
Marseille capitale de la culture : un jackpot pour les artistes ?
La semaine prochaine, « Marseille Provence 2013 » passe son grand oral pour devenir « capitale européenne culturelle ». Précarisés mais invités à s'enthousiasmer, les artistes s'interrogent sur cette soudaine promesse d'un Eldorado économique…
Une enquête du Ravi, mensuel régional satirique qui squatte tous les mois Rue89 Marseille.

L'heure de vérité approche. Après la visite, le 3 septembre, d'une délégation européenne à Marseille, dix membres de la candidature provençale au titre de capitale européenne de la culture, dont Jean-Claude Gaudin, doivent se rendre le 15 septembre à Paris pour plaider leur cause face aux autres finalistes : Bordeaux, Lyon, Toulouse.
La machine à communiquer fonctionne à plein : chaque citoyen est appelé à soutenir le projet qualifié par la presse Hersant de « scintillant jackpot économique » (dans La Provence, le 17 août). L'association Marseille Provence 2013 est présidée par Jacques Pfister, également patron de la Chambre de commerce et d'industrie.
« Un euro investi, cinq à six euros récoltés »
Il est donc beaucoup question d'argent dans cette affaire et des soixante-douze millions de recettes empochées par Lille en 2004. Dominique Vlasto, l'adjointe marseillaise chargée de la candidature, et du tourisme, est affirmative : « Pour un euro investi, ce sont cinq à six euros récoltés » (Marseille l'Hebdo, le 27 août).
Et les artistes ? Tous ne parviennent pas -les ingrats ! - à endosser avec enthousiasme la panoplie du parfait fan. « Je crains que cette candidature ne soit qu'un miroir aux alouettes dangereux », reconnaît Yves Fravega, délégué régional du Synavi.
Le Syndicat national des arts vivants, qui regroupe des compagnies indépendantes, a claqué la porte des entretiens de Valois initiés par la ministre de la Culture. Motif ? A quoi bon s'entretenir quand le désengagement permanent de l'Etat « jette nombre d'artistes dans l'impossibilité de continuer leur métier » ?
Yves Fravega dont une création de sa compagnie, L'art de vivre, a été labellisée « Marseille Provence 2013 », poursuit :
« Bernard Latarjet et son équipe, qui portent la candidature, n'ignorent pas nos problèmes, veulent un projet exigeant, pas forcément que des paillettes et de la poudre aux yeux. Mais on ne voit toujours pas poindre le signe d'une détermination politique claire dans cette ville pour la culture et ses artistes.
« C'est si redoutable qu'il faut se résigner à gagner à la loterie d'une candidature pour obtenir peut-être des moyens que l'on nous dispense au compte-goutte aujourd'hui ! »
Dans un contexte de désengagement de l'Etat dans la culture
Renaud-Marie Leblanc, le représentant régional du Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) ne croit guère lui non plus à une soudaine manne financière :
« La Drac (Direction régionale des affaires culturelles) nous dit que ce serait une catastrophe si nous n'avions pas le label. La candidature est certainement une bonne affaire pour le tourisme. Pour les artistes du cru, cela reste à prouver. »
Même s'il affirme vouloir valoriser les acteurs culturels locaux, Bernard Latarjet argumente sur le « manque de manifestations de référence internationale » et souhaite en créer deux : Via Marseille, festival européen des arts dans l'espace public, et Intermed, pour présenter la création contemporaine en Méditerranée.
« J'ai du mal à oublier que Latarjet est l'auteur en 2003 d'un rapport assassin sur les intermittents et le théâtre public, celui qui a dit qu'il y avait trop d'artistes et de médiocrité, s'inquiète Renaud-Marie Leblanc, également metteur en scène et fondateur de la compagnie Didascalies ans Co :
« A quoi bon créer de nouveaux festivals alors qu'Avignon et le festival de Marseille bouffent déjà tout l'argent ? Passé 2013, comment va-t-on pérenniser tout cela alors que la situation empire sans cesse pour la culture ? Les artistes qui travaillent depuis des années pourront-ils surfer sur la vague de 2013 ou seront-ils noyés ? »

L'argent privé pour sauver la culture ?
Face au désengagement de l'Etat que ne compensent pas les collectivités locales, Marseille Provence 2013 propose implicitement une porte de sortie : miser à grande échelle sur le monde économique et le mécénat.
“L'énergie a été beaucoup plus mise à draguer les entreprises que les artistes, tacle encore Renaud-Marie Leblanc. Malgré cela, la part de l'argent privé dans le financement de 2013 pourrait seulement être un petit 15% alors qu” on promettait 25% au départ. »
Pendant que les affiches vantent le rêve européen, les responsables locaux du Syndicat français des artistes interprètes (SFA) ne cessent eux aussi de constater les dégâts que cause la réforme de l'intermittence en 2003 et du « plan social » permanent qui frappe depuis les professions artistiques.
« Tous les jours, je reçois des coups de fil d'artistes qui perdent leurs assedics. Nous avons désormais beaucoup de travailleurs pauvres dans nos rangs », déplore Danielle Stefan, comédienne et déléguée régionale du SFA.
Sans trop se faire d'illusions, sans espérer vraiment être « partenaire » de la candidature européenne, son syndicat a envie d'être « positif », « impliqué » sans se départir d'une certaine « vigilance ».
« Bernard Latarjet est un technocrate, auteur d'un rapport décrié préconisant des solutions pour durcir les entrées dans nos métiers, mais le projet qu'il défend est ambitieux sans se voiler la face sur l'état réel de la culture de la ville, explique Danièle Stefan.
« Nous ne voulons pas que Marseille-Provence 2013 se fasse sans nous, que les acteurs locaux n'obtiennent que des miettes, que l'opération ne reste qu'une vitrine. »
A la grande loterie culturelle, si 100 % des gagnants auront tenté leur chance, il risque d'y avoir aussi de nombreux perdants…
Photo : La compagnie marseillaise Générik Vapeur… à Shanghaï (Ming Ming/Reuters).
- 7569 visites
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 82557 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque






























5
De Spiripotain
dilettante | 20H37 | 06/09/2008 |
Marseille, capitale culturelle européenne ? pourquoi pas.
Encore faudrait-il que la France représente encore quelque chose dans le domaine de la culture, ce qui est loin d'être gagné.
Marseille, capitale de quoi, alors ? de l'animation culturelle ? de l'esbrouffe ? du business artistique ?
L'état des arts traduit ce qu'est devenue la France en Europe et dans le monde occidental. Un pays à la traîne, soumis aux modes américaines, une délicieuse région imbue de son passé. En réalité les choses se passent -à Londres, à Berlin, à Madrid, plus à Paris.
Mais puisque nous sommes si satisfaits de nous-même et si content de nous admirer, autant continuer. Autant nourrir des centaines de bureaucrates, des milliers d'artistes, c'est une façon d'entretenir la fiction collective.
De Nadja.R
...au centre tranquille du malheur | 22H55 | 06/09/2008 |
A chaque fois que je vois les affiches dans les rues de Marseille je suis morte de rire…Ca fait 5 ans que je suis ici et franchement s'il y a une ville qui mériterait le titre de capitale culturelle dans les Bouches du Rhône ce serait Aix en Provence…chose que je regrette, vu que je suis marseillaise et non aixoise.
Un petit exemple de la pauvreté des institutions culturelles, parlons des musées de Marseille…Le musée d'art contemporain situé dans un lieu excentré et loin de tout (sauf d'un grand centre commercial, mais ceux qui font leurs courses ne le savent pas).
Avant une mini brochure paraissait régulièrement et permettait de se tenir informé avec précision des expos des musées de Marseille (Internet ça marche moyen, rarement mis à jour et très confus pour ce qui est des expos)…Depuis cette année la brochure ne paraît plus…quand j'ai demandé pourquoi on m'a fait comprendre que les musées de Marseille n'en avaient plus les moyens…Une ville qui traite ses musées de cette manière ne mérite pas le titre de « Capitale Européennne de la Culture ». Avant de vouloir frimer il faut arrêter de traiter les arts et les artistes comme de la m***. Et cela je le dis en connaissance de cause, je fais partie de ceux qui « font vivre la culture » bénévolement, et je fais partie de ceux qu'on a harcelé pour « travailler » au lieu de me consacrer à un « loisir ».
Ca pour faire des affiches et les placarder partout dans Marseille « y a du fric, mais pour éditer une brochure qui avait son utilité non “y en a plus.
De Pierre13
08H31 | 07/09/2008 |
1/ Aix fait partie de la candidature de Marseille-Provence, donc pas la peine de savoir si Aix est mieux que Marseille.
2/ Le titre de Capitale n'est pas donné à une ville qui a déjà une bonne situation, mais plutôt à une qui en a besoin, veut développer la culture, et est un enjeu européen
3/ Par ailleurs, vos critiques sont hélas justes
De Jide1
oise | 10H14 | 07/09/2008 |
Le picard que je suis est allé visiter les sites Internet des 4 villes candidates.
Globalement, je trouve le projet Toulousain beaucoup plus séduisant que ceux de Lyon, Marseille et Bordeaux. Les projets de ces trois villes sont d'abord présentés comme une opportunité d'ostentation politique (montrer ce que nous sommes, ce que nous valons, nous faire-valoir), quand celui de Toulouse fait valoir un vrai projet culturel (pour résumer « repenser l'espace public du XXIème siècle autour d'un bien commun partagé »).
Bordeaux et Marseille sont les plus auto centrée sur elle-même. Pour la première, il ne s'agit que de « se révéler à nous-mêmes et à l'Europe » et de « mieux occuper en Europe la place symbolique qu'une longue histoire (…) nous autorisent à revendiquer ». Rien que ça, Juppé a les chevilles qui enfle.
De même, Marseille justifie d'abord sa candidature parce qu'elle le mérite, mais absolument pas autour d'un vrai projet culturel.
Du côté de Lyon également, le projet (inventer la ville de demain) passe derrière « l'occasion de montrer son nouveau visage et d'affirmer les promesses du futur que (la vile de Lyon) se construit aujourd'hui »
Ostentation et chauvinisme sont mes mamelles des projets culturelles du 21 ° siècle.
De fx-images
Marcheur-Photographe | 15H45 | 07/09/2008 |
A Marseille, la culture, c'est comme la confiture :
moins Marseille en a, et plus elle l'étale…
Ou comme le parachute :
quand on en a pas, on s'écrase…
PS : en tous cas, y a un putain de chemin à faire…
http://www.fx-images.com