« Les Noces Rebelles » parlent de nous plus que de l'Amérique
Tirées d’un roman, en son temps corrosif, de Richard Yates, « Les Noces rebelles » de Sam Mendes, avec Kate Winslet et Leonardo DiCaprio (le couple de Titanic) racontent l’histoire d’un couple dans les années 50. La bande annonce m’avait dissuadé d’aller voir le film, la lecture de vos commentaires m’a fait changer d’avis
JDep (taulier du blog Contre-dits) résume ainsi l’intrigue :
« L’histoire d’un jeune couple dont l’idée folle est de réussir sa vie selon ses propres critères. Les critères de Franck, et surtout d’April, ne sont pas ceux de leur époque : salaire, enfants, maison, amis, tout beaux qu’ils soient, ne sauraient suffir.
Considérés par leur entourage, et par eux-mêmes, comme ’special’, hors du commun, ils n’en peuvent plus du train-train où les a menés le mariage, ni de leur petite ville du Connecticut, où la mauvaise troupe de théâtre amateur est le seul loisir “culturel”, où l’une attend toute la journée le retour du bureau de l’autre en pâtisseries et conversations stériles avec les voisines, où le vide et l’absence de perspectives finit par rendre veule, bêtement infidèle, violent, et où le seul à émettre quelques vérités a subi des électrochocs. »
Le couple est coincé dans une banlieue proprette, alors qu’il rêvait d’aller à Paris. D’où une sale frustration. Kate Winslett (la femme du réalisateur à la ville) joue une jeune femme qui se sent prisonnière, qui n’est pas heureuse d’être à nouveau enceinte, qui va jusqu’à désirer un avortement.
Pas étonnant, dès lors, que le film ne cartonne pas aux Etats-Unis. Témoignage de Hélène Crié-Wiesner notre American écolo, qui vit en Caroline du Nord :
« Ce qui choquait surtout les gens assis autour de moi (j’ai entendu des femmes en parler aux toilettes, après le film), c’est le fait qu’à aucun moment ’le film’, comme elles disaient, ne semble condamner la révolte de Kate Winslet. »
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Pour sa part, Hélène a adoré les acteurs glamours, la beauté incroyable de Kate Winslett -et ses fringues d’enfer- , l’histoire « haletante », et l’esthétisme léché du film qu’elle juge « magnifique ».
Le cinéaste Mathieu Tuffreau (avec un r), qui tient un blog cinéphile sur le Monde.fr (nul n’est parfait), a lui aussi aimé ce « beau film triste sur le ballet des promotions professionnelles et sociales qui permettent de renoncer aux idéaux », dans lequel il voit un « thriller sociologique ».
Lui aussi a trouvé Kate Winslet « embellie » par la mise en scène amoureuse de Sam Mendes et « superbement éclairée par Roger Deakins, le chef opérateur habituel des Frères Coen ». L’actrice offre, dit-il, « une grande performance de femme dont la liberté dérange son entourage qui voudrait l’enfermer, en cousine de l’Ingrid Bergman d’Europa 51 ».
Lorenzo68, qui avait adoré « Two Lovers », de James Gray, a reçu un second « coup à l’estomac » avec ce film :
« Le metteur en scène, loin de l’hypocrisie de son surestimé ’American Beauty’, ose aller au bout de son sujet, sans jamais faire marche arrière, faisant ainsi naître un malaise sans cesse croissant chez le spectateur.
En mettant en scène un jeune couple d’Américains s’éloignant petit à petit de ses idéaux de vie, pour finalement rentrer dans le rang social et devenir ce qu’ils répugnaient à être un jour, Mendes nous balance au visage nos propres peurs, notre propre lâcheté, et notre pendant pour la sécurité, la facilité, le confort, au détriment de nos désirs originels et de nos idéaux de vie. »
Pour lui, Kate Winslet est « incroyable » et constitue le pendant négatif du personnage de Joaquin Phoenix dans Two Lovers, « la différence se situant dans l’acceptation ou le refus final de leur condition ».
Jack Sullivan (une fille, comme son nom ne l’indique pas) a été « profondément secouée » par le film et sa mise en scène, qui « s’attarde délibérément dans tous les creux mœlleux de cette vie banlieusarde » et par l’interprétation des acteurs. Critique à lire sur son blog.
LeFox, une étudiante, a repéré beaucoup de ressemblances avec Little Children de Todd Field, où Kate Winslet jouait déjà à merveille une Madame Bovary américaine suffocant dans sa banlieue standardisée. Cela l’a un peu gênée :
« Trop de ressemblances : le conflit entre rêve et réalité éternellement recyclé, l’adultère, les commérages, l’Amérique puritaine, les couleurs même, la musique. »
Mais les images du film l’ont hantée depuis :
« C’est parce-que je repense plusieurs fois par jour à ce film depuis deux semaines que je crois pouvoir affirmer qu’il mérite d’être vu. »
Quelques riverains se sont ennuyés (mais dans des histoires de couples, il y a toujours des moment d’ennui, non ?). Azerty69 n’a été emballé ni par le film (« sur le fond, voir des gens ordinaires se rendre compte qu’ils sont ordinaires, mouais »), ni par Kate Winslet, dont il commente sans galanterie le tour des bras et des genoux.
L’agent immobilier Goldhen, a regretté le rythme « endormissant » de cette « fresque morne » (à l’image de la situation actuelle du marché sur lequel il travaille ?).
Il conteste le choix de deux « starissimes » pour jouer la médiocrité : ça ne peut pas fonctionner, selon lui. Abfaboune, qui tient un blog, s’est ennuyé ferme : « Inégal, m’avait dit une amie. Tu parles ! Bien relou ouais ! American Beauty est loin. Ouh là, loin loin. »
Mais la palme de la rudesse revient au désormais célèbre schtroumpf grognon de la bande du ciné, j’ai nommé Valzeur. Il a décélé une mise en abyme d’un nouveau style :
« Cinéaste banal et sans qualité, Sam Mendes tente en vain d’échapper à la médiocrité en adaptant un roman sur un couple banal et sans qualité qui tente en vain d’échapper à la médiocrité. »
Il développe l’idée ici, mais comme il dévoile la fin du film, j’ai préféré pour ma part ne pas dévoiler la fin de son commentaire, pourtant intéressant, comme souvent.
Photo : Leonardo DiCaprio et Kate Winslet dans « Les Noces rebelles » (DreamWorks).
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réalisateur
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« Revolutionnary Road » est probablement l’un des meilleurs films de l’année et aussi l’un des meilleurs de son réalisateur, Sam Mendes.
Loin d’essayer de chercher la même imagerie publicitaire que dans « American beauty » (la pin-up dans la baignoire remplie de roses, le voisin nazi etc.) ou de convoquer les poids lourds d’Hollywood pour un thriller similaire aux « Sentiers de la perdition », il décrit avec une certaine simplicité la lente déliquécence d’un couple américain moyen dont les idéaux partent petit à petit en fumée et revient ainsi à son thème de prédilection : la lente décrépitude de l’american way of life.
Frank et April, deux personnages que tout semble opposer au début (le premier est docker, la deuxième se rêve actrice) se mettent en couple par amour, peut-être, par soif d’aventure, probablement. Comme le dit d’ailleurs April dans le film, son attrait premier pour Frank était qu’elle avait l’impression, qu’avec lui, il était possible de songer à cet idéal de liberté, mis à mal par la société puritaine et conservatrice américaine.
Le film m’a beaucoup fait penser à « The Hours » de Stephen Daldry par sa description systématique de l’ennui des fameuses housewives américaines, entourées par un bonheur apparent (des voisins sympathiques, des propriétés magnifiques, des beaux jardins, des enfants qu’on aime) mais qui ne trouvent, dans ce bonheur, aucune réelle satisfaction. L’histoire de Frank et April, c’est l’histoire de petites trahisons qui font que la vie qu’on se construit s’éloigne inexorablement de la vie qu’on aurait rêvé et la force du film de Mendes est de montrer que cet éloignement est provoqué uniquement par les décisions des personnages.
Le personnage du fou (le fils de Kathy Bates, dans le film) est un révélateur : il prouve à Frank et April que cet idéal, dont ils ont envie, n’est ni un rêve ni une chimère mais un possible qu’ils n’ont qu’à saisir pour qu’il se réalise, il leur prouve leur incapacité à vivre ce possible, à le réaliser.
Le film est d’autant plus cruel qu’il est rappellé à de nombreuses reprises dans le film que le couple des Wheelers est un couple particulier, exceptionnel, promis à un grand destin. La peur d’affronter ce destin et en même temps, d’aller contre son héritage (le père de Frank) et son entourage (les voisins) amène les Wheelers à abandonner leurs rêves et à se conformer à l’american way of life.
J’ai trouvé ce film magnifique car il parle des désirs que l’on peut avoir, de notre impossibilité (volontaire ?) à les réaliser mais également du fait que ne pas les réaliser nous tue petit à petit, que ce soit dans notre esprit (pour Frank qui répète le destin de son père) ou dans notre corps (pour April).
Le film m’a également fait penser à « The Virgin Suicides » de Sofia Coppola dans son évolution lente et progressive vers une situation de non-retour, désespérée, suicidaire. April porte l’enfant du couple, l’enfant du renoncement alors que sa vie ne lui convient pas, que son couple bat de l’aile, que tous ses rêves s’écroulent. Cet enfant de l’amertume est un enfant maudit dans ce qu’il incarne, pour sa mère. Porter cet enfant met April dans un conflit permanent entre son corps, qui n’a qu’un désir : fuire et ce qui germe en elle : le prolongement de sa vie morne de banlieue américaine. Mendes atteind à la fin du film, des sommets quand April cherche à fuire et finalement abandonne la lutte avant de se perdre définitivement. Il y a du Douglas Sirk dans ce film mais un Douglas Sirk amère qui ne ferait pas se retrouver ses personnages à la fin, qui serait finalement plus réaliste, moins dans un schéma classique hollywoodien.
La morale du film, s’il y en a une, c’est de montrer combien nos rêves agissent sur nous de façon destructive, nous empêchant de construire, de vivre nos vies. C’est une morale bien loin de celle de l’ensemble de la production hollywoodienne.
La grande idée du film est d’avoir pris le couple de « Titanic » pour jouer les deux personnages, non seulement parce qu’ils sont d’excellents acteurs (et Kate Winslet l’a déjà prouvé bien avant de tomber amoureuse de Mendes) mais également parce que, dans notre imaginaire de spectateur, cette grande vie rêvée des personnages, c’est la leur, leur vie réelle et la vie de Jack et Rose, un couple exceptionnel. Faire jouer cette normalité et ce dégoût de soi par ce couple intensifie incroyablement la lâcheté de chacun des personnages. On sait (en tant que spectateur) qu’ils sont exceptionnels et on voit, à travers le film, que leur lâcheté l’un envers l’autre, ensemble est un lâcheté autant provoquée que subie.
La vocation d’actrice d’April n’a été avortée que parce que ni lui ni elle ne semblaient y croire, que parce qu’il et elle étaient les plus féroces critiques qui aient vu la pièce, que parce que leur amour de l’exigence et l’exigence de leur amour enterre toute prétention.
C’est la grande réussite de ce film, ne pas accuser un système mais un esprit, une façon de penser, ne pas rejeter la faute mais l’assumer.
On ne dira jamais assez combien Kate Winslet est excellente dans ce rôle, s’effaçant dans le film progressivement jusqu’à devenir transparente (on a du mal à croire que la même actrice jouait dans « Raison et sentiments » d’Ang Lee ou « Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Gondry), se mettant totalement au service de la mise en scène bien loin de la performance hollywoodienne d’une actrice comme Nicole Kidman, bien plus proche de Julianne Moore dans “The Hours” (encore...), dans une performance littéralement fluide et glissante, inconstante : libre.




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