
Les « jeunes de banlieues » vieillissent eux aussi…
Photographe chez Magnum et réalisateur, Patrick Zachmann s'est demandé pourquoi, depuis des décennies, on parlait toujours de « jeunes de banlieues », comme s'ils ne vieillissaient jamais. Son film « Bar centre des autocars » retrouve, vingt ans après, des anciens stagiaires alors en difficulté qu'il avait initiés à la photographie.
Comment s'appelaient-ils déjà ? … Il y avait bien Ali, dont il se souvenait le mieux parce que c'était le plus investi dans l'histoire. Et puis César, aussi, parce qu'il avait choisi un étrange sujet de travail : les gorilles… Il fantasmait même d'en devenir un « pour ne plus penser, ne pas réfléchir, ne pas tout remettre en cause… » Mais tous les autres du groupe, comment s'appelaient-ils déjà ?
Il y a plus de vingt ans, Patrick Zachmann, photographe de l'agence Magnum, animait un stage pour des jeunes en difficulté dans les quartiers Nord de Marseille.
Il avait choisi l'identité comme thème central et avait demandé à ces minots, âgés de 16 à 18 ans, de mêler à leurs images des textes, des poèmes, des rêves… Pour clore le stage, chacun avait réalisé et emporté un livret personnel dont le photographe avait gardé un exemplaire.
Et puis un jour, cette question : où sont-ils ou, plutôt où en sont–ils ? Réalisateur de plusieurs documentaires, Patrick Zachmann décide que cette interrogation sera le sujet de son prochain film. Mais pourquoi surgit-elle un jour de l'an 2005 et pas avant ? (Voir la vidéo)
Patrick Zachmann les a trouvés. Mais avant, il les a cherchés. Presqu'un autre scénario de film, d'ailleurs. Installé à Marseille pendant plusieurs semaines, il cherche tout bêtement dans le bottin le nom d'Ali, celui dont il était le plus proche. Emotion de cette étrange retrouvaille. Bien sûr qu'il se rappelle de ce « prof de photo ».
Il lui raconte aussitôt qu'à la cité Bassens, l'endroit où Patrick l'avait photographié, et bien « c'est un commissariat de police maintenant. Le plus grand d'Europe ». Ali va bien. Il tient un café, le Bar centre des autocars, situé en face de la gare Saint-Charles.
L'idée du film l'enthousiasme et il donnera volontiers un coup de main à Patrick pour retrouver les autres. Hacène, par exemple, n'a jamais quitté la cité Bassens et a traversé la came. (Voir la vidéo)
Paul, d'origine vietnamienne, est coursier. Sa femme l'envie d'avoir quelqu'un qui débarque comme ça, pour le retrouver et faire un film sur lui… Chérif, lui, après un séjour en prison, a déménagé en ville, fondé une petite famille et travaille à La Friche, lieu culturel marseillais.
Lorsque Patrick Zachmann l'appelle, il se souvient, oui, mais d'abord, il se méfie. « Qu'est-ce que les keufs sont en train de me manigancer… ? » Finalement, le photographe sera convié à dîner chez lui et présenté à son fils unique comme l'ancien « maître de papa ».
Comme si, pour lui qui n'a pas pu étudier, la photographie constituait soudainement un rare savoir à montrer à son gamin. Avec images à l'appui : chaque fois que le photographe retrouve un ancien stagiaire, il sort les clichés du passé, laisse les commentaires se dire. Alors… aujourd'hui proches de la quarantaine, s'en sont-ils sortis ? (Voir la vidéo)
Certains se sont reconstruits. D'autres restent introuvables. Ali, le premier retrouvé, n'a plus jamais rappelé. Patrick Zachman a fini par apprendre qu'il a été assassiné, juste avant le tournage, on ne sait ni par qui, ni pourquoi. « Bar centre des autocars » lui est dédié.
Aucune trace de César, non plus. On le dit devenu SDF dormant près d'un pont. Zachmann s'y rend, montre la photo de cet ex-stagiaire de 17 ans aux uns aux autres, en vain. Alors, le photographe finit par se rendre au zoo, l'endroit jadis favori de César. A défaut de le trouver, il part en quête des singes que ce dernier avait photographiés. Mais eux non plus n'habitent plus ici…
Jusqu'au jour où, au détour d'une rue, le photographe tombe sur lui, affalé sur le trottoir, cheveux et barbe hirsutes, parlant seul ou criant. Comme transformé en animal. Patrick Zachmann le reconnaît aussitôt, n'en fera qu'une seule image pour le film, de loin, par pudeur. Et par chagrin.
Patrick Zachmann a surtout reconstitué des itinéraires personnels. Des histoires très marseillaises aussi, tant leur identité hexagonale est fondue dans cette ville. (Voir la vidéo)
Hors du sociologique et du politique, son regard de réalisateur, mais aussi de fils d'immigré comme eux (juif pour sa part), accorde à ces personnages une individualité à laquelle notre société leur donne rarement le droit…
« Ce film est très fort parce que non, on ne se ressemble pas tous, dit Yamina, la sœur d'un des personnages du film, au sortir de la projection qui a eu lieu à Marseille en présence de tous les protagonistes. Enfin, dans le bonheur, si, tout le monde est pareil, mais dans le malheur, chacun a sa propre histoire. »
Tous sont KO d'émotion. Tous ont l'étrange sentiment qu'après tant d'épreuves, ils sont des « miraculés ». Du coup, « Bar centre des autocars » est un film qui ne relève plus de l'immigration française mais, tout simplement, de notre histoire nationale. (Voir la vidéo)
► Bar centre des autocars de Patrick Zachman, jeudi 9 octobre à 20h00 à La cité de l'Immigration.
► Terres de banlieue une exposition de photographies de Patrick Zachmann, retracera à partir de mai 2009 vingt-cinq ans de son travail sur le sujet. « Bar central des autocars » y sera diffusé durant toute la manifestation, jusqu'en septembre.
► Vidéos : Rémi Leroux/Rue89
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De zorbek
12H33 | 09/10/2008 |
Chapeau pour l'idée du film, chapeau pour l'article. Franchement bravo.
De Biniou
étudiant | 12H49 | 09/10/2008 |
Heureusement qu'il existe encore des gens pour faire réfléchir humainement aux problèmes des banlieues. Ce genre d'initiative permet d'oublier le nombre inimaginable de caricatures véhiculées par les médias. Les exemples que peuvent représenter ces jeunes qui ont fini par s'en sortir permettront peut-être de redonner espoir aux autres.
Encourageons ces initiatives !
à Biniou
De Sustainable_Gupta
Reparti | 02H32 | 10/10/2008 |
J'ai l'impression que l'article est moins optimiste que vous. A le lire, seuls Paul et Cherif s'en sont sortis, et encore après bien des difficultés. Le film montre t'il d'autres exemples qui ont mieux réussi ?
De michel 13
| 13H02 | 09/10/2008 |
Au travers de cet article très intéressant, le film donne l'impression de traiter un sujet complétement délaissé. P.Zachman a certainement réalisé un film très humain, très sensible. Dans les vidéos on sent que le réalisateur est vraiment en quête de retrouver les liens créés entre ces jeunes et lui il y a 20 ans. Dans ce film P. Zachman doit nous offrir une belle tranche de vie, comme souvent avec ses photos. Merci pour cet article.
De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 14H23 | 09/10/2008 |
Ce professeur de photographie semble vouloir sortir des clichés . C'est tout à son honneur .
De Fifidou
Thésard en Physique | 14H40 | 09/10/2008 |
Ce qui est dit ici m'a franchement donné envie de voir ce film. Ca m'a tout l'air d'une oeuvre et d'un témoignage poignant.
Mais il n'y aurait-il pas moyen de voir le film entre ce soir (où je ne peux pas le voir) et mai 2009 (date à laquelle l'existence de ce film n'aura pas laissé de traces dans ma mémoire ?
à Fifidou
De Rémi Leroux
Rue89 | 15H00 | 09/10/2008 |
Je pense qu'il vous faudra patienter, malheureusement. Aucune chaîne télé n'a voulu programmer « Bar centre des autocars » et il n'est pas prévu pour l'instant qu'il soit diffusé ailleurs. De la difficulté de parler de ce genre de sujet ?
à Rémi Leroux
De Billyglou
culturel | 20H01 | 09/10/2008 |
Il faut inciter les salles de cinéma à montrer ce genre de films, à Marseille la projection à l'Alhambra a réuni 150 personnes qui étaient bouleversées..certes les protoganistes du film étaient là mais des séances ou Zachmann serait là lui tout seul serait tout aussi bien voire mieux…voir ce film à plusieurs c'est le but !
Donc que ceux qui veulent voir ce film suggère fortement à la salle de cinéma a côté de chez eux de le faire, alors bien sur n'allez pas voir le multiplexe mais les salles municipales, associatives, en banlieue parisiennes toutes les salles dépendent des municipalités et doivent passer ce film…
C'est un film à partager et pas uniquement à voir.
à Rémi Leroux
De PIT LE CHIEN
11H16 | 11/10/2008 |
Ce serait pourtant un sujet pour Arte ou Planete qui ont déjà diffusé des docs de ce type. Je me souviens notamment d'un formidable documentaire en deux volets (oublié le titre, réalisateur de Lestrade, je crois…) sur des enfants d'une cité du Havreque l'on retrouvait quelques années plus tard ( devenus « grand-frère » ou voyou, s'en étant sortis ou pas…). L'un des jeunes est devenu comédien, il a tourné dans Carnaval , avec Sylvie Testud, un long métrage « nordiste » très apprécié lors de sa sortie.
J'espère que « Bar centre des autocars » sera présenté au FIPA à Biarritz en Janvier. Là, il aurait ses chances d'être acheté…
De 94Repenti
Futur Riche | 14H47 | 09/10/2008 |
Magnifique, moi aussi j'ai envie de voir ce film.
Il a l'air très enrichissant culturellement et complètement contemporain.
Bravo
De Chich
Amateur d'orthographe | 14H51 | 09/10/2008 |
Ouai c'est une foutu bonne idée ce film… dommage d'être à Madagascar, je risque pas de le trouver en DVD pirate par ici… mais bon j'espère que quand je rentrerai il sera sorti (et trouvable) en DVD
De gerard 13
centre bourse | 15H50 | 09/10/2008 |
En dehors de la cité de l'immigration ce soir le film sera-t-il visible ? ?
Merci
à gerard 13
De Rémi Leroux
Rue89 | 11H07 | 10/10/2008 |
J'ai eu quelques informations supplémentaires sur les projections du film. Contrairement à ce que je postais hier (ci-dessus), il y a deux projections prévues ces jours-ci.
à Rémi Leroux
De isa_un soir
d'automne | 19H57 | 11/10/2008 |
De façon pragmatique, y-a-t il une adresse à contacter si l'on veut organiser une projection ?
De hycare
15H53 | 09/10/2008 |
Excellent !
Pensez vous qu'il sortira en dvd ?
De yoyo71
sur la route | 16H26 | 09/10/2008 |
Poursquoi aucune chaîne télé ne veut programmer ce film excellent
Quelles raisons ont-elle évoquées ?
à yoyo71
De Mr_Quiconque
17H44 | 10/10/2008 |
Parce que le crédo des chaines de télé dominantes est de ne parler des banlieues qu'en période pré-électorale en des termes et avec les résultats que l'on sait. Les chaines en parlent également avant le vote de certaines lois, « les policiers caillassés », « les voitures incendiées », « les bandes de mineurs », « comment ça une bavure policière, mais non ! ? ! ».
Manquerait plus que les français s'apitoient sur le sort des banlieues ! …Avec la complicité des chaines des vendeurs de canons et patrons du CAC40 ! ? ?
Ce travail est un témoignage dans la lignée du photo-journalisme, ce n'est tout simplement pas compatible avec la télé-réalité qui elle rime avec divertissement.
Pour comprendre la situation des banlieues, la « ghetto-isation » des cités, le travail de Loïc Wacquant aux états-unis donne aussi des clés pour comprendre les dérives constatées en France.
exemple :
De l'Etat social à l'Etat carcéral
L'emprisonnement des « classes dangereuses » aux Etats-Unis.
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/07/WACQUANT/10652.html
De delavergne
journaliste | 16H33 | 09/10/2008 |
« la cité, pas un lieu pour s'intégrer à la société » : on n'en doute pas, mais ce film montre - mlaheureusement - qu'il faut en sortir pour réussir…
c'est vraiment triste de se dire qu'on doit sortir d'où on est né pour avoir une vie un minimum dans la norme.
De Irfan
19H50 | 09/10/2008 |
Un article très bien écrit, avec un thème intéressant et trop peu traité dans les médias. Pour ceux qui y habitent, et ceux qui la connaissent de façon générale, la « banlieue » est un territoire à part entière, obéissant à certaines logiques liées à la ville-centre évidemment, mais aussi à ses réalités intestines. Et, plus que tout autre territoire français sans doute (hors peut-être le rural profond, et encore), elle souffre des idées préconçues : d'abord, cette « banlieue », ce n'est pas « la banlieue », mais une façon facile de dire « les quartiers de banlieue où il y a de la délinquance », puisque « la cité » ne convient pas non plus - personne ne parle des cités tranquilles, multiculturelles, bien animées, et sans trafic de drogue particulièrement fort.
Le cinéaste cible bien l'un de ces principaux préjugés : les « quartiers chauds » seraient constitués de parents en difficultés, connaissant chômage et remises en question culturelle, et de « jeunes ».
Les enfants, on oublie ; les 30-45 ans, s'ils ne sont pas les parents de ces « jeunes », on oublie ; les vieillards, on en parle parfois, surtout s'ils sont blancs et un peu racistes, ronchons, et dérangés.
C'est bien de donner un autre regard (comme le documentaire « Par-delà le périph' » aussi, par exemple).
Par contre, dans l'article même, deux petites choses me chiffonnent :
- « fils d'immigré (juif pour sa part) » : juif, ça n'indique pas qu'un de ses parents a migré.
- « un film qui ne relève plus de l'immigration française mais, tout simplement, de notre histoire nationale » : je comprends bien l'idée, mais je trouve la formule très maladroite, l'immigration française est une part essentielle de l'histoire contemporaine de la France, et peu de gens le nient.
De Utilisateur désinscrit 2
nc | 21H11 | 09/10/2008 |
Merci Souâd Belhaddad pour cette belle découverte. On en redemande et surtout, on veut voir « Bar centre des autocars ».
De ZYXXYO
21H48 | 09/10/2008 |
C'est ce que j'appelle un excellent travail de journalisme, bravo.
De John Vink
Photojournaliste | 03H54 | 10/10/2008 |
Patrick,
Je n'arrive pas a voir les films (trop long a charger…).
Tu me prepares un DVD pour quand je reviens ?
Amities
De cunégonde
11H04 | 10/10/2008 |
Bravo pour cet article(excellent, bien trouvé, pensé, écrit), et pour le film qu'on a hâte de voir, c'est ce genre de jounalisme que l'on devrait lire , voir et entendre plus souvent ! Il est à lui tout seul un argument contre ceux qui disent, à tort, que le journalisme est soit pas du tout d'avenir, soit totalement dicté par l'audimat, qu'il y a plus d'avenir dans la pub…
La réflexion de Patrick Zachman qui ouvre l'article (les « jeunes des banlieues », compent vieillissent-ils ? ), on l'a eue aussi (en tout cas moi oui), mais on n'avait pas la réponse. C'était le rôle des médias de nous informer dessus et de poser les bonnes questions, et c'est un bon point pour Rue 89, bien seule quand même.
Cet article, ce film, montrent que l'information de qualité, les enquêtes rigoureuses sur des sujets peut-être pas considérés comme « brûlants », mais importants, primordiaux sur le court et le long terme (comme l'écrit Souad Belhadad, le filme porte sur l'histoire, l'identité de la France) sont nécessaires.
On peut mesurer à notre joie de les lire, combien elle nous a manqué, cette information-là, combien est mauvaise, aussi, la situation de la presse en France (entre érosion des ventes ; concentration et atteintes une indépendance fragile ; précarisation des journalistes ; tendance un peu paresseuse, mais aussi dictée par l'audimat et la pub, à traiter de sujets dont a parlé un tel confrère, des sujets « porteurs » ou déjà trouvés comme les élections américaine ou Sarkozy - même si les articles sur ces sujets sont très souvent pertinents et utiles, il y a un effet redite, pataquès, voyez les récriminations régulières que vous obtenez, même à Rue 89, sur le trop-plein d'articles sur notre président, dues non à la -bonne- qualité de l'info sur Sarko délivrée par Rue 89, mais au fait que le lecteur à déjà lu, vu, entendu 50 fois parler de NS dans la journée…).
Mais on aussi peut être très content et encourager très fort ce genre d'info, en espérant qu'il y en ait plus, et plus visibles (pas un entrefilet ou une 15ème page comme souvent, plutôt la une ! )
De Diane67
11H37 | 11/10/2008 |
BRAVO