15/12/2009 à 11h11

M6 et Rue89 ont-ils eu raison de diffuser la conversation de Dati ?

Pascal Riché | Redchef Rue89

Lundi, nous avons décidé de reproduire les propos de Rachida Dati enregistrés (volés » ? ) par une équipe de M6 alors que l'eurodéputée se plaignait auprès d''une de ses amies de l'ennui que son mandat lui inspirait. (Ecouter le son)

Audio file

Rachida Dati au Parlement européen (M6)

Nous n'aurions pas diffusé la conversation si nous l'avions nous même
surprise, car le moyen utilisé (un micro oublié capturant une conversation téléphonique) n'est pas très loyal. Mais la
rediffuser ne nous a pas posé de problème particulier.

Quelques lecteurs ont estimé que nous contrevenions à notre déontologie journalistique en reproduisant ce document violant, selon eux, la vie privée de l'ancienne garde des Sceaux. Je reproduis ici un échange intéressant avec le riverain Hemenate, très agacé de notre choix.

J'ai rajouté quelques liens et fait quelques coupes, mais vous pouvez retrouver ici l'échange dans sa version originale. Nous serions heureux d'avoir votre avis sur la question.

Hemenate. Et donc à la Une de Rue89, on a une conversation téléphonique volée, donc privée, de Rachida Dati... Bref, du journalisme du plus bas étage qui soit, qui n'aura bien entendu aucune honte à enchaîner sur un article critiquant la peopolisation du politique, ou la mise en place de caméras de surveillance. La cohérence d'une ligne éditoriale est désormais un luxe. Faites ce que je dis, pas ce que je fais...

PS. Simple question déontologique pour la rédaction si elle venait à passer par là : la diffusion, ou non, de cette « information » a-t-elle ne serait-ce que posé question ?

Pascal Riché. Bien-sûr que nous nous sommes posé la question ! Mais nous avons estimé que nous ne sommes pas ici dans un cas de
« vie privée » : Dati est dans son cadre de travail, suivie par des
caméras. Elle porte un micro. Elle n'évoque pas sa vie privée au
téléphone, mais son mandat.

Ce qu'elle dit contient une information qui n'est pas sans intérêt.
Elle dit explicitement que le travail pour lequel elle a été élue
l'ennuie. C'est, il nous a semblé, un élément intéressant, au moins
pour ses électeurs, et pour quiconque s'intéresse au fonctionnement du
Parlement européen. Enfin, répondez si vous le pouvez à ces trois questions :

Hemenate. Bien sûr que si, il s'agit bien de respect de la vie privé. Le micro est en principe éteint, et le fait d'être sur son lieu de travail n'a rien à voir là-dedans. Je vous renvoie au droit du travail qui protège la vie privée y compris sur le lieu de travail ; même l'employeur ne peut enregistrer les conversations téléphoniques de ses employés sans les avoir prévenus. [...]

Je considère personnellement cette information comme sans intérêt. Il s'agit une nouvelle fois d'un « buzz » qui participe encore et toujours de l'ultra-personnification du politique, reléguant les idées au second plan, derrière les petites déclarations d'untel ou d'une telle. Pas besoin de faire un dessin, depuis à peu près 20h00, cet article sur une conversation privée de Dati est à la Une.

A la Une DEVANT la conférence de Sarkozy, mais aussi DEVANT le plan Barroso. Plan Barroso qui est sûrement moins important pour « pour quiconque s'intéresse au fonctionnement du parlement européen. » Ou de la commission en l'espèce ? [...]

Mon sentiment c'est que, fonctionnant grâce à la publicité, vous valorisez les « infos » en fonction du flux qu'elles vont potentiellement créer plutôt qu'en fonction de leur qualité supposée. La déontologie s'effaçant devant le clientélisme. En réponse à vos questions, je considère tout à fait qu'on pouvait très bien, et qu'on aurait dû, se passer des trois cas que vous évoquez.

Cependant, les divulgations des cas de Devedjian, et surtout de Hortefeux, peuvent tout de même être légitimés car ces affaires mettent en scène des actes pouvant potentiellement faire l'objet de sanctions pénales (...). Bref, pour faire clair je pense qu'une personnalité politique doit être jugée sur son programme et sur la manière dont elle le met en œuvre, et je me fiche que son mandat l'emmerde ou que ce soit le dernier des salopards.

C'est fou, à vingt-cinq ans j'ai déjà l'impression de radoter des discours de « vieux con ». Pour conclure :

  • Je considère également que la vidéo sur Royal et l'éducation, lors de la campagne présidentielle, n'aurait pas dû atterrir dans la sphère publique. Et vous ?
  • Je considère également que l'adultère de François Mitterrand n'avait rien à faire sur la place publique. Et vous ? Ne trouvez-vous pas, ici, que cela aurait été « un élément intéressant, au moins pour ses électeurs », de savoir quel genre d'homme il était, qu'ils puissent en tirer des conclusions fumeuses sur l'homme politique ?
  • J'ai répondu à vos questions et y ai posé un critère clair : la vie privée entre dans le public quand un acte ou un propos enfreint la loi. Quel est le vôtre ? (...)

Pascal Riché. Cet article n'est pas « DEVANT » la conférence de Sarkozy (qui a fait la Une de Rue89 toute la journée, ce qui n'est pas le cas de Rachida Dati), pas plus que « DEVANT » le plan Barroso, qui était exactement à la même place peu de temps avant. Simplement les articles sont classés par ordre d'arrivée. Par contre, il est intéressant de constater qu'à mise en valeur égale (ou supérieure) par les journalistes, les lecteurs ont beaucoup moins cliqué sur vos deux exemples.

Quand un homme politique est en représentation (plateau de télé, reportage sur lui, blagues devant une caméra, etc), j'ai du mal à penser « vie privée ». Si la vie privée est mise en cause, ce qui arrive, on peut donner une information dans trois cas, à mon avis :

  • Si la personnalité utilise sa vie privée pour promouvoir sa vie publique, on peut en parler. Exemple caricatural : Gary Hart qui met au défi les journalistes de trouver une maîtresse dans sa vie. Ou encore Sarkozy qui ment sur la solidité de son couple avant l'élection de 2007.
  • Si la personnalité utilise sa vie publique pour financer ou promouvoir sa vie privée. Ex : Mitterrand qui emmène sa fille dans ses voyages officiels, aux frais du contribuable. Il fallait le raconter, la presse n'a pas eu le cran de le faire.
  • Si l'élément de sa vie privée éclaire de façon importante la personnalité de l'élu ou du candidat (ex : la preuve que tel homme politique ment, l'info qu'il pistonne un de ses enfants etc).

La vidéo sur Royal et l'éducation est un cas limite, vous avez raison, je ne me souviens plus des circonstances exactes (réunion semi-publique ? privée ? ). Nous n'aurions pas forcément diffusé la vidéo, mais nous aurions certainement donné l'info dans un article. (...)

Mise à jour : précision du deuxième paragraphe.

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  • fdrebin
    • Posté à 11h51 le 15/12/2009

    La discussion entre vie privée ou non n'est pas la bonne. En diffusant des propos tenus au téléphone, vous avez violé le secret des correspondances.

    Lien

    Code Pénal - Article 226-15
    Modifié par Ordonnance n°2000-916 du 19 septembre 2000 - art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002

    « Le fait, commis de mauvaise foi, d'ouvrir, de supprimer, de retarder ou de détourner des correspondances arrivées ou non à destination et adressées à des tiers, ou d'en prendre frauduleusement connaissance, est puni d'un an d'emprisonnement et de 45000 euros d'amende.

    Est puni des mêmes peines le fait, commis de mauvaise foi, d'intercepter, de détourner, d'utiliser ou de divulguer des correspondances émises, transmises ou reçues par la voie des télécommunications ou de procéder à l'installation d'appareils conçus pour réaliser de telles interceptions. »

    Ce que vous avez fait là n'est pas du journalisme mais un délit pénal, de la même nature que si vous aviez intercepté une enveloppe postée par Rachida Dati et que vous l'aviez ouverte.

  • in_rainbows
    • Posté à 12h11 le 15/12/2009

    Les politiques renvoient une image tellement travaillé par les divers conseils en communication etc...si on devait se contenter des images approuvés par les partis...Surtout, le problème qui se pose, a mon humble avis, ce n'est pas seulement le contenu de la politique, mais aussi la façon de faire de la politique...et toute ces petites vidéos prouvent qu'il y a dès progrès à faire aussi a ce niveau là

  • amselme
    amselme
    Optimiste par grand vent
    • Posté à 12h12 le 15/12/2009
    • Internaute
      Optimiste par grand vent

    Le fait de savoir que madame Dati s'ennui à un poste pour lequel elle s'est présentée et pour lequel elle a été élue, est une information importante.
    Elle permet au lecteur de se poser la question de sa véritable légitimité à siéger.
    Peut-être que certain de ses électeurs pourront alors se poser la même question et envisager de choisir une prochaine fois une personne qui désire réellement s'impliquer dans la vie du parlement, et qui prend la mesure réelle de son statut de représentant du peuple.
    A quoi est donc payée madame Dati lorsque son séant est posé sur les sièges de cette assemblée ?

  • AC-89-
    • Posté à 12h13 le 15/12/2009

    Si elle avait parlé avec le père de son enfant cela aurait concerné sa vie privée mais là elle parle de sa fonction d'élue : cela concerne donc sa vie publique et vous avez tout à fait raison de publier ce vidéogramme.

  • Amandine
    Amandine
    graphiste maquettiste freelance
    • Posté à 12h14 le 15/12/2009
    • Internaute
      graphiste maquettiste freelance

    Rachida Dati savait qu'une équipe était en train de faire un reportage, et elle savait qu'elle avait un micro sur elle. De mon point de vue la question de la vie privée ne se pose même pas.

    Si un micro avait été posé à son insu alors là, oui, il ne m'aurait pas paru moral de diffuser cette conversation (pourtant intéressante pour les citoyens, qu'ils aient voté pour elle ou non.)

  • Hemenate
    • Posté à 14h29 le 15/12/2009
    • Internaute

    @ Pascal Riché :

    Tout d'abord je vous remercie de l'intérêt que vous avez porté à mes remarques, ainsi que de vos réponses.

    Ensuite :

    « Simplement les articles sont classés par ordre d'arrivée. »

    Ceci n'est pas exact, si l'ordre d'arrivée est le principe, des ajustements sont fréquemment effectués selon l'importance estimée des informations.
    Par exemple, hier soir l'article sur la conférence de Sarkozy était devant celui sur le Plan Barroso, c'est actuellement l'inverse.

    D'autre part, vu le peu de texte accompagnant, hier soir, le verbatim, « l'info » aurait largement pu trouver sa place dans la rubrique « A chaud » ; quitte à la rappeler en Une ce matin assortie des développements de l'article qui ont suivis.

    Elle aurait également pu figurer dans la rubrique « L'info à trois voix », mais cela aurait impliqué qu'au lieu de se retrancher derrière « Rue89 », un journaliste signe et prenne la responsabilité personnelle de la diffusion quant à d'éventuelles critiques.
    Ce qu'il pourrait trouver embarassant, malgré toute la légitimité qu'il accorde à cette info ?

     » Par contre, il est intéressant de constater qu'à mise en valeur égale (ou supérieure) par les journalistes, les lecteurs ont beaucoup moins cliqué sur vos deux exemples. « 

    Je pense qu'il est regrettable, pour le journalisme en général, que cette information ait été diffusé.
    Et qu'il est encore plus regrettable que cette information ait fait l'objet d'une mise en valeur sur-dimensionnée, dans le simple but de créer du flux d'internautes, car c'est effectivement ce genre de polémiques stériles qui soulèvent d'extase les foules.

    Voilà pourquoi j'opposais éthique journalistique au sens le plus noble du terme, et clientélisme de “commerçant” mettant son “produit” en tête de gondole.

    Pour finir, c'est tout à votre honneur d'avoir retransmis le débat sur l'opportunité de cette diffusion.

    Cependant, ne perdons pas de vue que l'éthique d'une profession doit résulter de la conception qu'en ont ses professionnels.
    Et surtout pas d'un sondage auprès de ses usagers.

    Bref, le clientélisme est l'ennemi de l'éthique :
    Il est important que Rue89 soit à l'écoute des critiques de ses lecteurs afin de permettre d'éventuelles remises en question.
    Pourtant, si on considère que l'information n'est pas un produit comme un autre, Rue89 ne doit pas définir son éthique en fonction des attentes de ses lecteurs.
    Ce qui vaut donc évidemment pour les miennes.

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    PS : Il me semble qu'il y a un petit problème quant à vos trois critères :

    Dans le prolongement de votre l'article sur Dati, vous retranscrivez un message qu'elle aurait laisser sur le téléphone portable de Fillon :

    “ Cher François, je voulais te dire que la mairie m'intéresse beaucoup. Il y a de grandes chances que je me présente. D'autant que la dernière fois tu m'avais dit que tu n'étais pas partant. Discutons-en. ”

    Je serai curieux que vous m'expliquiez en quoi ces propos ne relève pas de la vie privée ?
    Et surtout en quoi la diffusion ce message téléphonique répond à l'un de vos trois critère ?

    Trois critère qui font, pour moi, désormais jurisprudence, et que je ne manquerai pas de rappeler à l'occasion.

  • nono le simplet
    nono le simplet
    bidochon
    • Posté à 15h24 le 15/12/2009
    • Internaute
      bidochon

    continuez à faire ce « sale boulot » que vous reprochent les pisse-froids , vous êtes tellement rares à le faire . Le journalisme costume-cravate ou tailleur Chanel y en a marre .
    Le code de déontologie, certains se sont assis dessus depuis si longtemps que leurs fesses sont déformées .
    De plus l'info est hautement politique et symptomatique de tous ces pique-assiettes qui viennent polluer la scéne politique par intéret , arrivisme .
    Si elle s'emmerde à Strasbourg elle n'avait qu'à pas y aller .
    Et ce n'est pas une question de bord , c'est valable pour tous .
    Si j'embauche un gars qui s'emmerde à faire le boulot que je fais aussi avec lui je lui demande gentiment d'aller s'emmerder chez quelqu'un d'autre .
    De toutes façons on le savait qu'elle ne voulait pas y aller , déjà qu'elle s'emmerde à la mairie du 7ème ...
    Merci à vous , journalistes non formatés à l'auto-censure servile .