
Abdel et Idriss, élèves de ZEP (I) : lecture à fronts renversés
Ils sont dans la même classe de 6e. Ils viennent de la même école, de la même cité, ils ont la même adresse.
Nous recevons les résultats de l'évaluation à l'entrée en 6e (ce fameux test qui donne confiance aux élèves qui réussissent et tue toute assurance chez les élèves en difficulté).
Idriss, petit et mince, allure ver de terre, cheveux en piquants et l'œil malin, a 90% de réussite au test en français. Abdel, un peu grand pour un 6e, toujours en train de se gondoler dans son sweat-shirt, du mal à regarder dans les yeux, 4,6% ! Julie, son professeur principal brandit ses résultats :
« Il semblerait qu'il y ait un problème avec Abdel. Tout le monde se plaint. Pourtant dans son dossier, il est écrit qu'il a obtenu des résultats trop élevés au test d'entrée en SEGPA (Section d'enseignement général et professionnel adapté). Qu'est-ce qu'on va faire ? “
En classe, Abdel est au fond, toujours en mouvement, sans cesse en train d'essayer de communiquer avec les autres qui ne l'écoutent pas. Il tente d'écrire tout le cours, mais n'y parvient pas.
J'ai mis deux semaines à lui trouver quelque chose à faire qui le gratifierait. Lors de la découverte du poème de Prévert, ‘Immense et rouge’. J'essayais de montrer à la classe comment lire le poème d'amour à voix haute, en prenant son temps, en respirant avec la ponctuation, sans chanter.
Plusieurs élèves ont essayé. Idriss venait de faire une lecture TGV, voix très basse qui, sans oublier un mot, avait supprimé toute possibilité de donner du sens au texte ou de le partager, quand Abdel a levé la main. Silence.
Sans que je le demande, il s'est levé, et il s'est mis à lire, manuel dans les mains. Belle voix assez grave, il a dit chaque mot, les a pesés pour nous, était-ce de mémoire ou lisait-il ? La classe a applaudi. C'était la plus belle lecture à voix haute de début d'année de toutes mes classes. Je lui ai dit. Pendant une semaine, il s'est un peu intéressé, en grimaçant.
Mais il s'agite de plus en plus. Il s'est bien récupéré, un jour, en faisant Lucas (le paysan du ‘Médecin malgré lui’) avec un accent de ‘blédard’, comme il a dit.
Ce matin, questions de lecture sur table, quand Idriss a levé sa main pour dire qu'il avait fini, Abdel répondait à la première question, en murmurant : ‘Je comprends rien…’
A suivre…
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De
10H36 | 13/10/2007 |
beau témoignage qui sert le coeur
donnez nous des nouvelles
merci
De caro
délinquante avérée | 14H51 | 13/10/2007 |
Tous les enfants ont quelque chose en eux. Tous les enseignants doivent les aider à trouver, et ce n'est certainement pas facile. Abdel sera-t-il acteur ? Il n'a pas réussi les tests, et alors ? Généralement les tests font appel à des connaissances que tous les élèves n'ont pas.
Si je peux donner une anecdote : à la mission locale où je travaille, j'ai vu arriver un jeune, exclu du CAP de jardinier qu'il suivait, nul en Français, limite en maths. Un prof m'a quand même demandé de faire tester ses aptitudes… c'est un surdoué qui s'emm…ait ferme en classe et faisait le c…, mis dans une classe dépotoir. Il a fallu des mois de discussions pour que, la confiance arrivant, il ose me dire qu'il voulait devenir avocat, il avait peur que je me moque de lui, le nul. Il vient de s'inscrire en capacité en droit, alors qu'il n'a même pas le CAP, suit des cours de rattrapage en Français, travaille beaucoup parce que, maintenant, il a un but.
J'espère qu'il va réussir, j'espère qu'Abdel trouvera sa voie et que vous nous tiendrez au courant.
à caro
De Servais-Jean
4591
HS | 23H23 | 13/10/2007 |
Oui,oui elle a promis qu'il y aura une suite.
à caro
De
15H22 | 14/10/2007 |
Cela s'est bien passé pour Abdel. Mais combien passent à la trappe parce que les enseignants sont incompétants. Ils ont réssi à passer un concours mais la formation est nulle. ils viennent à l'école pour la paye chaque mois !
De
15H21 | 13/10/2007 |
Une des amies a un fils dont le parcours rappelle un peu celui d'Abdel. Elle s'est résolue à lui faire rencontrer un psychologue pour enfants en cabinet, et avec un traitement sur 1 an, il a obtenu des résultats de nature à le faire entrer en 6è. Agité, perturbateur sans méchanceté, tête en l'air, les pensées dans le vague toute la journée mais jamais en retard pour être dans les embrouilles à la récré, uniquement intéressé par son Yumangi, c'était à désespérer. De près comme de loin, je me suis demandé longtemps s'il avait des capacités, on en était rendus là, malgré mes cours particuliers.
Pas idiot, mais pas capable d'absorber la moindre leçon, donc très en retard.
J'étais contre la médicalisation, mais il faut admettre qu'il est en 5è cette année et que ses professeurs entendent le pousser en 3è. Il a encore beaucoup de lacunes du fait d'une primaire exécrable. Et après un temps d'arrêt du traitement, il a dû le reprendre car de nouveau son esprit vagabondait.
Il y a des natures qui sont ainsi faites, Abdel est sans doute de celle-là. Tant qu'ils sont actifs dans une activité concrète, ces enfants dépassent leurs complexes d'infériorité, mais soumis à la règle théorique du bachotage, ils s'étiolent jusqu'à se fermer.
Malheureusement, c'est notre système d'enseignement qui les exclut car ils ne sont pas pour autant des « infirmes intellectuels ».
De
16H18 | 13/10/2007 |
et l'orthophonie ? ? ? ?
nous sommes compétents pour rééduquer les fonctions cognitives, troubles langage écrit : lecture & compréhension. Nous intervenons chez les jeunes, les adulteS.eT notre humanité nous permet la compréhension de nos patients
Demandez un suivi, que les parents aillent demander uneprescription chez leur medecin, nos actes sont ,encore, remboursés par la caisse. Nous sommes conventionnés.
De Zacharia Dosseur (auteur)
Enseignant en ZEP | 18H42 | 13/10/2007 |
Merci pour vos témoignages et pour tous les conseils. Pour le moment, premier réflexe en effet, j'ai demandé à son professeur principal de voir avec le médecin scolaire si Abdel pouvait aller en priorité chez un orthophoniste. J'ai procédé ainsi, car sa famille n'aurait pas fait la démarche d'elle-même. Les « que les parents aillent demander… » ou autres « il suffit que… » dérapent assez souvent où nous travaillons, pour un tas de raisons, souvent liées à la peur. Pour le moment nous n'avons pu rencontrer la famille, les réunions parents-professeurs sont cette semaine…
Je vous tiens au courant pour Abdel.
à Zacharia Dosseur
De
19H17 | 13/10/2007 |
Bonsoir
je suis bien d'accord sur le « il faut que » qui ne fonctionnent pas & les demandes de bilans qui disparaissent dans la nature faute de lumière sur notre profession & la spécificité de nos compétences. Sachez juste que la prescription du médecin scolaire, si elle est un bon indicateur , ne suffit pas. Il faut la prescription d'un généraliste.
D'autre part, autant je prône l'autonomie des familles dans la prise de RDV, autant je trouve que c pas mal aussi si le rdv est pris par quelqu'un d'autre : je m'explique : je travaille avec des jeunes en apprentissage & le rv est pris par le service accompagnant le jeune ce qui permet aussi des retours sur l'entreprise dans laquelle le jeune est embauché : et donc permet aux autres employés d'avoir un regard neuf sur le jeune : « non, il n'est pas débile : il est dyslexique, dyspraxique, dysorthographique MAIS PAS DEBILE » .
Bref, j'ai adoré votre témoignage, continuez, moi aussi je les adore ces jeunes…. tant que nous serons conventionnés et nos actes de soins pris en charge….il y a de l'espoir
kcendres, orthophoniste passionnée
De bisane
17H53 | 13/10/2007 |
Combien d'Abdel en primaire et au collège (parce que, bien sûr, ceux-là ils atteignent rarement le lycée ! ) ?
Combien d'enfants « dé-culturés », parce que l'école d'une part, la famille et les copains de l'autre appartiennent à des galaxies sans frontière commune ?
Combien d'enfants « agités », qui se retrouvent exclus (dans les faits ou de fait), parce que la pression scolaire est trop grande et qu'il n'y a pas de place pour eux ?
Combien d'autres, qui ont des fonctionnements cognitifs un tant soit peu différents, ont du mal à s'adapter, et se retrouvent dans la même situation ?
Et tous ceux comme Abdel -qui semble cumuler ces 3 « handicaps“- qui possèdent de réels potentiels qui restent totalement inexploités !
Il serait grand temps que des moyens réels soient donnés à l'Education Nationale (et que celle-ci revisite un peu ses grilles ! )…
Réalisera-t-on vraiment un jour que c'est l'avenir de notre société dont il est question ?
Inégalités à l'école : http://social.societal.free.fr/ ? p=49
De
19H29 | 13/10/2007 |
Très critique sur le système américain, je regrette que le système français ne sache pas s'en inspirer sur deux points précis :
a) ils poussent les élèves à développer ce pour quoi il ont compétence et/ou appétence « naturelle » ;
b) il est possible et encouragé, à tout âge, de reprendre un cursus d'études.
(Ce qui est la cas de ma compagne, jeune quadra, qui termine son PhD)
Personnellement, j'ai décroché en première. Ininterréssé par un monde qui m'échappait complètement (celui de l'abstraction pour l'abstraction), vécu comme une obligation kafkaïenne. Mon départ du système scolaire eu lieu exactement le jour où je réalisais que qu'à 16 ans révolus, ce conformisme creux n'avait plus rien d'obligatoire (ainsi que je le percevais sur le moment).
Quelques lourds soucis familiaux peuvent aussi expliquer, mais je reste un produit de centre-ville et ces soucis n'avaient pas grand-chose à voir avec les problématiques (que je suppose, ici) d'Abdel et d'Idriss.
Il n'en reste pas moins que 10 après, intéressé par quelques sujets précis, et pour mon goût personnel, je me retrouvais en bibliothèque à photocopier des thèses non publiées pour mieux me documenter là où la Presse me laissait sur ma faim.
(Et, professionnellement, ça ne va pas trop mal, merci.)
Je garde un souvenir ému d'un cancre de mes amis et camarades de l'époque lycéenne.
Finies les heures de cours, il pouvait disserter des heures et des heures sur la musique, les influences et références de tel ou tel groupe de pop-rock new wave. Un véritable petit érudit, dont les groupes favoris sont maintenant, 20 ans plus tard, entrés au panthéon des grands classiques du genre.
En revanche, ses notes étaient exécrables.
Il vivait en Hlm, s'enfonça dans les problèmes de la toxicomanie, et, au bout de quelques très courtes années, alors que sa vie ne se tenait plus qu'entre la mendicité et l'hôpital psychiatrique de jour, il finit par se suicider.
Son prénom n'avait rien d'exotique.
De
09H41 | 14/10/2007 |
Des moyens supplémentaires pour l'éducation nationale ? Pourquoi pas mieux gérer -à moyens constants- cette armée soviétique ?
Et question système national, je préfère la Finlande car tout est concentré sur l'élève et les (bons) résultats suivent.
Il n'y a pas là-bas d'explications théorico-sociales comme on nous sert en France pour justifier les dysfonctionnements et « la magie » de l'augmentation des ressources.
De
10H47 | 14/10/2007 |
Les profs ont bien essayé d'établir le contact (oui, établir le contact) avec mon pote. Mais à raison de 2 ou 3 h par semaine, et à près de 30 élèves par classes, qu'est-ce qu'ils pouvaient faire ?
Une question, posée avec un discret sourire encourageant, 1 ou 2 fois par mois…
Ils ne pouvaient pas non plus délaisser les autres élèves.
On est en droit de douter que c'est en ne « renouvelant pas les départs à la retraites » que la situation va s'améliorer…
Encore moins avec des explications « génétiques ».
Bon courage aux enseignants.
(CA de 20h29)
De Madiran
(Business Analyst) | 14H48 | 15/10/2007 |
Combien d'élèves passent à la trappe parce que les enseignants sont incompétants… ! !
Combien de jeunes ne trouvent pas d'emploi parce que les patrons sont nuls… ! !
Combien de moutons ne sont pas gardés parce que les bergers sont nuls…
On peut aligner des âneries comme celles ci à l'infini…