« Mesrine, l'instinct de mort », biopic épique ou pathétique ?

Vincent Cassel dans 'Mesrine : l'instinct de mort' (Roger Arpajou/La Petite Reine).

A lire vos critiques de « Mesrine : l'instinct de mort », j'ai pu vérifier ce que j'avais déjà constaté lorsque je m'étais penché sur les livres parus sur le sujet.

Ce film, il y avait ceux qui voulaient illico le voir… et ceux qui avaient décrété qu'ils n'iraient pas (parce que trop de Mesrine, trop de Cassel, trop d'argent dans cette superproduction française… en deux opus). Et comme on pouvait s'y attendre s'agissant d'un tel personnage, il y a eu deux aspects dans vos critiques : l« œuvre en elle-même, et l'homme qui l'a inspirée.

Dès le début, nombre d'entre vous ont décrété qu'ils n'iraient pas voir le film. Comme Le Yéti :

“Y a-t-il une seule raison esthétique, artistique, culturelle, conjoncturelle, de considérer cette super-production comme un évènement majeur, sinon celle de remplir les poches des super-producteurs ? ”

Comme Czar : “ La meilleure définition du bonhomme reste celle donnée par Broussard : un beauf. ” Ou comme Bovary :

“ Mesrine fut l'ennemi public n° 1. Pas un héros, même de cinéma. Dépenser autant d'argent pour un salaud… J'espère que ce sera un bide. ”

S'en est suivi un débat sur “ peut-on critiquer un projet avant d‘avoir vu le film ? ’. Débat… qui vous a donné envie de le voir. Du moins, de nous écrire vos commentaires.

‘Mesrine, un prétexte pour faire un film bien commercial’

Ainsi, Paul02 :

‘ Le film est assez décevant et peine à se démarquer des clichés de film de gangster, ça tire, ça baise et on reste la ! On a l'impression que l'histoire de Mesrine sert de prétexte au réalisateur pour faire un film bien commercial.

On y déplore l'absence d'un semblant de théorie sur la psychologie du personnage, et les prestations de Vincent Cassel et Cécile de France ne suffisent pas à rattraper le film. ’

Citoyenne inquiète acquiesce :

‘ Tout à fait d'accord avec votre critique, je ne suis pas du tout rentrée dans le film. Mesrine reste trop hermétique : on ne sait jamais ce qui le pousse à agir.

Un coup, il décide de se ranger des camions, devient un père poule qui s'occupe de la popote et de ses gamins, trouve un boulot ; tout de suite après, comme il a perdu son emploi, il devient ultraviolent vis-à-vis de sa femme, un type vraiment pas sympa.

Je me dis que peut-être le réalisateur et la production ont eu peur qu'on leur reproche d'avoir fait de Mesrine un héros, alors ils ont devancé la critique et en ont fait un mec vraiment pas fréquentable. Ceci dit, je n'ai pas vu le temps passer, c'est déjà pas mal. ’

Certes. On fera remarquer cependant que ne pas pénétrer la psychologie du personnage est le code narratif parfait pour un film de genre. Le personnage s'apprécie par ce qu'il fait, non par ce qu'il pense.

En ce sens, Richet a respecté le code dans les deux films. Plus encore dans le second d'ailleurs, où on verra le Mesrine surjouant son propre mythe (‘l'ennemi public’, l'homme qui s'évade toujours, le provocateur).

‘Il y a de l'action, le rythme est bon, la reconstitution de l'époque très réaliste’

Quetzal 2012 le remarque, d'ailleurs :

‘ On ne peut de toute façon que difficilement pénétrer la métaphysique d'un homme et aucune biographie où biopic n'a jamais pu rendre la vie d'un homme, le risque était en effet grand de tomber l'héroïsation de Mesrine, mais il l'était encore plus d'effacer toute humanité du personnage. Mais il m'a semblé que le film donne de l'épaisseur au personnage. ’

Quoiqu'on en pense, ces deux opus unissent efficacement le genre du film d'action au genre du portrait de ‘ figure ’, pour un résultat assez rare dans le film noir made in France.

Pour John² :

‘ Il y a de l'action, le rythme est bon, la reconstitution de l'époque très réaliste. Deux bémols : l'attaque de la prison que j'ai trouvée peu réaliste, digne d'un Die Hard’. Et aussi le fait que Mesrine devienne de plus en plus ‘sympa’ au cours du film, alors que son coté beauf, violent, bref sale type est vraiment bien montré dans tout le début. ”

Pour Cyril Jedyi :

“ La réalisation sobre, dynamique, réaliste (bémol peut-être sur l'attaque de la prison effectivement) le personnage nous met mal a l'aise, on aimerais l'aimer mais on ne peut pas, l'ambiguïté est présente en permanence.

C'est un très bon polar, nerveux et réaliste, sans héros. Ne pas oublier que Mesrine était un mythomane et un bon mégalo. ”

Manuzan aime de façon plus tempérée :

“ Malgré des effets de styles modasses et pompés sur ‘24 heures chrono’, j'ai trouvé le film vraiment bien réalisé et surtout bien joué. J'ai moins aimé le côté ‘boum-boum-je défonce tout’ de la fin ”.

Snowman reprend lui aussi le côté action :

“ De Richet vous oubliez son sympathique remake du ‘Assaut’ de John Carpenter [‘Assaut sur le Central 13, sorti en 2005’, ndlr]. En tout cas, après Florent Emilio-Siri l'an passé et son excellent ‘L'Ennemi Intime’, heureux de revoir un réal français de retour sur un projet ambitieux et, osons le mot, couillu. ”

“Sans moralisation, sans concession, sans fausse pudeur”

Il y a eu joute, entre Rastakouer et Valzeur.

Rastakouer, qui a vu le film, commençait avec des arguments distincts bien affûtés :

“ Il convient d'abord de dire que j'y suis allé à reculons. Le film m'a incroyablement surpris. En bien. C'est un film grand public, qui surprend agréablement par la finesse qu'il se permet. La figure de l'antihéros y est admirablement traitée.

Dès l'instant ou vous vous laissez aller à éprouver de la sympathie pour le terrible personnage, une scène atroce vous fait prendre conscience de la folie obscure qui l'habite. Jamais on ne peut adhérer à l'ultra violence de Mesrine, mais l'on se retrouve malgré soi à l'aimer un peu, beaucoup même, pour tous ses côtés sympathiques (il en avait de nombreux, parait-il).

Ce qui m'a le plus intéressé, c'est l'absence de tentative de moralisation. Le film ne cherche pas à expliquer le pourquoi de la violence de Mesrine

De plus, le film est sans concession, et sans fausse pudeur. Je dois admettre que j'adore ça. Le racisme, la torture, la violence, tout cela est effectivement présent. Mais le film ne se permet pas la diabolisation. Il raconte, simplement. ”

“ Anecdote ”, conclut-il :

“ J'étais dans un cinéma à Gare de Lyon à forte concentration en petits lascars. Inlassablement cons pour la plupart, qui se sont permis de crier pas mal de choses pendant le film. Pour le coup, j'aurais pu les tuer sans le moindre état d'âme.

Mais, à la sortie du cinéma, une remarque intéressante, assez révélatrice de l'effet que pourra provoquer le film chez nos jeunes prétendus gangsters, de banlieue ou des villes, issus de l'émigration ou pas : ‘ Enfin un jambon-beurre qui a des couilles ! ’.

Mais pour Valzeur :

‘ L'Instinct de mort, c'est le degré zéro du biopic à la française qui se rêve film de genre ultime. Le but de Richet ? Faire du graaaaaand cinéma à l'américaine, avec des gangsters bigger than life’, mixer ‘Scarface’ et Scorsese, se la jouer couillu.

Son point de vue ? Déployer les épisodes biographiques avec l'invention d'un métronome. Sa seule idée ( ? ) : si Mesrine est cyclothymique de la tatane (femmes, victimes, tout le monde), c'est parce que a) on l'a obligé à torturer en Algérie, b) son pôpa fricotait (peut-être) avec les nazis. ”

S'en est suivi un solide débat entre les deux internautes, sur le film beauf, le dandysme au cinéma. Et Rastakouer étant capable de raccrocher au dit débat “ Ennemis Intimes ”, de Houellebecq et BHL !

Vivement le second opus… Rendez-vous, donc, le 19 novembre pour la sortie de “Mesrine : l'ennemi public n°1”.

A lire aussi : Votre critique ciné de la semaine : “Mesrine, l'instinct de mort”

Photo : Vincent Cassel dans “Mesrine : l'instinct de mort” (Roger Arpajou/La Petite Reine).

1 commentaires sélectionnés

Portrait de indfrisable

De indfrisable

19H07 | 27/10/2008 | Permalien

La question sur Mesrine, au-delà du coup médiatique, est morale plus qu'économique. Quelle signification prend Mesrine aujourd'hui ? Le film lance au moins un débat sur les déviances historiques, au-delà de leurs effets cruels.
Je vois principalement deux raisons pour lesquelles le film qui sort et le sujet dont il parle sont de notre époque.

1/ Un effet miroir de notre société et de son fonctionnement à partir de l'image qu'on se donne ou qu'on doit se donner de soi, comme impératif social. Ce film sur Mesrine, que je n'ai pas encore vu, s'est manifesté dans l'espace public par une campagne d'affichage, « campagne de communication » assez maladroite à mon avis, reprenant mal, mais à son compte tout de même, la photographie d'identité policière, la photographie anthropométrique. On est, au regard de ces placards, plus dans le photographie de mode que dans la photographie anthropométrique, ce qui aurait pu être plus fort, du point de vue de la critique. Mesrine voulait aussi se faire d'une autre manière une critique des médias. Ces affiches parlent d'avantage de notre « société de contrôle » que d'un personnage, qui aurait pu être un autre. Ces photographies « communiquent » davantage notre société et son rapport à l'image plutôt qu'un destin singulier. C'est ici que réside la force évènementielle d'un tel sujet, au-delà des effets spectaculaires propres au genre du film d'action, qui est à la mode des films « documentaire-fiction ».

2/Si Le film se veut l'interprète une trajectoire fatale, celle d'un homme qui jouait de sa position dans l'espace médiatique, et qui communiquait une image de « Mesrine ennemi public N°1 » qui, malgré les multiples accoutrements dont il se parait, restait un seul personnage, identique à lui-même comme évènement médiatique, et donc menaçant pour le pouvoir giscardien et le retour à l'ordre de l'après 68… Pour cette raison, Mesrine le communiquant est de notre époque, car la plupart des personnalités politiques, culturelles, élaborent des stratégies de communication au sein de l'espace public, plus que des travaux d'analyse. Ils se contredisent, au gré des conjonctures.
Mesrine est à l'opposé d'un Séguéla, qu'on peut caractériser de « communiquant intégré », qui sait naviguer entre les positions opposées, retournant sa veste au gré des retournements politiques. Cette morale n'était pas celle de Mesrine, qui demeurait intègre de ce point de vue, en tant que communiquant.

Comme événement historique, le « sujet Mesrine » croise aussi ladite « moralisation du libéralisme » de la crise actuelle avec la nécessité politique. Pourquoi un pauvre type révolté mais violent, « ennemi public N°1 », doit-il être à un moment donné physiquement liquidé, assassiné, comme la trajectoire d'H.B. du reste, alors que le caractère délictueux des quelques traders qui laminent des économies internationales n'aura que des répercutions symboliques, et non exemplaires ? Le traitement des bandits des grands chemins n'est jamais le même que les traders en col blanc, même si les effets de leurs actes font à la fin des morts.

On doit faire une analyse politique de Mesrine pour le manifester, mais pas sa biographie, sinon, on en fait une réduction historique.

La destinée de Mesrine voulue par Giscard aura été une façon de maintenir la critique gauchiste et révolutionnaire au niveau du conte, critique qui aura été bridée contre l'effet de réalité plus fort du néo-libéralisme, décrétant qu'il ne peut exister qu'une seule réalité, une réalité en tant que telle, celle de l'économie des marchés, du management, doublé d'une bonne dose de puritanisme.

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