Ingrid prof de ZEP (IV): "La banlieue n'est pas ce qu'elle est!"
Lors de nos rendez-vous (moi, le coordonnateur de lettres, et elle, la néotitulaire de l'équipe) au Café de la gare, Ingrid se demande pourquoi nos élèves ne sont pas représentés dans les médias.
Elle souffle, entre deux cafés, sur les caricatures des documentaires de rentrée sur l'école, n'attrapant que les moments durs ou comparant l'incomparable, des copies d'élèves de langue non-francophone, à celles de petits français des années 50, faisant fi de l'espace, du temps, de l'origine et des nouveaux écarts sociaux. « La banlieue n'est pas ce qu'elle est ! “, dit-elle même sans prendre garde, dépitée.
Après la première réunion parents-profs, Ingrid se demande pourquoi les médias ne focalisent pas plus sur l'extraordinaire mission accomplie par le collège ZEP, qui permet à des adolescents si défavorisés de ne pas sombrer, et même, pour certains, de parvenir à s'en sortir en apprenant une langue qui n'est pas parlée à la maison, rééquilibrant un peu les immenses inégalités et leur violence qui, ici, sautent aux yeux sans relâche.
Ce matin, j'ai un dossier à lui remettre. Je m'avance contre la porte E803. Pas un bruit à l'intérieur. Je frappe. J'entre. Ses élèves de 3e sont disposés en cinq groupes de cinq. Ils murmurent, autour d'un texte épais et différent dans chaque groupe. Ingrid, dans sa fraîcheur pédagogique, m'explique après le déjeuner :
‘Comme je ne savais pas laquelle de ces cinq nouvelles leur donner à lire, j'ai organisé un comité de lecture : ils lisent chaque texte en groupes, répondent ensemble à des questions, le notent après avoir argumenté entre eux et quand les cinq groupes auront lu les cinq, je ramasserai leurs fiches de lecture avec la note donnée à chaque nouvelle et je leur ferai étudier celle qu'ils préfèrent.’
Face au travail en groupe (même si personne ne travaille seul), de nombreux profs baissent les bras. Impressionnante, Ingrid remplit elle sa mission de service public avec les doutes, la grâce et la sincérité des profs que les élèves n'oublieront pas.
Ensuite nous parlons salaire. Madame Pfff, la prof de maths, nous a rejoints pour le café, en colère. Mardi prochain, Ingrid va faire sa première grève.
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un élève de ZEP coûte beaucoup, beaucoup moins cher qu’un élève de centre ville et de famille favorisée au budget de l’éducation nationale.
Pourquoi ?
- d’abord parce qu’en ZEP il y a beaucoup de jeunes profs, et moins d’agrégés qu’ailleurs, donc la masse salariale est inférieure, même si les élèves sont un peu moins nombreux par classe.
- d’autre part parce que (hélas) très peu de ces élèves vont aller dans les fameuses filières d’excellence du style prépa qui elles coutent très très cher (4% des élèves sont en prépa et cela pour 20 % du budget… ) combien de gosses d’immigrés là-dedans ???
Je vous trouve bien courageuse et opiniâtre d’essayer d’échanger des idées avec des CA qui manifestement ont des injures plein la bouche et des préjugés plein la tête
ils sont là pour se défouler en déversant la haine et la bêtise de leurs pauvres slogans.
Cette volonté d’être pédagogue à tout prix
me laisse plein d’admiration et prouve que vous avez la volonté d’enseigner chevillée au corps même dans les cas désespérés; (j’ ai failli dire désespérant! )
Petit détail sur le fonds de votre article
concernant l’ école des années 50:
Je ne peux parler que de ce que j’ ai connu mais je peux vous assurer que dans le Nord (59) il y avait déja un sacré mélange d’ élèves dont les parents ne parlaient pas ou trés mal le français, Espagnols,Italiens ,Polonais et Algériens que l’ on allait chercher au fin fond du bled (entre 600.000 et 800.000 par an dans les années 60) pour bosser dans « nos » usines et sur « nos » chantiers;
et à la sortie de 4 ans d’occupation allemande nos actuels petits adeptes du Kärcher auraient plutôt fait profil bas …
Quelques précisions. Il ne s’agit pas de dire que tout va bien, mais de montrer justement que compte tenu des situations des élèves et de leurs familles, le travail qui est fait en ZEP (où j’enseigne depuis 7 ans) n’est pas un échec généralisé s’opérant dans le malaise et le danger. D’aucuns s’en sortent beaucoup moins bien qu’Ingrid et on ne peut les blâmer, mais Ingrid est intéressante parce qu’elle essaie, ne baisse pas les bras, réfléchit, rectifie, s’exprime, s’intéresse réellement à son travail, c’est pourquoi j’ai eu envie de la suivre dans la durée, avec ses hauts et ses bas. Faire son portrait sur l’année, par épisodes. Si l’école était ici aussi mauvaise qu’on le dit, elle ne devrait pas pouvoir faire face au désespoir social que vous constatez.
Ouaih, ni tout blanc ni tout rose, mais bon sang que c’est dur !
Je garde de mes 3 ans en ZEP sensible, de très bons suouvenirs mais aussi la certitude que je ne pourrais jamais enseigner à nouveau dans ce type d’établissement. Pas d’actes de violence à décrire à mon encontre, non, mais un stress permanent, la lassitude de tenir à bout de bras des gosses épatants certes, mais qui n’arrivaient pas à atteindre le niveau correspondant à leur classe d’âge (je ne les juge pas, beaucoup ne mangeaient pas à leur faim, rentraient dans des appart surpeuplés ou vides et personne ne s’occupait de vérifier qu’il faisaient ou non leur devoirs, il aurait fallu qu’il soient parfaits donc complètement inhumains pour tirer leur épingle du jeu tout seul). Comment expliquer par exemple que des gosses arrivant dans ce collège avec 13/20 de moyenne dans leur bulletin (ancien établissement) se retrouvent à 16/20 dans nos classes ? Parce qu’on se retrouve obligé de récompenser ceux qui jouent le jeu de l’école, on les surnote mais qu’on n’a pas les moyens de leur apprendre ce qu’ils auraient appris dans une classe « normale ». Alors, non ces gamins ne sont pas monstrueux, mais ils ne travaillent pas dans les mêmes conditions que leurs pairs et quand ils se retrouvent mélangés aux autres (cette ZEP était suffisament petite pour que nos élèves se retrouvent dans le même lycée que tous les autres gosses de la ville), quel choc à l’arrivée et quelle déconvenue ! Enfin, je dit « on », mais voilà ce que moi j’ai vécu. Je suppose qu’il est plus facile de valoriser des gamins en difficulté en lettres, mais en tant que prof de maths, je ne peux pas donner le choix aux gamins entre Pythagore et Thalès ! ce sera les 2 et le cosinus en prime ! celà avec des gamins qui viennent sans stylo en classe, qui ne savent pas manipuler les 4 opérations (pas TOUS bien sur, mais suffisamment pour ralentir toute la marche du cours), qui dorment moins de 5 heures par nuit et qui n’ont pas de petit déj dans le bide. Alors parfois, on explose, on craque, et des mots fusent qui ne seraient jamais dits dans un autre contexte. Et là on manque de respect à une classe ?! Mais les profs sont humains non ?
P.S. : le travail de groupe ouaih, ça marche bien même dans ma matière, je ne régis pas à l’article mais à certaines déclarations à l’emporte-pièces