rappeler qu'on peut s'intéresser à un discours (politique ou religieux) sans y adhérer. Eh bien, le discours islamiste en général et celui-là en particulier m'intéressent beaucoup, et je n'y adhère pas du tout.

Notamment, je trouve très intéressant que l'aire culturelle musulmane cherche à élaborer un cadre conceptuel (politique, social, économique, juridique, ou que sais-je encore) qui prenne son autonomie par rapport aux catégories de pensée occidentales, ne serait-ce que parce que c'est la seule voie pour qu'il y ait un dialogue. L'autre condition pour qu'il y ait dialogue, c'est évidemment que nous (Occidentaux) acceptions que nos références soient mises en question. Accepter d'être mis en question, ce n'est pas capituler, bien au contraire : ça peut même être l'occasion d'une réaffirmation ou d'une inflexion tout à fait salubre de notre cadre de pensée.

Qu'on s'offusque que cette recherche apparaisse dans le cadre religieux me paraît à côté de la plaque : dans le monde musulman comme en Europe, le cadre religieux est le premier qui héberge le débat politique. Les traditions politiques européennes se sont, elles aussi, forgées dans les débats religieux, parfois tout aussi sanglants que ceux qu'on observe aujourd'hui.

Jusqu'à présent, il faut une bonne dose de mauvaise foi pour demeurer convaincu que les pays musulmans (pris dans leur ensemble) n'ont eu qu'à se réjouir de l'influence occidentale. L'islam est le seul cadre idéologique qui leur soit propre, et je ne trouve donc pas surprenant qu'ils cherchent à l'intérieur de ce cadre.

D'autre part, je remarque que tous les mouvements de modernisation religieuse se sont faits au nom d'un retour à une origine (qui n'est guère qu'un fantasme). Celui que nous connaissons sous le nom de Jésus était un Juif qui prétendait revenir à la Loi et aux prophètes (Mt, V, 17-19), de même (dans une autre orientation) que les pharisiens. Luther ou Calvin luttaient contre ce qu'ils tenaient pour un dévoiement de l'église catholique. Plus près de nous, le concile Vatican 2 ne prétendait as autre chose que revenir à l'esprit de l'évangile. On pourrait multiplier les exemples : Yassine ne propose pas autre chose, et c'est vrai de bien d'autres.

Quant à savoir ce qui sortira de cet effort intellectuel, je crois qu'il est beaucoup trop tôt pour le dire tant il est part dans toutes les directions. Mais que le bloc idéologique occidental (puisqu'il me semble qu'il existe bel et bien) se trouve contesté me paraît être une excellente chose. Ce qui ne nous dispense pas d'être vigilants : c'est-à-dire attentifs.

Portrait de compte supprimé 22

De PMB

Lecteur écriveur | 19H04 | 10/11/2008 | Permalien

J'ai jamais connu un intégriste qui se disait intégriste.

Actuellement, même les tradi-cathos refusent cette appellation.

Alors, voyez-vous, cher MartinD, Miss Yassine est certainement moins dangereuse pour la paix du monde que Ben Laden.

Mais elle est dangereuse pour les musulmans non-intégristes, pour ceux qui veulent vivre leur religion dans le cadre démocratique, qui reconnaît la liberté de culte, et l'égalité homme-femme.

Portrait de Rafi Hamal

De Rafi Hamal

Le Ravi | 23H39 | 10/11/2008 | Permalien

Nadia et les quarante barbus…

La prestation de Nadia Yassine, porte parole du mouvement radical marocain, Al Adl Wal Ihssane, fut lors de ces rencontres d'Averroès, un hymne à la communication globale. Le premire objectif majeur atteint par Nadia Yassine, c'est…elle même ! Et c'est une belle réussite, car ce n'est pas une mince affaire d'éviter les travers du soliloque interne et d'arriver (presque) à nous sensibiliser à sa cause. Pour autant, faut il avoir peur de madame Yassine et de ces rêves islamistes ? Croire en sa conversion au dialogue et à la démocratie ? Parier sur une éventuelle insertion de son mouvement au paysage politique marocain, selon le modèle turc ? Les questions s'accumulent à la lumière des dernières élections comme en palestine ou ailleurs, qui se sont soldées par la percé de mouvements radicaux, dont les premières mesures furent de tuer(au sens littéral du terme)toute vélléité démocratique ! Madame Yassine (comme les Frères musulmans ou le Hamas)affirme dans cette article que « l'islam est la solution ». La question est de savoir si la démocratie a une place dans cette solution ? On peut d'ailleurs constater la prudence doctrinale de Nadia Yassine, qui énonce des évidences : dialogue et liberté…Des propositions qui contentent tout le monde. Le tout, dans la langue de Molière, comme jadis, Abbassi Madani, leader historique du Front Islamique du Salut(FIS), qui dans les années 90, maniait aussi avec aisance la langue de Molière, pour rassurer le télespectateur français. Ainsi empaqueté, ces desseins meurtriers, avaient l'avantage de ne pas entraver la digestion des fidèles du JT de 20h. Le peuple algériens, a su par la suite que chaque virgule de son discours « rassurant » était, en fait, synonyme de sang et d'attentats. Le père de Nadia Yassine, cheikh Yassine, leader quelque peu illuminé, est régulièrement sujet à des… » visions », des rêves prophétiques, qu'il s'empresse d'interpréter pour étayer ses doctrines et les diffuser largement à ses affidés. Ce cher monsieur, refuse toute participation électorale. Pour le vieux Cheikh, si les voix du seigneur sont peut-être impénétrables, celles issues des urnes sont à coup sur, toujours sujettes à caution ! Les islamistes, comme Nadia Yassine, son père et leur réseaux de l'ombre, ont compris que pour gagner les coeurs, il fallait d'abord gagner les ventres. Distribuant, dans les bidonvilles de Casablanca, « paniers repas » et petites aides matérielles, ils ont gagner le coeur des foyers. En soulageant les mères de famille, ils se sont assurés la reconnaissance des fils. Et pour les hommes me direz vous ? Si on tient les foyers par le « ventre », c'est par le « bas-ventre » que l'on appâte les hommes. La dernière tendance dans les universités, c'est les unions « low-cost », autorisés et même encouragés par les amis de madame Yassine. Prenez un homme, une jeune fille et un « ami » islamiste. Ce dernier clame une courte sourate, et hop ! voilà nos jeunes tourtereaux unis selon la charia mais pas selon la loi des hommes. Résultat, l'homme peut en toute quiétude, « consommer » son mariage et juste aprés, répudier la jeune et déjà ex « épouse“( sans que celle ci puisse avoir recours à la justice, la loi ne reconnaissant pas ce genre d'union). Et ainsi passer à un autre ‘mariagele tout avec la bénédiction des amis de madame Yassine. Car, il ne faut pas se leurer, une société régie par la charia, n'est jamais contraignante pour l'homme, au contraire. Un dialogue est il possible avec cette nouvelle rhinocérite’, comme l'aurait appelé Ionesco ? Pour l'heure, les mots se brisent sur les lames des couteaux…

Portrait de Maria Rosa

De Maria Rosa

20H00 | 11/11/2008 | Permalien

J'ai été choquée des réactions agressives d'une partie de la salle à l'égard de cette femme qui a choisi un terrain d'action difficile. Dans une société rétrograde, une monarchie richissime qui n'a pas su développer une école pour tous, elle se bat en risquant plus que nous dans notre vielle république. Elle dit mener, au sein de la communauté musulmane marocaine, un combat féministe, non-violent et démocratique. C'est déjà pas mal, non ?

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