Le Poulpe à Perpi: valise noire et chaussette rose

Dessin: Charb.

Un autre homme: depuis la semaine dernière, Lecouvreur a 48 ans. Et comme chaque samedi, Rue89 publie une nouvelle histoire du Poulpe, la série de polars créée en 1995 par Jean-Bernard Pouy. Ce week-end, où pour la première fois un membre de Rue89 s'approprie le personnage, cap sur la Catalogne française. Dans une ville de Perpignan où, suite au second tour des municipales un recours en annulation pour irrégularités a été déposé par Jacqueline Amiel-Donat (liste PS) au tribunal administratif de Montpellier. Mais c’est une autre histoire que celle que vous allez lire… Photographie et guerre d’Espagne…

RÉVOLUTION
n. f. Tradition française tombée en désuétude.

Voilà 10 jours que Jim m’avait appelé. D’habitude disert, il était ce jour là loquace comme un bulot.

- Ramène-toi à Perpi, le Poulpe, j’ai un truc pour toi.
- Quoi, la chaussette?
- Mais non, couillon, la valise.
- La valise? De chaussettes?
- Arrête tes vannes, la valise. Celle de ton photographe, Capa, Cé.A.Pé.A.
- Eh bien ça y est, on l’a trouvée au Mexique.
- Peut-être, mais j’ai un peintre qui... bon, viens, tu verras... il assure que les négas du mec qui tombe, le milicien, on les retrouvera jamais, ou alors... je préfère qu’il te le dise.

Pour avoir suivi la piste du distrait qui semait ses peloches de la Guerre d’Espagne un peu partout, les infos venant du nord de Barcelone me semblaient préférables à celles du sud du Pecos.

J’arrivai à Perpignan en pleine révolution des chaussettes. Et chez Henri, devant les flacons de Rasiguère, les abonnés se marraient comme des anchois. Depuis plusieurs mois. Ce n’était pas fini que ça recommençait. Avec Jim, avant de parler de quoi que ce soit, où que ce soit, il me faisait un topo du paysage, à l’ancienne.

- Tu sais, commença-t-il, si Sciences Po organise un tour de France, faudra faire de Perpignan une ville étape.

Et de me résumer les riches heures d’une campagne municipale.

- Tu as un maire, Alduy, UMP, il est calé sur le fauteuil après son père. Avec sa dernière élection, si elle est tamponnée, la famille fête dans un an le jubilé.
- Et les autres?
- Ils ont les crocs. C’est humain. Et ils sont nombreux. Tu avais deux listes socialistes. Première rigolade: dans la liste officielle PS et associés d’Amiel Donat, ex-alduyste tendance père, les fanwebzines locales, les journaleux pros de Gérone débusquent un type, placé en 2, qui banquetait, à Madrid, photo à l’appui, dans les cercles phalangistes et chez les vétérans de la division Azul. Lui, quand il levait le bras, ce n’était pas pour en demander une autre. Tu parles d’une ouverture. Après des effets de manches, ils l’ont exfiltré en douce.
- Et l’autre liste? La différence?

Pour Jim, fin analyste de la chose publique, briscard du concept, cette question relevait de l’astrophysique. Un recul. Une gorgée de Rasiguère et:

- Je ne fréquente pas la Loge*. En tout cas, ils s’envoyaient des mots doux. Jusqu’au second tour, où, deuxième divertissement, ils se sont alliés in extrémis et avec le Modem en prime. Ils perdent de 574 voix et d’une chaussette... Alors ils se déchaussent et mobilisent. On ne manque pas de réjouissances.
- Bon, écoute, je ne suis pas là pour voir passer des pigeons qui veulent changer de dynastie à coups de Dim. Ton type, on le voit quand?
- DD... la socquette... je préfère. Ben, justement, il arrive. Il s’appelle Andreu.

Catalan ombrageux, l’Andreu serre les mains, regarde à droite et à gauche, s’asseoit à la petite table et c’est parti:

-Je vais te dire, le Poulpe, les spécialistes tchatchent pour savoir si c’est lui ou sa belle femme qui a fait la photo, ou si c’est une mise en scène. Eh bien, c’est pour enfumer la galerie. Je t’explique. Si tu mets bien tes loupes sur le Fragonard -et il sort à ce moment une repro de la photo- tu vois que le type, il est en déséquilibre bizarre. C’est pas une seule balle de face qui peut le virer dans cette position.
-Et c’est quoi?
-Trois bastos mais qui ne venaient pas du même côté.
-Comment ça?
-Oui, enfin, la première, on ne lui a jamais expédié. Le type monte rapidos à l’assaut, à découvert, la cartouchière presque vide. Il économise, la guerre de tranchée ne doit pas avoir lieu. Les armes et les munitions qui devaient être livrées par le gouvernement français n’arrivent plus. Tu connais les socialos?
-Non.
-Dès qu’il y a du pétard, ils arrêtent vite les frais. En août 36, un mois après le début de la castagne, y aura plus de castagnettes pour l’Espagne républicaine. A Malaga, le caudillo se frotte les pognes.
-Et après?
-Le type, on sait que c’est un sérieux de la CNT, on connaît même son nom, Borrel Garcia. C’est sur le front de Cordoue. Il est pas seul, il monte au baston avec ses petits camarades et un groupe de trotskos du POUM. Mais paf! En deuxième ligne, planqués, tu as les cocos, les passionnés de la Pasionaria, stals de chez Staline. Ils commencent par les aligner un peu au gré du viseur, dans le dos, histoire de jeter la zizanie. C’est leur taf principal. Leur vraie guerre. Les fachos viennent après. Ils lui touchent l’aile gauche. Pour une surprise, tu parles d’une surprise. Il tourne, se redresse. Paf! Seconde couche. Les fachos, en face, le cueillent comme une fleur, une droite pleine poire, calibrée Mauser 7,92...
-Comment tu sais ça, l’amateur?
-Mon grand père, un républicain. Il y était. Il prenait à son tour ses trois-huit juste sur le talus. Il a vu la danse macabre. Le corps du brave a été immédiatement envoyé à l’arrière, alors que la glane des morts et des blessés, dans ce bordel, ça pouvait durer des montres. Dans El Pais, le vieux à lu fin janvier l’histoire de la valise de Capa trouvée chez le général Alcazar. Il m’a raconté pour la première fois cette histoire. Il en souriait. Deux jours après, on le conduisait au cimetière.

L’énigme de la légende, manuscrite par Capa derrière sa photo dans les premiers jours de sa diffusion: "Cette photo sent vraiment la poudre..." faisait surface dans le verre de rouge.

- Oui, je sais ce à quoi tu penses, El Pulpo, qu’est-ce que cette histoire à avoir avec la paella? Eh bien, le vieux m’a dit texto: celui qui cherche les clichés de la bataille de Cerro Muriano, il n’a qu’une solution: écrire à Poutine. Peut-être qu’il le laissera fouiller sous le Kremlin...

*La Loge: centre historique de Perpignan...

 

Gabriel Lecouvreur, alias le Poulpe (PCC: Louis Mesplé, qui tient le blog "On est là pour voir" sur Rue89).


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cyp | en ligne et à l'œil
14H19 31/03/2008

Bien vu, le plan des trois pruneaux.

Mon scanner à négas me fait te dire, Louis, qu'il irait jusqu'à à te dévoiler ses condensateurs les plus intimes en échange d'une seule pelLoche (y a deux L, sinon ça se prononcerait peUloche) du grand Capa.

ASA / ISO, même combat !

Et je rajoute ce qu'avec une délicate délicatesse quelqu'un chez rue89 a effacé carrément à l'intérieur de ce post (je pensais pas qu'on puisse oser faire ça), à savoir que mon Poulpe sauvage écrit en ligne (et à l'œil, bien sûr) en est à son 22ème épisode, ici :

www.blogacyp.fr

PS : Et s'il y en a que ça gêne que je le publicise ici, j'aimerai autant qu'il(s) soi(en)t franc(s) du collier en me bannissant purement et simplement de ce site. Je n'insisterai pas. Je n'ai pas l'intention en écrivant mon machin de causer du tort à qui que ce soit et je n'ai rien à gagner, mon site étant vierge de pub et cent pour cent indépendant... et que je gagne ma croûte autrement qu'en écrivant. J'ai juste envie de vous offrir une bonne tranche de rigolade et d'aventures dans l'esprit de mon maître, Gustave Le Rouge.

Et l'amitié pour les amiEs

 
22H47 30/03/2008

Continue le poulpe...

Même si en traversant la loge tu en as plein les chaussettes...

Quand au "Dim", avec la chanson ""ré sol la si (bémol) ré mi (bémol)", je crois que ce sont des sortes de choses maintenant fabriquées en Chine ? Non?