23/10/2008 à 10h25

Rencontres d'Averroès : (re)penser l'islam dans la laïcité

Franck Frégosi | Universitaire



Manif à Paris en janvier 2004 contre l’interdiction des symboles religieux de l’école (Charles Platiau/Reuters).



Vouloir conjuguer la revendication de l’islamité avec celle de la laïcité est une perspective audacieuse qui mérite une attention particulière face à la surenchère de ceux qui prétendent asseoir un ordre politique à partir d’une lecture intemporelle des écritures saintes.

C’est aussi un défi à relever face à la déferlante de ceux qui de façon implicite suggèrent une mise en quarantaine de l’islam en France : subordonnant sa pleine intégration au préalable de la réforme en profondeur d’une religion, stigmatisée comme une pathologie politico-religieuse et une communauté musulmane, dépeinte comme « tyrannique » pour ne pas dire résolument envahissante.

Les tenants d’une solution séculariste sinon laïque ne manquent pas

Le fait de se réclamer à la fois de l’islam et de l’idée laïque en ce qu’elle présuppose la promotion d’un ordre politique autonome par rapport à l’ordre religieux n’est pourtant en soi pas tellement nouveau, même si de façon récurrente les deux termes sont supposés être inconciliables pour bien des profanes et certains adeptes du clash des civilisations.

Bien que les circonstances ne leur soient pas toujours favorables, pris en tenaille comme ils le sont entre la mouvance islamiste qui entend réaffirmer la primauté des droits de Dieu sur ceux des hommes, et des régimes autocratiques et policiers qui récusent toute ouverture politique et érigent la répression policière en mode de gouvernance, les tenants d’une solution séculariste sinon laïque ne manquent pas dans le monde musulman, au Maghreb comme au Machreq et ailleurs.

Ils s’activent notamment au sein des mouvements indépendants de défense des droits de l’homme, dans diverses formations politiques et plus largement au sein de la société civile dans les milieux universitaires, intellectuels et le monde associatif.

« L’islam des Lumières », un leurre ?

Quand ils ne subissent pas les foudres des pouvoirs en place surtout lorsqu’ils dénoncent la répression dont sont également victimes les islamistes, ils font parfois l’objet de tentative de récupération par ces mêmes régimes se parant des attributs de la modernité à défaut de la mettre en pratique.

Il s’agit de femmes et d’hommes agnostiques, sceptiques, rationalistes, athés, certains revendiquent même leur statut de croyant voire d’observant. Il est sans nul doute plus impératif encore de veiller à redécouvrir les travaux d’auteurs du monde musulman, résolument croyants, qui ne sont pas moins favorables à une certaine sécularisation de l’Etat et à une rénovation conjointe de la pensée religieuse plutôt que de tomber en pâmoison devant ceux qui médiatiquement et très habilement rêvent d’un « islam des Lumières ».

Cela contrebalancerait les proses essentialistes sur l’islam théocratique voire plus radicales qui constituent le fond de commerce de bien des experts post 11 septembre 2001 et alimentent en retour la peur d’une subversion islamique des démocraties occidentales.

Peut-on vivre son islam dans un Etat laïque ?

N’en déplaise aux nombreux chantres de l’islamo-alarmisme une majorité de musulmans sociologiquement parlant vivant dans l’Hexagone reconnaissent pouvoir parfaitement vivre leur islam dans un Etat laïque, et tirer profit de ce cadre institutionnel et juridique sans avoir le sentiment de rompre avec leur religion et ses préceptes culturels ou a contrario de menacer la République.

C’est ce que montrait une enquête de septembre 2001 réalisée par l’IFOP pour Le Monde et le Point. 91% des personnes d’origine musulmane toutes catégories confondues (simples croyants, pratiquants et détachés…) déclaraient pouvoir concilier le fait d’être intégrées à la société française et celui de pouvoir pratiquer la religion en privé, et 75% d’entre elles estimaient qu’une intégration réussie n’impliquait pas d’être moins musulmans.

Y compris dans les milieux religieux, nombreuses sont les voix qui s’accordent à penser qu’il est parfaitement possible de vivre l’islam dans un système de laïcité, même s’il convient en retour d’adapter la pratique de l’islam à cet environnement.

Cet effort d’adaptation porte moins sur sa dimension cultuelle ou dogmatique que sur son substrat normatif et débouche nécessairement sur une relativisation de la référence à la Shari’a. De cette dernière sont dégagés des principes éthiques en lieu et place de règles juridiques contraignantes qui viendraient prendre le pas sur les règles civiles.

Un islam aux multiples réalités

En d’autres termes, ces voix s’efforcent de repenser l’islam dans la laïcité, reconnaissant par là même implicitement, que la réalité de l’islam peut épouser des contours différents et donner lieu à des expériences vécues non réductibles à un schéma unique fut-il défini arbitrairement comme islamique.

Ajoutons à ce constat que bien des spécialistes de l’islam parmi les plus renommés de Jacques Berque à Maxime Rodinson en passant par Olivier Carré, Olivier Roy ou Abdou Filali Ansary entre autres ont depuis fort longtemps remis en cause à la fois la vision simpliste d’une indivision totale du religieux et du politique dans l’islam classique et le fait que l’islamisme constituerait l’horizon indépassable, le passage obligé du développement politique du monde musulman.

Loin de renvoyer à une hypothétique revanche de Dieu, l’islam politique semble incapable d’inverser le cours d’une dynamique de sécularisation qu’il réprouve certes, mais qu’il ne peut durablement endiguer quand il n’y participe pas activement. Comme l’écrivait Berque :

« La désacralisation est une donnée historique incontestable et l’islamisme n’en est que la manifestation la plus récente. »

Islam et laïcité, vers un islam républicain ? Rencontre-débat avec Franck Frégosi (directeur du master « Religion et Société » à l’IEP d’Aix) et Salim Bachi (« Le Silence de Mahomet ») - à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, 25 rue Gaston de Saporta - jeudi 23 octobre à 18 heures.

Les Rencontres d’Averroès, « Entre Islam et Occident, la Méditerranée ? » - du 16 octobre au 9 novembre 2008 - Renseignements : Espaceculture, 42, La Canebière 13001 Marseille - Tél. : 04 96 11 04 60.

Photo : manif à Paris en janvier 2004 contre l’interdiction des symboles religieux de l’école (Charles Platiau/Reuters).

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  • jojomigrateur
    jojomigrateur
    Photojournaliste
    • Posté à 12h09 le 23/10/2008
    • Journaliste 19668
      Photojournaliste

    Est-ce qu’on a le droit de penser, sans provoquer une émeute que LES RELIGIONS sont néfastes pour la planète ?

    A t’on le droit d’avoir fait le constat que LES RELIGIONS sont la source de guerres depuis la nuit des temps, que les hommes se battent pour des dieux qui n’existent peut-être pas ?

    Peut-on afficher que l’on en a marre de voir que la religion s’infiltre partout et qu’elle tente d’imposer sa propre manière de voir les choses... ?

    Peut-on penser qu’un mécréant puisse avoir plus de morale qu’un croyant ?

    Peut-on penser qu’il faudrait éradiquer les religions de la planète ?

    Je suis un peu « provoc » mais j’en ai marre d’entendre parler de curés, d’imams, de rabbins et autres hommes de robe... !

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 12h13 le 23/10/2008
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    L’Islam dans la laïcité ? intéressant, mais ce n’est pas gagné, surtout lorsqu’on lit « la déclaration islamique universelle des droits de l’homme » - sept 1981 par Le conseil islamique pour l’Europe
    Lien

    ou « Déclaration du Caire sur les droits de l’homme en Islam », texte plus récent de 1990
    Lien

    Alors, pour aider tous les musulmans « réformateurs » qui voudraient vivre l’islam en accord avec la laïcité, il faudrait déjà que l’Etat français soit intransigeant sur la notion même de laïcité, au lieu d’aider les écoles privées (en très grande majorité catholiques), arrêter de se mêler des associations religieuses (CFCM), arrêter de mêler les représentations de l’Etat à la pompe de l’Eglise (accueil du Pape) etc etc etc

    Que l’Etat n’oublie pas que la religion (quelle qu’elle soit) est affaire privée.

  • Gotch
    Gotch répond à nimenoii
    • Posté à 08h55 le 25/10/2008
    • Internaute 15306

    Essayons de bien distinguer entre le croyant et sa croyance, et la religion, normative, ségrégationniste (« eux » et « nous »), qui canalise le croyant dans un système auquel il est parfois difficile de se soustraire en partie.

    La laïcité a ce très grand avantage de bien distinguer le croyant, qu’elle respecte aussi longtemps qu’il respecte les pensées et les actes des autres citoyens, et la religion qui est une forme d’association comme une autre, au même titre qu’une équipe de joueurs de pétanque, et doit le rester. C’est d’ailleurs ce que notre président actuel s’amuse à saper en profondeur, en mettant en avant « sa » religion à lui, au mépris de ceux qui respectent la laïcité, donc qui respectent son droit à être croyant discrètement. Pour la discrétion, on repassera !

    En soi, une religion n’est pas mauvaise, mais les prosélytes qui s’en réclament lui donnent souvent une mauvaise presse qu’elle ne mérite pas forcément.

  • mamane
    mamane répond à caro
    le futur c'était mieux avant
    • Posté à 07h42 le 26/10/2008
    • Internaute 44657
      le futur c'était mieux avant

    Quelle est le rapport entre les texte que vous citez (et bravo de fournir la source c’est assez rare de voire cela) et l’Islam ?

    Ne mélangez pas des initiatives personnelles et l’Islam, s’il vous plait. C’est une « défaite de la pensée », que faire cela je trouve.