
Des réalisateurs contre le ghetto du « cinéma social »
Je ne supporte plus que l'on enferme un cinéma que j'aime dans un ghetto nommé « cinéma social ». Quand j'ai réalisé « Bye-Bye », certains journalistes avaient déjà tenté d'enfermer mon film dans ce qu'ils appelaient à l'époque le « cinéma beur » ou, pire encore, dans le « film de banlieue ». Fort heureusement, la mode semble passée et presque plus personne aujourd'hui n'utilise ces termes réducteurs.
Qu'est ce que le cinéma social ? Les films de Ken Loach, Mike Leigh, Laurent Cantet et tous les autres qui filment les classes laborieuses ? Ce qui me gêne, c'est que le terme « cinéma social » est toujours et exclusivement employé pour des films qui ont pour sujet des pauvres.
Pourquoi ne pas utiliser le terme social pour les films ayant pour cadre la bourgeoisie française ou les bobos d'aujourd'hui ? Il y a aussi d'excellents films sociaux (j'utilise volontairement cette étiquette) dans les classes aisées de notre société. « Le Guépard » de Visconti ou plus récemment « Festen » de Vinterberg pourraient eux aussi être qualifiés de films sociaux. Dès que l'on tente d'enfermer un genre cinématographique sous une étiquette, je trouve la démarche douteuse, voire dangereuse pour le cinéma.
Pour moi, le cinéma social n'existe pas ! C'est un genre inventé par les professionnels (exploitants, critiques, distributeurs), puis docilement adopté par le public. Je n'ai pas le désir de faire des films sociaux, je tente plutôt de faire un cinéma qui tente de questionner l'ordre social. Je suis contre la hiérarchisation des films qui classe, d'un côté, le cinéma d'auteurs abscons et fauchés, au milieu, les films nobles et intelligents ni riches ni pauvres, et surtout politiquement corrects, et à l'autre extrême, les films commerciaux toujours stupides.
Un regard singulier posé sur des humains vivant en société
Et bien non, en tant que spectateur et auteur-réalisateur, je revendique le droit d'aimer et de faire tous les genres de films. Plus les genres sont métissés et plus cela me plaît. Pour moi, la vraie question est de savoir si je suis capable de filmer le monde avec mon propre regard sans me faire influencer par un système, que ce soit le cinéma d'auteur ou le cinéma commercial.
Il ne suffit pas de filmer des pauvres, il faut s'engager, savoir où et comment on les filme et surtout pourquoi. Seul le regard compte. Je veux filmer des personnes au plus près de ce que je suis, de ce que je ressens. Je ne crois qu'en l'existence d'un regard singulier posé sur des humains vivant en société.
J'ai quand-même voulu poser la question à quelques personnes qui partagent la même passion que moi pour un cinéma qui n'a pas peur de l'engagement. (Voir les vidéos).
Serge Regourd est écrivain, professeur et directeur de l'Institut de droit de la communication à l'université des sciences sociales de Toulouse :
Abderrahman Sissoko est un cinéaste mauritanien (« Bamako », « En attendant le bonheur », « La Vie sur terre ») :
Christophe Ruggia est un cinéaste français (« Les Diables », « Le Gone du Chaâba ») :
Miki Manojlovic est un comédien serbe (« Chat noir, chat blanc », « Promets-moi ») :
Simon Abkarian est un comédien français (« Casino Royale », « Khamsa ») :
« Un sujet qui provoque l'intérêt, un sujet qui mange de la viande »
J'ai aussi retrouvé ce que disait Jean Vigo dans un texte prononcé au Vieux-Colombier, le 14 juin 1930, lors de la seconde projection du film « A propos de Nice » :
« Il ne s'agit pas aujourd'hui de révéler le cinéma social, pas plus que de l'étouffer en une formule, mais de s'efforcer d'éveiller en vous le besoin latent de voir plus souvent de bons films (que nos faiseurs de films me pardonnent ce pléonasme) traitant de la société et de ses rapports avec les individus et les choses.Se diriger vers le cinéma social, ce serait consentir simplement à dire quelque chose et à éveiller d'autres échos que les rots de ces messieurs-dames, qui viennent au cinéma pour digérer.
J'aurais voulu faire projeter aujourd'hui “Un chien andalou”, qui, pour être un drame intérieur développé sous forme de poème, ne présente pas moins, selon moi, toutes les qualités d'un film à sujet d'ordre social. Se diriger vers un cinéma social, c'est donc assurer le cinéma tout court d'un sujet qui provoque l'intérêt, d'un sujet qui mange de la viande. »
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De Valdo Lydeker
journaliste, auteur | 15H29 | 26/06/2008 |
Excellent ! C'est invraisemblable en effet que l'épithète de « social » ne soit utilisée que pour classer (et souv ent dévaloriser) un cinéma ou plus généralement un art en prise avec la société de son temps (et pas nécessairement seulement avec ses pauvres ! ) A noter que cela s'applique aussi au « cinéma politique »…C'est curieux qu'on ne s'interroge que sur le contenu politique des films dits « sociaux » comme si les blockbusters américains, ou les drames intimistes de la bourgeoisie, existaient « hors sols » d'une société et ne véhiculaient pas non plus un contenu social et politique !
C'est aussi au nom du social qu'on a laissé des expériences artistiques intéressantes se dévaloriser, sous l'étiquette de socio culturelle, parce qu'elles n'étaient pas porteuses de « distinction » sociale…
Même l'art le plus abstrait et le plus intimiste n'est pas étranger à son contexte. Merci de nous le rappeler.
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 15H58 | 26/06/2008 |
et çelui là film social ou film X pour bobo
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Crise
De GRECKO
16H00 | 26/06/2008 |
LIEVIN
UNE CINEMA ART ET ESSAI VA MOURRIR !
AIDEZ NOUS A LE SAUVER
Vous pouvez signer la pétition en ligne.Signez
et si vous êtes du coin, venez manifester le lundi 30 juin devant la mairie de Liévin à 18h30 à l'occasion du conseil municipal.
NON à la fermeture du cinéma Arc-en-ciel de LIEVIN (62)
http://www.lapetition.com/sign1.cfm ? numero=1833
C'est le seul cinéma dans le bassin minier du Pas-de-Calais qui permet de voir les films qui ne sont pas présentés ailleurs. Son affluence n'est pas ridicule mais la mairie ne semble plus vouloir le supporter. Les autres structures territoriales ne semblent pas plus être concernée. Plus d'infos sur ce lien
http://www.lievin-infos.com/actualite/suite.php ? newsid=849
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 16H13 | 26/06/2008 |
c'est vrai que la mode aujourdhui c'est un film ou une histoire qu'on dirait un reportage mais bon perso comme le disait un ancien un bon film c'est :
premièrement une bonne histoire
deuxièment une bonne histoire
et enfin troisièmement UNE BONNE HISTOIRE
alors film social docudrama ou comédireportage ou biografilm si un film est bon il est bon ça se sait et il traverse les clichés et les étiquettes
De adaunis
Nul part....si adelyne me plaque...... | 16H32 | 26/06/2008 |
C'est un témoignage excellent Karim Dridi.
Merci également de faire s'exprimer ces personnes.
le monde actuel, ceci englobant les « acteurs » et « décideurs » aiment les formules à « l'emporte pièce » telles : « cinéma social ».
C'est une manière comme une autre très à la mode, d'étiqueter, d'encarter, de cloisonner toute « créativité ».
t'en fais pas, certaines et certains ne sont pas dupes.
Tu filmes et nous montres, pour nous faire réfléchir, au demeurant nous distraire parfois, avec des moyens cinématographiques (son, image, jeux d'acteur) la mise en scène de certains aspects de notre société, et pas des plus reluisants certes, point barre !
De Florent35
Etudiant | 16H43 | 26/06/2008 |
Il semble que ce terme de « cinéma social » soit dû à cette manie qu'on les médias spécialisés dans le cinéma de donner un genre à tous les films. Quand il s'agit de comédies musicales, de science-fiction ou d'horreur, la désignation semble aisée, mais pour tous ces films qui ont pour toile de fond simplement l'observation des gens dans leur vie quotidienne et les moments qu'ils traversent, ça se corse. Où classer « My name is Joe », « La faute à Voltaire », ou même « Taxi driver » ? Dès lors que la catégorie drame ou comédie dramatique ont rassemblé des films totalement différents, les professionnels ont ressenti le besoin de créer des sous-catégories comme « film social », « film politique » et j'ai même vu « film intiatique » (pour moi ou pour le personnage principal ? ), bref des sous-catégories qui sont encore moins pertinentes que leur grandes soeurs.
Pourquoi ne pas tout simplement parler du message qui est passé, du regard qui est posé sur le sujet et de la démarche suivie par le réalisateur ?
Quelle est l'utilité de stigmatiser des films ainsi, au risque de faire fuir des spectateurs qui auraient sans doute adorer l'œuvre ?
Monsieur Dridi a parfaitement raison, les stigmates n'ont jamais rien apporté de bon.
De plus, les films de Karim Dridi parlent toujours de situations différentes et pas seulement de la pauvreté en tant que telle : boxe, immigration, échec professionnel ou sentimental, vie de quartier, expérience de la vie. Bref de manière variée, il parvient à nous montrer les tourments de l'homme, et cela de manière universelle.
Allez Monsieur Dridi, faites plaisir à ces porteurs d'œillères, faites un film qui sed éroule à Neuilly ou à Staadt, ils verront que vous êtes un cinéaste, et pas besoin d'adjectif ! ! !
De starsss
17H00 | 26/06/2008 |
_Se diriger vers le cinéma social, ce serait consentir simplement à dire quelque chose et à éveiller d'autres échos que les rots de ces messieurs-dames, qui viennent au cinéma pour digérer_
EXCELLENT !
Sans compter ceux qui se nourrissent de cochonnerie crounsch-crounsh… (bruits, odeurs) Je ne vais plus au cinéma juste pour ça, rien de plus désagréable… dans un contexte où il est important de _vibrer les émotions_, n'est il pas ?
Ok, je vis en amerique du nord… et les films d_auteurs_ sont rarement projetés, j'attends de les voir ailleurs, souvent tardivement, à mon plus grand désespoir !
De kinsa
| 23H13 | 26/06/2008 |
« La production du capitalisme engendre, avec l'inexorabilité d'une loi de la nature, sa propre négation. » KARL MARX. Le cinéma « social » est la négation de ce monde bourgeois, le reste c'est du divertissement autrement dit ,un moyen provisoire de s'évader : l'opium du peuple. Mais peut-on supprimer l'opium sans changer la situation qui produit ce besoin
d'opium ? .
« Exiger qu'il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c'est exiger qu'il soit renoncé a une situation qui a besoin d'illusions. » Karl Marx
La société invente des classifications illusoires pour tenter de faire oublier la réalité du monde tel qu'il est. Le cinéma ne peut pas ne pas être social ! Tout à fait d'accord avec Karim Dridi, il n'y a pas de cinéma de banlieue. Parler de cinéma de banlieue c'est reproduire l'exclusion du champ social de ceux qui vivent en banlieue. Il y a des films qui parlent de ce que d'autres ne montrent jamais. Même un film intimiste est social, l'intimité d'un couple est sociale. C'est la manière, le regard du cinéaste qui fait la différence. Filmer est un acte politique.
à kinsa
De Ashel
écrivain | 08H15 | 27/06/2008 |
Excellent commentaire que je partage à tous points de vue.
De caro
délinquante avérée | 10H52 | 27/06/2008 |
l'expression « cinéma social » permet d'enfermer un certain cinéma dans la case « sociale », au même titre que « services sociaux, assistantes sociales, travailleurs sociaux » etc dans un monde de pauvres stigmatisés. Le cinéma les décrirait, les autres les « aideraient » ? C'est plutôt réducteur … !
De kinsa
| 11H59 | 27/06/2008 |
A voir absolument , http://www.dailymotion.com/relevance/search/godard/video/x2w2ba_jeanluc-…
Interview de Godard à propos de « Tout va bien » (1973)
à kinsa
De Ashel
écrivain | 23H12 | 28/06/2008 |
Très intéressante,cette video. A recommander pour prendre la mesure de ce que représente un point de vue, un regard, une mise en scène !
De Diane67
18H00 | 27/06/2008 |
c'est vraiment de la prise de tête socilae…..
celui qui fait un film, le veut rentable, alors de grâce, pas de « foutage de gueule social » merci
à Diane67
De starsss
18H48 | 27/06/2008 |
C'est peut être vrai, ceci dit la rentabilité est très aléatoire lorsqu'on sait que ce(s) genre(s) de films sont vus par un public _restreint_. Leurs auteurs en sont conscients. Nombre de films que j'ai vu dans des festivals de tout genre et qui ne sont jamais distribués et encore moins trouvables en dvd… Faut croire alors que même si le genre n'est pas populaire, il en demeure pas moins qu'il existe des auteurs qui veulent _à tout prix_ faire passer leur message, et là effectivement OUI, filmer est un acte politique ! (pour reprendre Kinsa ci-haut).
à Diane67
De kinsa
| 19H00 | 28/06/2008 |
« La prise de tête,le foutage de gueule » ne concernent que ceux qui n'ont rien à dire mais qui voudraient faire taire la question !
Or, penser c'est justement commencer par se méfier des évidences, de ce qui va de soi. Si on peut interroger le sens d'un « cinéma social », c'est bien parce que le cinéma n'est pas qu'une industrie.
« Celui qui fait un film le veut rentable ? » Mais qui ? Le réalisateur, le producteur ? Un film n'est le fait d'une seule personne. Dire qu'un réalisateur soit motivé par l'aspect financier me semble bien réducteur ;
Un vrai cinéaste est motivé par ce qu'il veut raconter avant tout, après que ça lui rapporte de l'argent, tant mieux mais ce n'est pas son but premier. D'ailleurs plus un cinéaste cherche à raconter des histoires qui dérangent la société moins il a de chance de faire un film rentable.Généralement, ils sont censurés dans leur propre pays, c'est à l'étranger qu'ils sont compris et reconnus. Larry Clark, Ken Loach, David Cronenberg, Tsai Ming Liang, Kim Ki Duk,Hou Hsia Hsien, Wong Kar Waï, Tony Gatlif, et j'en passe n'ont pas été motivés par l'argent mais par leur passion du cinéma et de l'humain.« De grâce », n'insulter pas les cinéastes, car justement la grâce et la rentabilité ne font pas bon ménage ! Regarder des beaux films c'est bon contre le mal de tête ; )
De Karim Dridi (auteur)
Réalisateur | 21H32 | 28/06/2008 |
Merci Kinsa pour tes belles paroles, mais parfois il est inutile de répondre aux imbéciles, ils se ridiculisent tout seuls. Quand aux cinéastes que tu cites la pauvre Diane ne les connait surement pas.Je t'écris de Marseille où je viens de montrer Khamsa aux habitants du camp Mirabeau où j'ai tourné mon film. C'était super rentable ! Ils ont adoré. Pas de soucis l'entrée était bien sûr gratuite.
Khamsa sort le 15 Oct alors comme je voudrais que mon film soit rentable je compte sur vous tous.
De amatxo
08H10 | 30/06/2008 |
J'ai la chance d'habiter une ville où il y a un cinéma d'art et d'essai qui projette régulièrement de « petits » films venus du monde entier et qui me permettent de « voyager »,essayer de comprendre d'autres moeurs…Je suis frappée chaque fois par l'Universalité,au-delà des différences,de ces films qui parlent de l'Humain. Mais je tremble : lors de la dernière projection d'un petit « bijou » : le mariage de Tuya » de Wang Quan'an(film chinois),nous étions 4 spectateurs dans la salle.En ces temps de « fric roi » ,jusqu'à quand des municipalités auront-elles le courage de financer ces salles ? Je rêve que des générations de cinéphiles se réveillent et aillent voir ces films,garanties de liberté intellectuelle et d'un refus de formatage des esprits …
De Karim Dridi (auteur)
Réalisateur | 09H03 | 30/06/2008 |
Bravo pour Yunan l'actrice Chinoise du « Mariage de Tuya », j'avais travaillé avec elle sur « Fureur » un film que j'ai tourné dans la communauté Chinoise de Paris.
De kinsa
| 11H35 | 30/06/2008 |
» En écrivant, on donne toujours de l'écriture à ceux qui n'en ont pas, mais ceux-ci donnent à l'écriture un devenir sans lequel elle ne serait pas. « Gilles Deleuze
Alors Merci à toi Karim Dridi de faire des films, d'écrire et de montrer ceux qui n'ont pas la possibilité de le faire. J'aime le cinéma qui met les “corps invisibles” au cœur du récit.
J'irai donc voir avec plaisir Khamsa… Je pense à l'excellent film de Bunuel, Los Olvidados ; quel titre magnifique !
Ce qui me semble intéressant et nécessaire c'est de regarder, de parler, de montrer les oubliés de l'Histoire, les “ hors-champ ‘ du cinéma bourgeois et complaisant. En ce sens, le cinéma est forcément un acte de résistance contre l'oubli, un acte politique par excellence.
Esthétique et éthique ne font qu'un… Le beau et le vrai, Le vrai est beau et bon…
Vivement le 15 octobre alors !
De Karim Dridi (auteur)
Réalisateur | 17H19 | 01/07/2008 |
En attendant la sortie nationale de Khamsa le 15 Octobre, mercredi dernier j'ai présenté le film aux habitants du camp ruisseau Mirabeau. La salle mythique de l'Alhambra était bourrée à craquer. 350 gitans, femmes avec leurs bébés, les pépés et les mémés et les bandes de cousins, tous venus se voir ou voir le minot de la famille qui joue dans Khamsa. Tout ce beau monde était fier et heureux de voir le film. Maintenant que cette projection a eu lieu,je n'attends qu'une chose c'est de montrer mon film à la terre entière.