Retour du Poulpe à Marseille : montée de la Canebière

Comme –quasi- chaque samedi, Rue89 publie une nouvelle histoire du Poulpe, la série de polars créée en 1995 par Jean-Bernard Pouy. En ce premier jour de l'été, Lecouvreur retourne pour la troisième fois à Marseille depuis qu'il tient blog sur Rue89. Et se penche sur le communautarisme sur la Canebière.

Poulpe (Albert Kok/Wikipédia)

- Désolé, il n'y en a pas, Monsieur.

Dommage ! J'aime bien ça, le porc à la sauce aigre-douce. Avec une Tsingtao, la bière chinoise, un petit plaisir… L'Asiatique derrière son comptoir affiche une mine renfrognée. J'insiste un brin :

- Alors du porc au caramel ?

Le visage du gérant s'est fermé comme une huître chinoise apercevant un bijoutier taïwanais. J'ai été arrogant, là ? Indélicat ? Quoi de plus naturel dans un self asiatique que de demander des spécialités asiatiques ?

- Nous avons boeuf shop suey, ou brochettes poulet.

Il m'accorde le sourire d'un dentiste besogneux dont le prothésiste vient d'augmenter ses tarifs. Je le sens tendu, cet homme. A cran ! Comme sa boutique est presque vide, il s'approche de moi, jette un oeil inquiet vers les tables désertées. Seul un couple de nordiques rouges comme des drapeaux maoïstes engouffre goulument quelques beignets de crevettes, mous comme de la daube de méduse. Et vous pouvez me croire, un poulpe, ça s'y connaît en méduses. Ces touristes suédois ont découvert les joies de l'insolation (spécialité régionale) et les prix de la cuisine à base de poissons d'élevage (spécialité locale), ils se sont rapatriés vers les fast-foods exotiques, moins onéreux. Le patron du self observe ses clients du coin de l'oeil et me susurre à l'oreille :

- Pas de porc, ici, Monsieur ! Plus de porc.

Et d'un geste de la tête, il me montre la rue. Sur les trottoirs du centre-ville marseillais, quelques femmes voilées, quelques hommes en djellabas déambulent, d'un pas nonchalant. Quelques minots arrogants friment sur leurs roues arrières devant le commissariat central où les flics ont d'autres préoccupations que les turbulences causées par les fils du Maghreb. Un tramway passe. Très beau, le nouveau tram.

J'étais venu pour la première fois à Marseille il y a dix ans, pour une enquête agitée, et depuis j'y reviens souvent. Trois fois, depuis que je suis sur Rue89. Le centre-ville a bien changé. Le contenu a de moins en moins à voir avec le contenant. L'artère mythique de la capitale phocéenne a des airs de ramblas aérées, avec ses arbres replantés et ses trottoirs refaits. Et quand on observe les autochtones, on pense immédiatement à Kaboul.

Le restaurateur retourne dans sa cuisine, les bras ballants. Je sors, en quête d'un autre fast-food chinois. Aux alentours de cette Canebière relookée, le scénario se révèle être le même : pas de porc dans la cuisine asiatique, le gérant d'un autre self me fait comprendre qu'ici, nous sommes en territoire islamique. Et que la pression est forte. Même dans leur riz cantonnais, ils ne mettent plus de cubes de jambon. Ils veulent conserver une chance de garder leurs boutiques ouvertes.

Quitte à rester dans le ton, je me suis rabattu sur un kebab. Bâclé. Même pas bon. Devant l'échoppe, j'ai croisé un barbu qui exhibait crânement sa compagne en burqa. Je me suis mis à anticiper. Quand je reviendrai à Marseille, dans dix ans, la femme du gérant vietnamien portera peut-être le hidjeb. Peut-être même que ses clients potentiels exigeront que la gamine qui fait le service soit vierge. Ça semble être à la mode, ces temps-ci.

Gabriel Lecouvreur, alias Le Poulpe (PCC : Philippe Carrese,  » Allons au fond de l'apathie » , Poulpe n°108 - 1998)

3 commentaires sélectionnés

Portrait de Marie-France

De Marie-France

Toujours ailleurs | 12H27 | 21/06/2008 | Permalien

je n'aime pas du tout cet épisode du Poulpe, que j'apprécie habituellement : j'y perçois des relents de « ils sont là, ils progressent, ils nous envahissent, ils vont nous convertir de force, bientôt ce sera la loi islamique en France, etc. » et cette banalisation m'inquiète…

Portrait de leconcombrevert

De leconcombrevert

La vraie vérité >:-)) | 13H19 | 21/06/2008 | Permalien

Un Poulpe aux saveurs des « Merguez - pur porc » ?

Et que dire des fast-food chinois british où des plats, par ailleurs insipides, sont accompagnés au choix du client de frites ?

C'est que les commerçants chinois et viet ne font pas dans le bénévolat. Les affaires, Monsieur, les affaires. Pas à confondre avec une mission culturelle….

Un Poulpe « pur porc », sans humour et sans tête ni queue, c'est pas ça.

Portrait de Hubert Artus

De Hubert Artus

Rue89 | 13H35 | 21/06/2008 | Permalien

@ toutes et tous : précision pour qui penserait que, en ayant édité ce texte, j'aurais versé dans le polar conspirationniste, colonialiste, ou les idées d'ADG. Je comprend, bien sûr, vos désaccords. Je me suis demandé, moi aussi, si je devais publier ce texte tel quel. Et j'ai décidé que oui. Ayant vécu à Marseille, connaissant bien la Canebière, Noailles, ce qui s'y voit et ce qui ne s'y voit pas officiellement, etc, je sais que ce qu'écrit Carrese correspond à des faits. Sa vision, ici présentée sous des traits volontairelment grossis (c'est l'objet même de la collection Le Poulpe), témoigne du travail que ce romancier-scénariste fournit sur Marseille depuis des années : aux confins du racisme, un simple anti-communautarisme. A ce titre, ses romans (édités au Fleuve Noir, tous à succès) donnent une idée. Philippe Carrese et Emmanuel Loi sont, à mon sens, les deux seuls qui, dans le paysage du « polar marseillais » offrent une vision de leur ville dénuée de tout angélisme. C'est la raison pour laquelle ils offrent une vision crédible de Marseille, sur laquelle il est absolument faux de dire que c'est une ville où le métissage a enrayé le racisme.

Ce texte est dans le ton de ce que carrese écrivait, il y a quelques années, dans « Marseille L'Hebdo », qui, déjà suscitaient nombre de débats…

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