Aides à la presse : est-ce bon pour Rue89 ?

A la sortie des vœux de Nicolas Sarkozy à la presse, à l'occasion desquels il a annoncé une batterie de mesures pour aider la presse, les quinquagénaires mâles qui peuplaient la salle arboraient de grands sourires. « Cela va dans le bon sens », se congratulaient-ils.

Je les comprends : ce qui est en jeu, cette année 2009, ce n'est pas moins que la survie de journaux comme l'Humanité, Libération, ou même Le Monde. Des titres liés à l'histoire de ce pays, à sa vie politique. Certaines annonces sont de très bon augure (comme celle d'une ouverture de négociations avec le Syndicat du Livre, avec pour objectif de baisser le coût de l'imprimerie de 30%).

Pourtant, j'avais aussi cette désagréable sensation de voir des junkies sortir de chez leur dealer. Dans une démocratie, on ne doit pas se réjouir de l'ajout de nouvelles perfusions publiques dans les veine des médias.

Le dealer aussi, pendant son discours, souriait. Il donnait des leçons d'un ton badin, allant jusqu'à utiliser un « nous » déplacé :

« Ce n'est pas uniquement la faute des autres, nous devons aussi intégrer cela [la ligne éditoriale, l'attention du lecteur, la nécessité de rajeunissement du lectorat, etc.] dans nos intentions. »

Il s'amusait, tel un chat aux griffes à demi fermées, à narguer ceux qui ont refusé de participer aux Etats généraux :

« Vous verrez que ceux qui, au nom de l'indépendance, ont refusé de participer, seront là quand il s'agira de bénéficier des mesures décidées. »

Rue89 a hésité à initialement rejoindre les rangs de ces « refuzniks ». C'est par pragmatisme que nous avons finalement décidé de participer à ces Etats généraux « de la presse écrite » : nous avons aussi des intérêts à défendre. Pierre Haski, président de Rue89, est allé faire entendre notre voix au sein du groupe de travail présidé par Bruno Patino, le « pôle trois » consacré au « choc d'Internet ».

Nous n'avons pas à regretter ce choix : les distorsions de concurrence manifestes, qui nous pénalisaient ainsi que les autres sites d'information en ligne, vont être effacées.

Deux mesures seront favorables à Rue89 :

  • la reconnaissance du statut d'éditeur de presse en ligne (qui nous met sur un pied d'égalité avec les journaux en matière de fiscalité ou d'aides au développement). C'est sur ce point que Pierre a été efficace. Conséquence concrète : la suppression de la taxe professionnelle, et une baisse de la TVA (qui nous concerne peu -nous sommes d'accès gratuit-, mais qui aidera nos amis de Arrêts sur Images et de Médiapart).
  • La défiscalisation des dons à la presse « y compris numérique », jusqu'à hauteur des deux tiers de la somme versée.

L'ensemble des mesures annoncées, dont il reste à connaître les modalités et le calendrier, constituent un passage nécessaire, mais pas suffisant, pour sauver la presse française. Nécessaire car il serait impensable que l'Etat, qui aide l'industrie automobile à se restructurer, laisse se désagréger un secteur qui est au cœur de la vie démocratique du pays et qui doit faire face à un profond bouleversement.

Pas suffisant, car la crise de la presse est avant tout une crise de l'offre : c'est celle du journalisme. La refondation des valeurs de ce métier, le retour à la confiance des lecteurs/citoyens, la redéfinition des contenus, sont l'affaire des journalistes et de leurs lecteurs. C'est cette conviction qui nous a poussé à créer Rue89, et qui continue à nous animer chaque jour.

Pascal Riché

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de Tinhinane

De Tinhinane

Médiatrice scientifique | 12H33 | 24/01/2009 | Permalien

La solution est la crise est assurément à rechercher dans votre dernier paragraphe ou vous faites un diagnostic lucide. C'est effectivement là que réside la cause.

Pour ma part, la seule indication des mesures énoncées qui m'a semblé intéressante c'est effectivement « l'harmonisation » de la TVA et surtout la défiscalisation des dons.

La défiscalisation en tant que telle ne m'intéresse pas au prétexte que je sois suffisamment friquée pour ne donner qu'on défiscalisatnt, mais parce que je ne vois pas comment je peux attendre de vous et de ceux qui veulent vraiment innover dans leurs pratiques tout en respectant les fondamentaux déontologiques, sans ressources.

J'ai, dans quelques commentaires, suggéré que la RUE se préoccupe de trouver une astuce pour celles et ceux qui comme moi souhaite l'aider financièrement sans la mettre en difficulté du point de vue comptable. Pourquoi ? Parce que j'ai dès le début soutenu votre démarche qui me semble répondre à mes attentes, parce que j'attends de vous plus que ce que vous donnez en ce moment : un journalisme d'investigation, la rémunération de vos collaborateurs constants, dont les photographes, les vidéastes, les correcteurs, les infographistes etc. et la fidélisation de vos journalistes, reporters etc. Tous ces professionnels cités, et même d'autres nécessaires au développement de votre activité, ne sont pas des rentiers. Si je suis attachée à une presse indépendante, préférentiellement gratuite, je me dois de vous soutenir dans la recherche des moyens d'agir.

Donc, plus vite nous trouverons une solution de soutien économique, y compris par la multitude de petits apports - l'exemple de la campagne d'Obama est riche en enseignement sur ce chapitre - plus vite nous mettrons la RUE à l'abri de ce qui a perdu une bonne partie de la presse : indépendance économique vis-à-vis des grands groupes industriels, des lobbies politiques et une grande exigence quant à votre façon de gérer et traiter l'information.

Portrait de tox

De tox

www.dessins-tox.com | 13H46 | 24/01/2009 | Permalien

Je crains malheureusement que ceux qui aident la presse dans le but de défiscaliser, ne s'orientent malheureusement que vers une certaine presse.
Enfin moi c'que j'en dis !

Portrait de Hugues Serraf

De Hugues Serraf

Chroniqueur | 13H21 | 24/01/2009 | Permalien

La presse française est sous perfusion de fonds publics depuis des décennies, mais elle se retrouve pourtant plus mal en point que celle des pays comparables.

Ce n'est pas une opinion, c'est un fait : elle a moins de lecteurs, elle diffuse moins, elle est plus chère, emploie moins de journalistes souvent moins bien rémunérés, possède moins de titres sur un tas de segments et souffre plus que d'autres de l'arrivée de médias en ligne (également plus fragiles qu'ailleurs).

Je comprends bien le dilemme de Rue89 : s'embarquer dans une stratégie où ce sont les aides de l'Etat plus que la création d'un modèle économique viable qui deviennent essentielles, ce n'est pas enthousiasmant. Difficile, pour autant de cracher sur l'harmonisation des taux de TVA. Après tout, les taux réduits existent, autant en profiter. D'autant plus qu'un statut d'editeur en ligne identique à celui du papier offre d'autres avantages fiscaux que la seule TVA.

Mais la mesure la plus marquante à mon avis, c'est la modernisation des textes qui régissent les droits d'auteurs pour les journalistes. Ca reste l'un des grands freins à l'arrivée réelle et massive des rédactions papier sur le Web.

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