11/01/2010 à 20h56

Eric Rohmer, la mort d'un orfèvre de la Nouvelle Vague

LesInrocks.com"
Pascal Riché | Redchef Rue89

Auteur de 25 films, le cinéaste prenait son temps pour explorer, au fil de dialogues fignolés, la confusion des sentiments.

Eric Rohmer est mort à l’âge de 89 ans. Cinéaste subtil, léchant chacun de ses plans comme autant de tableaux, ciselant chaque dialogue, il savait prendre son temps, pour mieux bercer le spectateur et l’entraîner dans l’exploration des moindre recoins des sentiments : désir, morale, liberté, jalousie, amour.

Il laisse derrière lui plus de 25 longs métrages, dont plusieurs chefs d’oeuvres :

  • « Ma nuit chez Maud », le film qui l’a fait connaître en 1969 (avec Jean-Louis Trintignant et Françoise Fabian)
  • « Le Genou de Claire » (1970, avec Jean-Claude Brialy)
  • « L’Arbre, le maire et la médiathèque » (1987, avec Fabrice Luchini et Arielle Dombasle, deux acteurs qu’il a « découverts » dans Perceval le Gallois, 1978)
  • Et, évidemment, l’ensemble de ses « Contes ».

Un prof de lettres qui tenait un ciné-club dans le Quartier latin

Avant de tomber dans le cinéma, Eric Rohmer s’appelait Jean-Marie Maurice Schérer. C’était un professeur de lettres, qui s’occupait du ciné-club du Quartier latin. Il s’est alors orienté vers la critique avant de devenir rédacteur en chef des Cahiers du cinéma.

Là, il forme une bande avec François Truffaut, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Claude Chabrol... tous déterminés à dynamiter le « cinéma qualité française », c’est à dire le cinéma bourgeois. Ce sera la Nouvelle Vague.

Rohmer avait une manière sans pareil de diriger ses acteurs, avec précision, à partir de dialogues à la fois très parlés et très écrits. Jean-Louis Trintignant raconte ici (en 1972) sa surprise en lisant dans un scénario un « heu heu heu ». (Voir la vidéo)

Eric Rohmer a reçu de nombreuses distinctions, dont le Lion d’or de la Mostra de Venise, en 2001, pour l’ensemble de son oeuvre. Une de ses rares apparitions en public. (Voir la vidéo)

Rohmer, qui a tourné jusqu’à l’épuisement (son dernier long métrage, « Les Amours d’Astrée et de Céladon », est sorti il y a trois ans), n’accordait aucune interview à la télévision. L’occasion de ce petit montage exhumé en 2009 pour « Il y a 50 ans , la Nouvelle Vague ». On entend sa voix qui explique : « Je me consacre entièrement au tournage, et à rien d’autre. » (Voir la vidéo)

Le cinéaste a accordé sa dernière interview à nos partenaires, Les Inrockuptibles. Dans les trois dernières questions, il explique combien il est difficile d’exister au côtés de cinéastes comme Howard Hawks ou Alfred Hitchcock (sur lequel il a co-écrit un livre, avec Chabrol)

Vous voyez beaucoup de films nouveaux ?

Non, je ressens le poids de mon âge et j’ai un peu perdu le goût de découvrir de nouveaux cinéastes. Je préfère revoir des films que je connais déjà en DVD. Des films d’Hawks ou d’Hitchcock.

Qu’est-ce qui vous paraît inépuisable chez ces cinéastes qui vous intéressent depuis le début de votre cinéphilie ?

Je dirais que personne n’a traité de façon aussi complète et complexe la question de l’être qu’Howard Hawks. Et personne n’a traité de façon aussi complète et complexe la question de l’apparence qu’Alfred Hitchcock. A eux deux, ils couvrent un spectre très large des questions que peut traiter le cinéma.

Pensez-vous avoir retenu quelque chose de la simplicité d’Hawks dans votre pratique de cinéaste ?

J’aimerais bien. Mais je crois que pour des gens de la génération d’Hawks ou d’Hitchcock, il était possible de traiter de ces questions et d’en occuper le plus naturellement le centre. Pour des gens de ma génération, qui viennent après, à un autre moment de l’histoire du cinéma et de son cycle, cela me paraît impossible. Je crois qu’on ne peut plus occuper que leur périphérie.

En partenariat avec LesInrocks.com

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  • Spiripotain
    Spiripotain
    promeneur écoutant
    • Posté à 21h11 le 11/01/2010
    • Internaute 49037
      promeneur écoutant

    Serait-ce un crime de lèse-majesté que de suggérer qu’en dépit de son atlent, Eric Rohmer était un fieffé réac et que la Nouvelle Vague, dans son ensemble, un mouvement tout à fait réactionnaire ? Si oui, alors je retire.

  • mikael
    mikael répond à Spiripotain
    • Posté à 21h55 le 11/01/2010
    • Internaute 3305

    Il est sûr que « les 400 coups » de truffaut, « joli mai » de Resnais et Chris Marker, « la maman et la putain » d’Eustache ou encore « le petit soldat » sont des films réactionnaires....
    J’en ai entendu des bonnes mais celle-là...

    Si vous vouliez signifiez que cela ne ferait pas de mal au cinéma actuel d’arrêter de s’y référer ou de ne pas arriver à créer autre chose alors je vous suis... la « nouvelle vague » est un peu trop sacralisée sûrement, mais réac ? ?
    Pour ma part, je ne me suis jamais ennuyé pendant un film de Rohmer et la théatralité si particulière de ses films m’a toujours fait jubilé. C’est un bien triste début d’année.

  • nestor38
    nestor38 répond à Pierre Serisier
    inséré ?
    • Posté à 22h22 le 11/01/2010
    • Internaute 60788
      inséré ?

    Pourtant Rohmer était un cinéaste majeur, et derrière les jeux avec les mots se cachaient une grande maitrise des plans, de la lumière, du montage. Il jouait contre le naturel (cette fameuse diction si souvent moquée) pour faire une oeuvre qui n’imitait pas la vie, il n’était pas là pour illustrer mais pour transformer, pourtant la vie, dans ses oeuvres de Conte d’été aux amours d’Astrée et Céladon, se diffusait dans les mots, dans les frôlements des corps, il fallait juste faire un tout petit effort pour l’attraper. Il osait énormément de choses jusqu’à ces derniers films, il suffit de revoir l’Anglaise et le Duc ou Triple Agent pour voir qu’il ne choisissait jamais la facilité. C’était un cinéaste exigeant qui demandait peut-être un peu d’effort, mais reprocherait-on à un peintre, un écrivain, un musicien d’être exigeant. Pourquoi le cinéma devrait toujours être facile ? Heureusement que des auteurs comme lui ont exploré le champ cinématographique...

    C’est amusant comme en France, c’est plutôt branché de dénigrer la nouvelle vague (je ne dis pas que c’est ce que tu fais) mais il suffit d’aller à l’étranger pour voir à quel point Rohmer est toujours resté un cinéaste important et une référence.

  • nestor38
    nestor38 répond à Pascal Riché
    inséré ?
    • Posté à 22h41 le 11/01/2010
    • Internaute 60788
      inséré ?

    Rohmer n’a jamais été un gauchiste, ça c’est sûr, même si au niveau de la forme artistique, il n’était pas conservateur, et avait su créer une économie de production plutôt intéressante, films peu chers, sa propre boite de production pour garder son indépendance, il y a surement des cinémas dit de gauche qui sont plus prêts à se vendre.

    A l’époque, la nouvelle vague a souvent été traité de réac, voir de fasciste, parce qu’il glorifiait l’individu, aimait le cinéma américain, considérait que le cinéma était le cinéma d’un auteur face au cinéma des métiers de la qualité française. De plus certains jeunes turcs ont écrit dans Arts, magazine de droite de l’époque, ils s’en amusaient et aimaient jouer de la provocation contre la critique de la presse de la gauche bien pensante. (Il suffit d’écouter dix minutes Michel Ciment de Positif qui aujourd’hui n’a toujours pas digérer la nouvelle vague pour voir où étaient et ou sont toujours les vrais réacs)

    Mais c’est un faux procès, et il suffit de voir les film qu’ils ont réalisés pour s’en convaincre, c’était un cinéma qui venait de la rue, de la vie de la jeunesse de l’époque, un cinéma qui collait à ce qui se passait, un cinéma qui respectait le spectateur, qui ne le regardait jamais de haut, jamais comme un imbécile qu’il faut nourrir ou un élève qu’il faut éduquer. De plus par la forme, ils étaient novateurs, cherchaient le mouvement, casser la grammaire usuelle du cinéma. Par tous ces côtés là, ils étaient plutôt progressistes.

    Ce cinéma n’est pas mort, il ne s’agit pas aujourd’hui de copier ce qu’il faisait, mais par contre leur conception qu’un film est avant tout le regard d’un auteur doit persister.

  • malpoli
    malpoli
    Homme de paille
    • Posté à 23h27 le 11/01/2010
    • Internaute 37834
      Homme de paille

    Pour moi c’était mon réalisateur français préféré. Le seul cinéma intello que je pouvais vraiment regarder avec plaisir : une magie des dialogues, une gourmandise de mots qui vous tiennent en haleine sur des broutilles, une direction d’acteur hors norme : C’est le seul réalisateur que l’on pouvait reconnaitre directement derrière les acteurs. Et puis ce petit air de légereté, d’insouciance dans ses films me faisait ressortir heureux sans vraiment savoir pourquoi. Je dois bien dire que les gens que j’ai entrainé avec moi se sont parfois endormis. Je me souviens en particulier de la projection de l’arbre le maire et la médiathèque. Une fois le film terminé, une bonne partie des spectateurs, assoupis, ont eut du mal à partir. Moi je ne sais pas, je suis comme hypnotisé par ses films et je ne vois pas le temps passer. C’est une expérience unique. Sa mort est vraiment difficile à admettre. C’est comme s’Il emportait un petit morceau de moi avec lui.

  • Spiripotain
    Spiripotain répond à Pascal Riché
    promeneur écoutant
    • Posté à 19h02 le 12/01/2010
    • Internaute 49037
      promeneur écoutant

    N’avez-vous jamais vu « L’anglaise et le Duc » par exemple ? Ce film est assez explicite sur les préférences de Rohmer.

    Quand à la NV, elle est le fruit d’un groupe de jeunes gens de droite (virés gauchistes pour certains quelques temps plus tard). La revue de gauche, c’était Positif, certainement pas les Cahiers. Je mets sur le même plan (pour parler schématiquement) Nouveau Roman et Nouvelle Vague, deux mouvements formalistes qui ont enterré la roman populiste/prolétarien d’un côté, le cinéma populaire (hérité du réalisme poétique) de l’autre. Le culte de la forme et du renouvellement de l’écriture contre les préoccupations sociales.
    La politique des auteurs est à mon sens une politique bourgeoise, qui réactive le mythe de l’artiste solitaire et génial à l’encontre du travail collectif. On retrouve la même idéologie dans les Cahiers d’aujourd’hui, par exemple, lorsque JM Frodon attaque la télévision au nom de l’auteur.
    Bon il faudrait développer....