09/03/2010 à 16h06

Elections régionales : l'abstention, piège à cons


Il y a certainement un tas d'explications sociologiques au phénomène de l'abstention, mais je ne me suis pas donné la peine d'aller les dénicher : je préfère conserver un peu de fraîcheur naïve à mon agacement. Et de toute manière, je ne suis plus aussi convaincu par la sociologie depuis qu'elle s'est arrêtée d'être une science pour devenir « un sport de combat ».

On nous annonce ainsi que quelque chose comme un électeur sur deux pourrait préférer la pêche à la ligne au bureau de vote à l'occasion des régionales ! Ce n'est pas seulement surprenant parce qu'il ne fait pas franchement un temps à taquiner le goujon, mais surtout parce qu'il est de plus en plus rare d'entendre des trucs sensés sur les motivations réelles des abstentionnistes. J'insiste sur « réelles » parce que, pour ce qui est des motivations bidons, on est servi...

Tiens, demandez à n'importe quel boycotteur de scrutin ce qui l'empêche de s'engager et il y a peu de chances pour qu'il vous réponde que, tout bien considéré, la démocratie, ben il n'en a rien foutre. Que son problème est essentiellement de profiter d'un système qui, au final, ne fonctionne pas si mal et de continuer à cultiver tranquillement son jardin - si peu voltairien soit-il.

L'abstentionniste, c'est un gars qui ne trouve pas « son » parti

Non, l'abstentionniste standard préférera expliquer qu'il est tellement écœuré par la politique et les politicards, tellement dégoûté par ce petit monde corrompu au confort financé par les braves gens comme lui, qu'il lui est devenu insupportable de voter.

Car, qu'on n'en doute pas, l'abstentionniste standard est toujours un brave type sincère et honnête balloté par des événements sur lesquels il n'a pas prise. Un brave gars tout simple incapable de sélectionner, dans toute la palette de l'offre politique, un parti qui corresponde à ses aspirations profondes. Avec une variante puisqu'il lui arrive aussi parfois, à notre abstentionniste standard, de justifier son refus de ce Smic démocratique qu'est le vote par l'absence de prise en compte des bulletins blancs. L'absence de respect pour l'expression du rien, quoi...

Mais aux 50% de, hum, citoyens qui envisagent d'ores-et-déjà de ne pas se déplacer les 14 et 21 mars prochains, on a surtout envie de demander s'ils n'en ont pas un peu assez de jouer les victimes sibyllines dont il revient aux instituts de sondage et aux commentateurs de déchiffrer les comportements après dépouillement. Vous savez bien, ces histoires de « message envoyé à la classe politique » bla bla bla… Car si, comme disait Marshall McLuhan, le média est bien le message, l'abstention clame surtout « Je m'en tamponne le coquillard ! ». Ni plus ni moins.

Il y a des candidats pour tout le monde

Examinons un peu la nature et la quantité des listes pour lesquelles un Français se voit proposer de voter. Il y a de tout. Mais vraiment de tout.

  • Vous êtes fascisant et vous pensez que tous vos problèmes sont causés par les étrangers qui viennent vous piquer votre baguette sous le nez ? Il y a des candidats pour vous
  • Vous êtes souverainiste et vous pensez que c'est plutôt de l'Europe que vient le mal ? Il y a des candidats pour vous. Mieux, ils sont présentés sous deux emballages différents, l'un de gauche et l'autre de droite
  • Vous êtes socialiste ? Il y a des candidats
  • Vous êtes socialiste mais vous pensez que le parti socialiste, lui, ne l'est plus ? Il y a des candidats
  • Vous êtes de droite tout court ? Il y a des candidats
  • Vous ne vous êtes même pas rendu compte que le communisme était un terrible échec politique et humain et vous continuez de croire en saint Marx ? Il y a des candidats
  • Vous êtes convaincu que la France ne peut être sauvée que par la collectivisation des moyens de production et la dictature du prolétariat ? Il y a une liste
  • Vous pensez que cette dernière liste s'éloigne tout de même un peu trop de l'orthodoxie trotskiste ? No problemo : il y en a une autre...

Ce n'est plus une offre politique, c'est le menu du Nioulaville, mon restaurant chinois favori à Belleville.

Le pouvoir du vote

Mais bon, il semble que ça ne soit pas encore assez, cette possibilité de voter pour transformer, à votre convenance, votre région en paradis d'extrême droite, d'extrême gauche ou d'extrême centre. Parce que figurez-vous que ça marche, que c'est testé, que c'est prouvé. Oui, un pays comme la Suisse peut parfaitement, par les urnes, envoyer un vrai gros message raciste immédiatement suivi d'effet. Tout comme un pays comme le Venezuela peut tout à fait organiser sa ruine morale et économique à coups de bulletins de vote.

Amis abstentionnistes, lorsque vous n'irez pas voter les 14 et 21 mars prochains et lorsque les commentateurs politiques et les instituts de sondage se creuseront, en direct à la télé, le ciboulot pour comprendre pourquoi. Lorsque les têtes de listes s'affronteront sur les plateaux de TF1 et de France 2 pour assurer que votre message a été reçu 5 sur 5. Lorsqu'elles confirmeront, la main sur le cœur, que votre désintérêt pour le processus démocratique est en réalité la marque d'une exigence de davantage de démocratie, sachez que moi, dans mon coin, sans recours à la moindre explication sociologique, je saurais à quoi m'en tenir.

Aller plus loin
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    • Fifidou
      Fifidou
      Post Doc
      • Posté à 16h28 le 09/03/2010
      • Internaute
        Post Doc

      Un peu simpliste, non ?

      Je précise d'emblée que je ne suis pas abstentionniste, et qu'effectivement j'arrive dans l'offre politique présentée à trouver dès gens avec qui, sur le principe et les déclarations d'intentions, je suis le plus souvent d'accord.

      Mais bon... A priori, en France, il y a quelques millions (a vue de nez, j'ai pas fait le calcul) de gens qui vont voter exactement la même chose que moi. Alors, quelques millions +1, ça fait quelques millions...
      Pour avoir un réel poids sur la société, il faudrait que je franchisse le pas et que je prenne la carte du parti. Et que j'essaie de peser pour que le principe et les déclarations d'intentions de ce parti ressemble encore plus à ce que je pense qu'actuellement. Vaste programme, non ? Avec ça, je ne suis pas prêt d'aller à la pêche...

      Et en plus, j'ai quand même l'impression d'avoir plus de pouvoir en tant que consommateur/usager, que en tant que citoyen. Les vendeurs et marchands de notre monde libéral font tout ce qu'ils peuvent pour que les produits que j'achète me ressemblent à 100%. C'est une histoire de niche, en quelque sorte. Il suffit d'être un petite poignée de fous à vouloir par exemple rouler en bagnole électrique ou bien alors manger du thon rouge pour qu'un marchant vienne nous proposer cette camelotte. Et au final, ce consommateur il trouve vraiment ce qu'il lui ressemble...

      Et sur le plan politique, répondre à des sondages, signer des pétitions, manifester, même participer à la naissance d'un buzz politique vont au final structurer notre vie bien mieux qu'un bulletin de vote ne saura le faire.

      N'est ce pas cela, la vraie raison de l'abstention ?

    • Hugues Serraf
      Hugues Serraf répond à Tyb
      Auteur(e) de l'article
      • Posté à 16h31 le 09/03/2010

      Si toutes les opinions, toutes les options politiques, toutes les visions sont représentées mais que vous n'avez toujours pas envie d'aller voter, c'est peut-être que vous avez un problème avec la représentation démocratique des citoyens par leurs élus.

      Et l'idée, absolument pas naïve, que je me fais d'une démocratie qui fonctionne ne passe pas par la recherche du candidat qui serait tellement proche de ce que vous avez dans la tête qu'il ne pourrait qu'être vous-même...

      En démocratie, on cherche aussi à faire triompher des programmes allant dans le sens de l'intérêt général. Pas de vos seuls intérêts spécifiques, aussi légitimes soient-ils.

    • Hugues Serraf
      Hugues Serraf répond à Wildleech
      Auteur(e) de l'article
      • Posté à 17h07 le 09/03/2010

      Encore une fois, la démocratie, ce n'est pas de voter pour son double-astral ou son clone. Choisir une liste ou un candidat, c'est s'engager dans le sens de l'intérêt général.

      Quel « message » est-on censé recevoir en ouvrant votre enveloppe et son bulletin blanc ? Quelles décisions les élus (puisqu'il y en aura bien quelques uns si certains d'entre-nous jouent le jeu démocratique) sont-ils censés prendre sur la base d'un vote qui n'exprime rien ?

    • kevangel
      kevangel
      Chercheur
      • Posté à 17h10 le 09/03/2010
      • Expert
        Chercheur

      Quand je lis la plupart des commentaires, je me dis que ca ferait du bien à certains de passer un an dans une bonne vieille dictature. Peut-etre que ca les ferait réfléchir. Il y a tant de gens dans le monde qui reveraient de pouvoir voter comme nous, j'ai l'impression de lire des caprices d'enfants gatés.

    • nono le simplet
      nono le simplet
      bidochon
      • Posté à 17h55 le 09/03/2010
      • Internaute
        bidochon

      il m'est arrivé de ne pas aller voter, quand j'étais plus jeune, attendri par les sirènes des « élections pièges à cons “ mais si mes souvenirs sont bons j'en ai toujours gardé le soir des résultats une certaine culpabilité , une certaine honte .
      aujourd'hui je vais voter car je pense que le ‘ piège à cons c'est justement de ne pas aller voter .
      j'ai même fini par accepter le vote blanc même si je ne l'ai jamais pratiqué.
      pour moi, ne pas aller voter, c'est voter en fait mais voter pour tous les candidats sans exception, leur donner la légitimité d'être élus par les autres .
      C'est une attitude de fièrté, de rébellion, de courage ?
      ah non sûrement pas ou alors de fièrté narscissique, de rébellion puérile, de courage de posture, d'opérette ...
      je n'irai pas jusqu'à parler de mépris mais j'ai un regard qui serait un peu rigolard si ce n'était pas pour des raisons si sérieuses sur ceux qui claironnent haut et fort qu'ils ne voteront pas .
      A tous ceux qui sont fiers de ne pas aller voter, faites comme ceux qui s'en foutent , n'y allez pas mais évitez de vous en vanter , vous passerez moins pour des cons .

    • nestor38
      • Posté à 18h15 le 09/03/2010

      Il n'est pas question de rébellion, de narcissisme ou de se vanter... ça ne te passe pas à l'esprit qu'on peut ne pas voter par je m'en foutisme mais aussi par conviction ?
      C'est juste une vision différente de la politique, et de nombreux posts ici illustrent ce propos... mais cette façon de dénier comme tu le fais et comme le fait HS la possibilité d'avoir un autre raisonnement (et souvent aussi une autre pratique) politique équivaut effectivement à du mépris. Ce qui est pour le coup légèrement méprisable.
      Je trouve pour ma part plus critiquable ceux qui pensent qu'il suffit de mettre un bulletin dans une urne de temps en temps (je ne parle pas de toi, je ne connais pas ta pratique) pour participer à la vie politique, j'ai une vision plus haute de la politique pour la limiter à la mascarade électoraliste dans laquelle on baigne actuellement.

    • lancetre
      • Posté à 21h10 le 09/03/2010
      • Internaute

      La dictature, c'est « ferme ta gueule » !

      La démocratie, c'est « cause toujours » !

      La démocratie est supérieure à la dictature.

      En dictature, il faut truquer les élections pour que rien ne change.

      En démocratie, ce n'est pas la peine.

      Si les élections pouvaient changer la vie, elles seraient interdites depuis longtemps.

      Je suis prêt à prendre le pari qu'en cas de référendum sur le traité de Lisbonne, la nécessité de supprimer ou pas le juge d'instruction, la nécessité de supprimer des dizaines de milliers de postes de professeurs, le bien-fondé des trois milliards de cadeaux fiscaux offerts chaque année aux restaurateurs...L'abstention serait très faible.

      L'abstention ne témoigne pas d'un désintérêt pour le politique, mais d'un écoeurement face à des politiciens cumulards et interchangeables, qui mènent tous la même politique.

      C'est vrai, savoir si ce sera Huchon ou Pécresse qui dirigera l'Ile-de-France m'indiffère.

    • dy
      dy
      • Posté à 00h12 le 10/03/2010

      J'avoue sans peine avoir une non-tendresse certaine pour les abstentionnistes.
      S'abstenir de voter quand on a ce droit me semble être la marque d'un individualisme extrèmiste (« moi, je ne me sens pas représenté » ou « mon vote ne changera rien », c'est du pareil au même).
      Voter c'est se situer, c'est prendre position.
      Voter c'est se donner la légitimité d'agir, de dire, de combattre éventuellement.
      S'abstenir de voter c'est renoncer, ou bien agir comme un enfant gâté.

    • Fluxme
      Fluxme répond à Hugues Serraf
      • Posté à 09h43 le 10/03/2010

      Il n'exprime pas « rien ». Il exprime le fait qu'on ne se retrouve pas dans les propositions des candidats. Il exprime le fait qu'on accorde de l'importance au devoir citoyen. Si je me bouge le cul pour aller au bureau de vote même si je ne suis d'accord avec aucun des programmes, j'aimerais bien que mon vote blanc soit pris en compte.

      Je suis d'accord avec vous sur le fait qu'au premier tour par exemple, il y a largement de quoi trouver son bonheur en faisant un minimum de compromis.
      Mais (au risque de me répéter par rapport à un message plus haut) au second tour, si j'ai voté écolo ou royaliste au premier et que mon candidat s'est fait bouler, je ne me retrouve pas forcément dans les propositions des deux candidats UMPS. Je n'ai pas forcément envie de (ou ne peux pas) trouver de compromis.
      Le vote blanc a alors une valeur.

    • Hugues Serraf
      Hugues Serraf répond à Fluxme
      Auteur(e) de l'article
      • Posté à 10h29 le 10/03/2010

      Je vous suis complètement dans votre raisonnement (même s'il n'explique pas l'abstention massive dès le premier tour), mais pas sur la manière dont vous donnez de la valeur au vote blanc.

      Attention, je suis tout à fait d'accord avec l'idée qu'aller voter blanc n'a rien à voir avec l'abstention pure et simple, puisqu'il s'agit bel et bien d'une forme d'implication citoyenne. Mais il s'agit aussi d'une implication stérile (ce n'est pas une critique, juste une évidence). Le vote blanc n'exprime rien au-delà du mécontentement de ne pas trouver exactement le candidat ou la liste qui nous convient vraiment. Mais quel candidat ? Quelle liste ? Peut-on agréger tous les votes blancs ensemble en considérant qu'ils représentent une même position ? Et quelle position ?

      Tout en répétant que je ne mets pas l'abstention et le vote blanc dans le même sac (pour le second, on peut parler d'urne plutôt que de sac et ça fait toute la différence ! ), il me semble que ce compromis dont vous êtes capable au premier tour, vous en êtes tout aussi capable au second tour sauf à considérer que la démocratie ne peut jamais fonctionner.

      Dans une élection à deux tours, même les candidats qualifiés doivent tenir compte des suffrages exprimés en faveur des candidats éliminés pour obtenir des reports de voix. C'est la raison pour laquelle notre système est sans doute plus conforme à l'approche démocratique des Français que celui des britanniques (à un tour seulement). On doit donc être capable de choisir son camp au second tour, même si les frontières ne sont plus aussi nettes que lorsqu'un choix théoriquement très « clivé » existe entre, disons, le FN et le NPA.

      Moi-même, je vote PS. Je ne suis pourtant pas complètement et réellement représenté dans ma vision de « libéral de gauche » par ce parti, mais il reste porteur des valeurs que je juge plus essentielles au modèle de société qui me convient. Pas l'UMP, un parti fondamentalement conservateur et pour lequel ni la justice sociale ni l'antiracisme ne sont des priorités même s'il n'est pas le parti néo-pétainiste que certains commentateurs de Libé voient en lui par paresse intellectuelle et conformisme.

      Pourtant, au PS, il y a Hamon et son discours fabriqué pour réunions du MJS, et aussi Valls, Mosco ou DSK. C'est sans doute un grand écart sur les moyens de parvenir à un objectif, mais pas sur la nature de l'objectif.

      Il me semble que c'est une manière acceptable de jouer le jeu démocratique. Et en tout cas plus efficace que le vote blanc.