Peut-on filmer un génocide ? « Le jour où Dieu… » relance le débat

Deux films autour de l'extermination des Tutsis au Rwanda sortent sur nos écrans en une dizaine de jours. Ils réactualisent la question de fond que Claude Lanzman posait à travers son documentaire « Shoah », en 1985. Un génocide est-il impossible à représenter ? Doit-on s'interdire la fiction sur un évènement aussi spécifique et unique ?

On sait que Lanzman détient une réponse ferme à ces deux interrogations : c'est oui. Pas question de prétendre filmer le génocide des juifs. Concernant celui des Tutsis au Rwanda, les cinéastes Philippe Van Leeuw, belge et Lee Isaac Chung, américain prennent le contre-pied (… contre- champ) de cette position. Le premier a réalisé « Le jour où Dieu est parti en voyage » (qui sort aujourd'hui), le second est auteur de « Munyurangabo », (sur nos écrans depuis le 7 octobre).

Fiction, en avant toute… Une évolution éthique ?

« Le jour où Dieu est parti en voyage » renvoie à un proverbe rwandais prétendant que si Dieu passe ses journées ailleurs, il revient chaque nuit y dormir, considérant que c'est le plus bel endroit au monde. Mais la nature est aussi belle que cruelle.

Face au drame, le spectacteur placé en position de voyeur

La luxuriante forêt où Jacqueline, Rwandaise, coulait des après-midi familiales heureuses est devenue refuge hostile durant le génocide, après avoir vu les dépouilles de ses enfants jetées comme des ordures. Terrée, elle va sombrer dans le désespoir, au point de désirer mourir avant que les génocidaires ne la trouvent. (Voir la bande-annonce)

A partir de ce moment -Jacqueline tentant de survivre- la caméra de Philippe Van Leew ne la filmera plus qu'en plan serré, intimant au spectateur de « voir » seulement ce que la caméra intime de voir. Au point de se sentir parfois « voyeur ». Le réalisateur se défend, pourtant d'une telle intention :

« J'étais préoccupé par la question de la survivance : par quel ressort l'être humain continue son parcours même quand on ne lui reconnaît plus sa qualité même d'humain ?

Donc je me suis attaché aux pas de Jacqueline du début jusqu'à la fin du film. Mais je n'ai pas eu le sentiment d'être démonstratif, ni voyeur. J'étais en empathie. »

Face au drame, le spectateur placé en position de voyeur

Cependant, est-ce que malgré soi, tel que l'avançait l'universitaire américain Howard Suber à propos de la Shoah, la fiction autour d'un génocide ne se décline pas comme une variante « de la plus grande intrigue du monde » ? Soit : un personnage se retrouve piégé dans une situation qui le dépasse.

S'en sortira-t-il ? Dans « Le jour où Dieu est parti en voyage », le spectateur est soumis à ce suspense -Jacqueline va-t-elle survivre ? - alors que, de toute façon, ce suspense n'a pas lieu d'être, puisque la majorité des Tutsis, au Rwanda, a bel et bien été exterminée en avril 1994 ?

Le film, dit le dossier de presse, « s'inspire d'une histoire vraie ». Mais non… La seule histoire vraie, dans ce scénario, c'est celle de ces coopérants belges désespérés de partir en abandonnant leur employée. L'histoire de cette dernière, elle, n'est ni vraie ni réelle (même si elle est évidemment réaliste).

Car seuls les rescapés peuvent témoigner de la réalité de leur survie ; or, précise le réalisateur, les anciens employeurs de Jacqueline n'ont jamais pu retrouver sa trace après le génocide. Son histoire est donc imaginée, elle est scénario de cinéma.

Jacqueline, une victime qui ne perd rien de sa beauté dans l'épreuve

Or, comment faire de la fiction avec une histoire dont on ne sait rien, quand de vrais témoins de parcours similaires existent encore ? Comment savoir si, comme dans ces scènes où Jacqueline perd la raison, cette victime est restée aussi belle qu'elle l'apparaît sous le regard de Philippe Van Leeuw, quand tant de rescapés confient ne s'être plus sentis physiquement humains, dans leur survie ?

C'est là qu'une certaine gêne peut s'instaurer chez le spectateur, même si cette représentation esthétique du personnage est tout à l'honneur du réalisateur qui, en profonde empathie avec lui, n'a pas pu l'avilir par l'image…

Pourtant, quand il arrive que « Le Jour où Dieu est parti en voyage » refuse de « donner à voir », il propose certaines scènes très fortes. Confirmant ainsi un principe déjà vérifié au cinéma (entre autres par Rossellini dans « Rome Ville ouverte ») : on ne filme jamais mieux l'horreur qu'en hors-champ.

Comme lorsque Jacqueline est cachée dans un faux plafond ou terrée dans la forêt et qu'elle entend le génocide (sifflets, coups, cris de haine ou d'excitation durant les pillages, battues dans la forêt). Le spectateur ne voit pas les génocidaires mais ils sont là, partout, dans le hors champ.

Et les entendre, ce n'est pas être dans la fiction du génocide, au sens d'en imaginer quelque chose, de « s'en faire un film ». C'est être dans ce qui fait l'essence d'un génocide : l'irréprésentable. (Voir la vidéo)

« Munyurangabo », fiction d'une grande intensité (tournée en kinyarwanda) de Lee Isaac Chung, tient aussi ce beau pari cinématographique : filmer sans montrer.

L'amitié entre deux adolescents de Kigali, l'un hutu, l'autre tutsi, qui se fissure au cours du film, nous plonge directement dans l'après-génocide, mais aucun spectateur ne se méprend : on est sans cesse dans le génocide.

Faut-il encore tourner des films sur le sujet ?

Il est là, dans tout lieu (la maison des parents hutus, leur champ), chez tout protagoniste (leurs regards, leurs silences, leurs confidences, leurs poèmes,..). Mais l'image ne le montre pas, c'est dans le hors champ, hors du cadre que tout se joue. C'est tragique, et cinématographiquement magnifique. (Voir la vidéo)

Hors du cadre, le génocide des Tutsis au Rwanda devient moins « irreprésentable »… Pourtant, cette impossibilité à filmer cette tragédie, en écho à l'impossibilité de filmer la Shoah, doit-elle empêcher de continuer des films sur le sujet ?

De Spielberg à Lanzmann, des tentatives toujours vouées à l'échec ?

Peut-être faut-il juste admettre que cela restera une tentative désespérée, puisqu'un génocide relève de l'inouï. Steven Spielberg déclarait dans Le Monde en 1998, après que Claude Lanzman a incriminé son film « La Liste de Schindler », sorti cinq ans plus tôt :

« Aucun film, et j'inclus “La Liste de Schindler” dans le lot, aucun documentaire, même “Shoah” de Claude Lanzmann, ne peut décemment rendre compte de ce que le monde juif en Europe a enduré, et de ce à quoi il a survécu.

Mon sentiment est qu'il me fallait en parler, tout au moins essayer. D'une certaine manière, j'ai échoué, comme Claude Lanzmann, comme Primo Levi, comme Elie Wiesel. »

57 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de La mouche du coche

De La mouche du coche

diptère | 14H32 | 28/10/2009 | Permalien

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Plus on "sanctuarise" un évènement, plus on le respecte, mais moins on en parle et plus il disparait de nos mémoires, donc plus il disparait tout court.
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Portrait de kawaayi

à La mouche du coche Portrait de La mouche du coche De kawaayi

2012??? | 15H56 | 28/10/2009 | Permalien

Pendant des années John Ford grande figure du cinema (4 oscars) made in USA nous a decrit dans les regles de l'art le genocide des peuples d'Amerique du nord...(sans trop de flot d'emotions de la part des bons penseurs de l'epoque)

Portrait de pierrot123

De pierrot123

14H35 | 28/10/2009 | Permalien

Autre question, tout aussi dérangeante: y a-t-il une hiérarchie dans les génocides?

Certains étant plus "tabous" que d'autres?

Y a -t-il eu un génocide Arménien?
Y a -t-il eu un génocide Cambodgien?

Et, si un génocide ne peut avoir d'autre fin que d'être dénoncé (puisque, par définition, quand on le constate, il est trop tard), quand peut on dire qu'il a "commencé"?

Portrait de Network 23

à pierrot123 Portrait de pierrot123 De Network 23

identité perdue dans mes papiers | 15H04 | 28/10/2009 | Permalien

Les massacres génocidaires en ex-Yougoslavie, et d'ailleurs aussi au Rwanda, ont eu lieu exactement au même moment où ils ont été "constatés" : il n'était pas "trop tard" pour agir, bien au contraire, et les différents chefs d'Etat du G8 en poste à cette époque en ont tout à fait conscience.

Portrait de pierrejcallard

à Network 23 Portrait de Network 23 De pierrejcallard

www.nouvellesociete.org | 05H06 | 29/10/2009 | Permalien

A dire que le génocide est inexprimable on tend à le prétendre aussi imparable.. ce qui donne bonne conscience. Mais ce n'est pas vrai.

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/05/25/2642/

Pierre JC Allard

Je profite de cette occasion pour aviser ceux qui lisent mes posts qu'à partir du 1 er novembre je ne commenterai plus sur les médias citoyens. Tous restent les bienvenus sur mon blogue. www.nouvellesociete.wordpress.com

Portrait de pierrejcallard

à pierrejcallard Portrait de pierrejcallard De pierrejcallard

www.nouvellesociete.org | 03H00 | 30/10/2009 | Permalien

Je veux compléter ce post - et l'histoire en lien - en informant que ce matin, à Montréal, Munyaneza de sinistre mémoire a été condamné à perpétuité pour son rôle dans ce génocide.

PJCA

Portrait de Zeki

à Network 23 Portrait de Network 23 De Zeki

Curieux de tout | 10H12 | 29/10/2009 | Permalien

Pour la Yousgoslavie on n'a jamais retrouvé de charnier tel que les bellicistes les décrivaient. C'était visiblement une excuse pour que l'OTAN intervienne en Europe.

Pour le Rwanda, Péan et d'autres décrivent également une affaire plus complexe que le massacre à sens unique tel qu'il nous a été présenté. Il semblerait qu'accuser la FRance de complicité soit inexacte et exagéré.

Je ne prétends pas savoir la "vérité vraie" sur ces histoires mais qu'elle semblent plus complexes que ce dont elles ont l'air.

Portrait de ppegoo

à Zeki Portrait de Zeki De ppegoo

13H48 | 29/10/2009 | Permalien

"Pour la Yousgoslavie on n'a jamais retrouvé de charnier tel que les bellicistes les décrivaient."
Et Srebrenisca ?

Portrait de Zeki

à ppegoo Portrait de ppegoo De Zeki

Curieux de tout | 14H22 | 29/10/2009 | Permalien

Vous êtes vous renseigné avant de réagir à mon propos?

Quelques extraits choisis de http://www.monde-diplomatique.fr/2000/03/HALIMI/13425 :
Dès le 23 septembre, le quotidien espagnol El País écrit : « Crimes de guerre oui, génocide non. L’équipe d’experts espagnols - composée de fonctionnaires de la police scientifique et de juristes civils - s’est montrée catégorique à son retour d’Istok, la zone nord du Kosovo (...) Il n’y avait aucune fosse commune. »
...
Deux mois plus tard, John Laughland confirme dans The Spectator (20 novembre) : « Même si l’on estime que tous [les 2 018 cadavres retrouvés par le TPIY] sont des Albanais assassinés pour des raisons ethniques, c’est un cinquième du nombre avancé par le Foreign Office en juin ; un cinquantième du nombre avancé par William Cohen en mai ; et un deux cent cinquantième du nombre suggéré par le département d’Etat en avril. Et pourtant même cette estimation n’est pas justifiée. Premièrement, dans la grande majorité des cas, les corps étaient enterrés dans des tombes individuelles et non collectives. Deuxièmement, le Tribunal ne dit pas quel est l’âge et le sexe des victimes, sans parler de leur nationalité. Les causes de mort violente étaient nombreuses dans la province : plus de 100 Serbes et Albanais ont été tués lors d’attaques terroristes par l’UCK albanaise depuis le début de son insurrection en 1998 ; 426 soldats serbes et 114 policiers du ministère serbe de l’intérieur ont été tués pendant la guerre ; l’UCK, qui avait des dizaines de milliers d’hommes armés, a aussi subi des pertes, comme l’attestaient, dans les villes du Kosovo, les faire-part annonçant leur mort au combat ; et enfin plus de 200 personnes sont mortes depuis la guerre en marchant sur des bombes à fragmentation de l’OTAN qui n’avaient pas encore explosé. »
...
Mme Del Ponte, le procureur du TPIY, poursuit John Laughland, « insiste sur le fait que le chiffre [de 2 108] n’est pas un décompte définitif des victimes ni même un recensement complet des morts. (...) En fait, elle en déduit que le nombre final de cadavres pourrait être plus élevé lorsque les exhumations sur les "lieux de crimes" restants reprendront au printemps. Paul Risley [le porte-parole de Mme Del Ponte] explique que les exhumations ont été reportées "parce que le sol est gelé". Or il n’y a pas eu de gel au Kosovo et le sol n’est pas gelé : le jour où cet article était écrit (15 novembre), il pleuvait fortement sur la province et la température était de 10 degrés. On peut soupçonner l’arrivée de l’hiver de servir de prétexte pour repousser de plusieurs mois la question embarrassante du faible nombre de cadavres, dans l’espoir que les gens oublient ».
...
Le 22 novembre 1999, l’hebdomadaire américain Newsweek publie à son tour un article intitulé « Mathématiques macabres : le décompte des atrocités diminue ». On y lit : « En avril dernier, le département d’Etat américain disait que 500 000 Albanais ethniques avaient disparu au Kosovo et craignait qu’ils ne soient morts. Un mois plus tard, le secrétaire à la défense, William Cohen, affirmait à un journaliste de télévision que "près de 100 000 hommes en âge de porter les armes" avaient disparu. "Ils pourraient avoir été assassinés", disait-il. Après la fin de la guerre (...), l’OTAN a produit une estimation beaucoup plus basse du nombre d’Albanais tués par les Serbes : juste 10 000. Maintenant il apparaît que même ce chiffre, malgré quelques véritables atrocités commises par les Serbes, pourrait être un peu trop élevé. »
...
Le 11 janvier 2000, Le Monde est revenu, avec une double page, sur le volumineux rapport sur la guerre que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a publié le 6 décembre 1999. Commentaire de Bernard-Henry Lévy (Le Point, 14 janvier) : « Enfin les choses sont claires. Primo, les exactions serbes contre les civils, notamment musulmans, ont commencé bien avant les frappes de l’OTAN. Secundo, elles sont sans commune mesure avec celles qu’a pu commettre l’UCK. Tertio, les enquêteurs ont la preuve, toujours selon Le Monde, que ces atrocités se sont opérées selon un plan prémédité et qu’elles auraient donc eu lieu, pour parler clair, avec ou sans intervention alliée. Fin du débat. »
...ainsi de suite.

Et oui si on a une confiance aveugle dans les média on risque de ne pas distinguer même à posteriori de la propagande de guerre de la tragique réalité.

Portrait de leconcombrevert

à Zeki Portrait de Zeki De leconcombrevert

La vraie vérité >:-)) | 23H44 | 29/10/2009 | Permalien

Portrait de Zeki

à leconcombrevert Portrait de leconcombrevert De Zeki

Curieux de tout | 08H03 | 30/10/2009 | Permalien

Voici un extrait de votre lien de référence:
« Les faits sont pourtant clairs et acceptés par tous, mais on a appelé ça un génocide. Srebrenica a été le massacre des hommes en âge de porter des armes. C'est un crime contre l'humanité indiscutable, mais on a laissé partir des femmes, des enfants, des vieillards, des gens qui n'étaient pas considérés comme des menaces potentielles.[31] »

Avez vous lu le mien?

Portrait de Bardamu

De Bardamu

difficile | 14H35 | 28/10/2009 | Permalien

A propos du génocide des juifs, il faut arrêter avec cette mystique de l'"indicible", de l'"irreprésentable" qui repose sur la prémisse idiote qu'essayer de comprendre quelque chose, c'est d'une certaine manière presque le justifier...

La raison, c'est comme le soleil : ça va partout sans se souiller...

On sait que c'est Claude Lanzmann, ancien gigolo de Beauvoir, qui a popularisé cette vision des choses, après le succès (mérité) de "Shoah". Le bonhomme a ses qualités, mais il est devenu tellement infatué de sa personne qu'il en devient comique. On dirait qu'il habite son propre buste! Et surtout, il se considère comme le gardien du temple de la mémoire juive du génocide.

La mémoire doit laisser la place à l'histoire, pour servir à quelque chose, et donc il faut représenter, questionner sans relâche le génocide des juifs comme celui des Tutsis.

Et, par exemple, se rendre compte que cette idée du "Jour où Dieu est parti en voyage" se retrouve à l'identique dans l'idée de certains penseurs juifs d'une "éclipse de Dieu" pendant le génocide...

Portrait de La mouche du coche

à Bardamu Portrait de Bardamu De La mouche du coche

diptère | 14H40 | 28/10/2009 | Permalien

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Au terme "Shoah" qui sent trop son religieux, donc le piège; je préfère "génocide" qui évoque mieux le coté froid, calculateur, scientifique de ces massacres.
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Portrait de Network 23

à Bardamu Portrait de Bardamu De Network 23

identité perdue dans mes papiers | 15H32 | 28/10/2009 | Permalien

A part l'attaque personnelle contre Lanzmann, qui n'a guère sa place - on ne discute pas de l'homme mais du problème - il faut bien dire qu'on est d'accord...

On peut aussi se demander, si à force de "mystique de l'irreprésentable", il restera quelque chose à représenter des différents massacres, rapides ou lents, à la machette ou plus insidieux, qui forment le lot de l'histoire.

Je ne sais si quelqu'un a soulevé la question de l' "irreprésentable" au sujet de Sabra & Chatila. Pourtant, le film d'animation (et oui ! même pas une fiction, un "dessin animé") d'Ari Folman, Valse avec Bachir , est l'un des plus beaux films qu'il m'ait été donné à voir dans les dernières années (et beaucoup de proches, de tout ages et de tous milieux, m'ont affirmé la même chose).

Pourquoi la fiction parviendrait-elle moins à toucher le réel et dire la vérité que le documentaire ? Et croit-on qu'on pourrait être affecté, ne serait-ce que lointainement, par un événement dont on ne dispose d'aucune trace ni d'image ?

Pour appuyer Spielberg, qui cite P. Levi pour se défendre contre Lanzman, ajoutons que si "seuls les rescapés peuvent témoigner de la réalité de leur survie", comme l'auteur de cet article l'écrit, ils témoignent aussi pour ceux qui n'ont pas survécu. Le "véritable" témoin du génocide et des massacres, comme le rappelle Agamben dans son livre bouleversant, Ce qui reste d'Auschwitz , ne peut, par définition, témoigner: c'est la figure du "musulman" des camps.

" Or le témoignage vaut ici essentiellement pour ce qui lui manque; il porte en son coeur cet "intémoignable" qui prive les rescapés de toute autorité. Les "vrais" témoins, les "témoins intégraux", sont ceux qui n'ont pas témoigné, et n'auraient pu le faire. Ce sont ceux qui "ont touché le fond", les "musulmans", les engloutis. Les rescapés, pseudo-témoins, parlent à leur place, par délégation - témoignent d'un témoignage manquant. Mais parler de délégation n'a ici guère de sens: les engloutis n'ont rien à dire, aucune instruction ou mémoire à transmettre. Ils n'ont ni "histoire" (Levi), ni "visage", ni, à plus forte raison, "pensée" (ibid.). Qui se charge de témoigner pour eux sait qu'il devra témoigner de l'impossibilité de témoigner."

Si je rappelle ces quelques lignes d'Agamben, c'est pour souligner que quand les écrivains (en premier lieu desquels Primo Levi; on peut citer aussi Robert Antelme) et les philosophes parlent d'impossibilité de représenter l'horreur, du caractère irreprésentable de ces événements, en aucun cas cela veut dire qu'il faudrait nous dédouaner de la tâche infinie de dire ces événements, de les mettre en images et en mots, bref, de les représenter.

L'irreprésentable, dans ce sens, ne s'oppose pas à sa représentation : il en est au contraire la condition et le moteur. N'est-ce pas ce que certains considèrent d'ailleurs comme la tâche de l'artiste, représenter ce qui échappe aux yeux de tous?

Portrait de Gaspard H

à Network 23 Portrait de Network 23 De Gaspard H

enseignant | 18H25 | 28/10/2009 | Permalien

D'accord… mais est-ce vraiment la question essentielle… Décrire, faire ressentir l'horreur d'un génocide, en faire ressentir l'irreprésentable est peut-être une tâche d'artiste…

Mais sur un sujet pareil, il faudrait un film qui plus que faire ressentir ferait "réfléchir"…

A quand donc un film qui éviterait l'écueil du "voyeurisme" en ne filmant ni les exécuteurs ni les victimes du génocide, mais ses "inventeurs" historiques (colonisateurs, missionnaires qui ont manipuler l'ethnisme), ses planificateurs (politiques du Hutu power) ses complices français (Mitterrand, Védrine, Balladur, Juppé, Sarkozy, Villepin… etc) et ceux qui l'ont rendu possible par leur fuite et leur irreponsabilité (les dirigeants américains, les Belges, et surtout Boutros Boutros Ghali, le très francophile secrétaire de l'ONU…)

A quand donc un film sur les vais responsables, les causes… Il sera probablement moins "spectaculaire" (pas de machettes car ce n'est pas "eux qui tenaient les machettes) pas de sang, ça se passerait dans des bureaux feutrés de la cellule africaine de l'Elysée et les couloirs de l'ONU, mais ça aurait au moins la fonction plus noble, je pense, de faire réfléchir collectivement sur le "plus jamais ça"!!!

Problème: quel scénariste, quel cinéaste recevra du fric pour accuser ainsi des grosses légumes comme Védrine et l'intouchable mémoire mitterrandienne de nos "amies" les autruches socialistes?

Mais on peut toujours espérer: Gavras a bien eu les moyens d'accuser le pape dans Amen…

Portrait de Network 23

à Gaspard H Portrait de Gaspard H De Network 23

identité perdue dans mes papiers | 22H24 | 28/10/2009 | Permalien

"A quand un film sur les vrais responsables, les causes..." ? Cette proposition n'est pas incompatible avec les autres. Le film Blood Diamonds , super-production hollywoodienne très spectaculaire, montrait d'ailleurs la responsabilité de la vente des diamants, et plusieurs scènes avaient lieu à Anvers. Si c'était un bon film, on est pourtant loin du film "excellent".

Tout ça pour le dire que le vrai problème - c'est comme pour la musique - n'est pas le style de film qu'on fait, mais simplement de faire un bon film.

Portrait de Au sud de nul part

à Network 23 Portrait de Network 23 De Au sud de nul part

Situation | 21H02 | 28/10/2009 | Permalien

Bonsoir,

Tout à fait. Cela fait plaisir de lire une personne qui s'y entend sur si délicat sujet. Agamben travaille sur l'après Shoah, d'après les immenses travaux de Foucault et de Arendt. Au sujet de l'irreprésentable, le plus délicat à comprendre, comme vous le soulignez, est qu'il est ce qui justement défie, si l'on peut le dire ainsi, une situation cognitive et philosophique où l'humain ne peut penser en deçà ou au-delà du régime représentatif. Kant, d'ailleurs, avait rencontrer ce "problème", mais dans le cadre du sublime ; de ce qui excède la représentation. Ici, c'est ce qui est sans raison, tout en étant ordonné selon un ordre rationnel, qui défie la raison moderne. Il ne suffit pas de condamner benoitement le "Mystique" pour se croire alors à même de représenter l'horreur.

Les génocides, et à l'intérieur de ceux-ci, la shoah, sont des gifles pour la raison. En ce qui concerne, la seule mise en image d'une telle horreur, il faut au moins accepter qu'aucune des conceptions relatives à la capacité humaine de mettre à distance par l'image un comportement humain ou social, ne se révèle adéquate. Cela ne veut pas dire que l'horreur est strictement irreprésentable, et encore moins que l'on peut pas tenter d'en déterminer les différents facteurs ayant participés conjointement à sa possibilité. Cela signifie que l'analyse, la recherche rationnelle achoppent à en rendre intégralement raison : il y a un reste, un reste qui concerne ce que les nazis (des occidentaux très cultivés, rappelons le...) ont fait : comment comprendre que la Culture engendre son contraire, ou plutôt, ce qui ne pouvait s'imaginer ? Et comment représenter ce qui ne pouvait être possible, au regard de ce qui était supposé être, ce qui ne pouvait advenir, dans le cadre d'une pensée de l'histoire orientée vers le progrès ?

Enfin, oui, vous avez raison : le "musulman" est celui qui ne peux témoigner, car il est mort ; il s'est fait dépossédé de son humanité à un point rarement atteint. A ce sujet, je ne vais pas plus loin, car je crains -je peux évidemment me tromper- qu'il soit difficile d'en parler sur un forum : la figure du "musulman" renvoie en effet à l'ensemble de la culture occidentale face à sa propre perte ou à son échec : ce n'est pas rien.

Todeti

Portrait de ON M RSA2012

De ON M RSA2012

Bientôt au RSA Enfin le bonheur ! | 14H42 | 28/10/2009 | Permalien

Hier,je regardais la video du gars qui s'est tabassé dans un bus sur le "youtube" russe.

J'ai eu le même ressenti lors de la vision de Funny games.

Là c'est juste une histoire de la folie des hommes.

Je préfère les documentaires qui me permettent de comprendre les uns et les autres, d'avoir un avis, de pouvoir respirer.

Pour conclure, la question des bénéfices du film m'interpellent sur un tel sujet, sont-ils là pour entretenir la mémoire ou aller au Fouquet's ?

Ce n'est que mon avis et il n'engage que moi.

Portrait de bibimbap

à ON M RSA2012 Portrait de ON M RSA2012 De bibimbap

intello précaire | 17H32 | 28/10/2009 | Permalien

"Pour conclure, la question des bénéfices du film m'interpellent sur un tel sujet, sont-ils là pour entretenir la mémoire ou aller au Fouquet's ?"

Sur ce genre de film difficile à monter et à vendre, ce sera déjà beau s'il y a des bénéfices et pas une perte nette.
Les bénéfices serviront probablement à faire tourner la boîte de production, et développer d'autres projets.
Ca commence à me gonfler un peu que les gens s'imaginent forcément que télé et ciné = plein de fric, alors que dans les boîtes de prod on passe nos journées à chercher des sous pour nos projets.

Portrait de SuperAlAmAs

à bibimbap Portrait de bibimbap De SuperAlAmAs

homo sapiens sapiens qui sait qu'il... | 12H08 | 29/10/2009 | Permalien

ah ouais, parce que en plus on devrait vous plaindre: cherchez et trouvez de l'argent pour les victimes des génocides, au lieu d'en parler et d'en débattre at vitam éternam, intellectualiser la mort, par peur: bhein: ça fait pas bouffer les afriquains, qui d'ailleurs ne verront certainement jamais vos films!

Portrait de Taozen

De Taozen

Citoyen | 14H44 | 28/10/2009 | Permalien

fiction ou non-fiction, ce n'est pas le problème, et si aucune image documentaire n'existe, alors reste la fiction, et ça ne veut pas pour autant dire qu'elle ne peut pas s'approcher au plus près de la "réalité".

ensuite, se refuser à discourir sur un génocide, voire condamner à l'avance ou à postériori toute tentative, me semble être une position pour le moins discutable ; qui revient à sacraliser un sujet.

il n'y a rien de sacré

la banalité du mal n'a rien de sacré, a tout d'humain

ce qui ne signifie pas la "banalisation du mal" - cf. hannah arendt

Portrait de tweesty

De tweesty

Né 1jour ferié | 15H00 | 28/10/2009 | Permalien

Pourquoi ne pas filmer un génocide. C'est quand même un des meilleurs moyens qu'on ait trouvé pour faire fonctionner le devoir de mémoire. Il est cependant moins certain que des films sur le sujet empêcheront d'autres génocides.
Mais ce n'est pas le rôle du cinéma.

Portrait de SuperAlAmAs

à tweesty Portrait de tweesty De SuperAlAmAs

homo sapiens sapiens qui sait qu'il... | 12H13 | 29/10/2009 | Permalien

Encore faudrait il savoir ce qu'inclu "devoir de mémoire", une sorte d'obligation à la terreur, une réflexion morbide sur qqch qui nous échapera tjrs, ne pas oublier et comment e pourrait on, est une chose, mais en faire une étude et commémorer des siècles et de se faire des reproches au lieu d'avancer, je ne sais pas si c'est productif...
En plus à ce petit jeu là, il faudrait qu'il y ait une égalité mondiale des génocides, une espèce de temps de paroles, parce que c'est pas ce qui manque...

Portrait de x²

De

dév | 15H21 | 28/10/2009 | Permalien

bien sur qu'il faut !!!
comment je suis au courant sinon???
je crois les média officiels corrompus???

Portrait de flixp

à Portrait de x² De flixp

16H09 | 28/10/2009 | Permalien

je présume que vous êtes informé dès lors qu'un journaliste fait son boulot.

Par contre la question est de la mise en scène de l'information par un cinéaste. L'information ne subit pas le même traitement, cela dépasse le factuel et son analyse pour la transformer en "oeuvre". Là on est en droit de se demander si cela est acceptable ou utile.

L'oeuvre cinématographique permet certainement de dépasser la banalisation de la mort par répétition dans les médias et en faire émerger le côté sensible. Dans un autre genre, on peut aussi penser à "Welcome".

Portrait de Network 23

De Network 23

identité perdue dans mes papiers | 15H35 | 28/10/2009 | Permalien

Ah bon, parce que filmer la guerre du Vietnam "en directe", pour vous, c'est juste faire un snuff movie ?

Portrait de SuperAlAmAs

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homo sapiens sapiens qui sait qu'il... | 12H16 | 29/10/2009 | Permalien

Presque, il y a qqch d'inévitablement pervers à filmer guerre et génocides et les regarder bien assis quelquepart, ça devrait servir uniquement à eux qui en ont besoin ou dans des buts préçis d"éducation et accompagner ses lectures là: non pas les banaliser: parce que c'est le but des gens d'en haut: banaliser la peur, la terreur, le meurtre, les guerres, etc etc...

Portrait de Network 23

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identité perdue dans mes papiers | 17H24 | 29/10/2009 | Permalien

et qui "n'aurait pas besoin" de voir et de lire "le coeur des ténèbres", pour risqué que cela puisse être ?

Portrait de Jess Feuillie

De Jess Feuillie

liberté et vérité | 19H47 | 28/10/2009 | Permalien

au fait !!!! ton pseudo, il me fait bien marrer !

Portrait de Jess Feuillie

De Jess Feuillie

liberté et vérité | 19H48 | 28/10/2009 | Permalien

au fait !!!! ton pseudo, il me fait bien marrer ! ca pourrait etre un remake d'un film de cul (on le sait, les films de cul s'inspirent souvent des films réels genre la croupe du monde, matrique, les visiteuses etc.) !!!!!

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