Marjan, lion aveugle de Kaboul, symbole des guerres afghanes

(De Kaboul) Marjan est un lion. Il est le héros du zoo de Kaboul. Sa statue est installée face à l'entrée du parc et un photographe attitré y attend le visiteur pour l'immortaliser posant à ses côtés. Il est dit aussi que caresser sa crinière de bronze est garant de bonne fortune. Le sculpteur a particulièrement soigné la noblesse de l'animal, mais sur un mode réaliste, n'oubliant surtout pas de représenter l'orbite vide, signe poignant de la souffrance infligée à l'animal. Marjan était un héros aveugle. Il fut à la fois bourreau et victime de cette histoire qui renvoie une fois encore à la guerre.
Elle est largement connue à Kaboul et au delà, sous des versions différentes. Je tiens celle-ci d'un contemporain. Nous l'appelerons Nagib. Il était ce jour-là notre guide dans Kaboul. Selon son récit, l'histoire s'est passée alors que les moudjahidines, après avoir remporté une victoire historique, s'installaient au pouvoir en 1993. Maîtres pour un temps à Kaboul, ils se montrèrent incapables de s'entendre pour gouverner et leurs divergences se traduisirent en affrontements violents et finalement en guerre civile. La ville et ses habitants étaient alors pris en otages.
Le zoo fut l'un des terrains de la bataille. Plusieurs factions y passèrent et se payèrent sur la bête, si l'on ose dire. Ils mangèrent quelques-uns des pensionnaires, le cerf et quelques lapins et tuèrent l'unique éléphant. Le lion, ce fut différent. Un combattant impétueux -Nagib ne souvient ni de son nom ni de la faction à laquelle il appartenait- décida de le défier en combat singulier. « On va voir lequel de nous deux est le vrai lion », aurait-il crié en sautant dans l'enclos. Ce furent ses derniers mots.
Moudjahidin ou taliban ?
Le combattant avait un frère qui, pour venger l'affront, jeta une grenade sur l'animal, lui brisant les dents et lui arrachant un œil, entre autres blessures. Le lion avait perdu la vue mais il survécut plusieurs années avant de mourir de vieillesse en 2002. Dans une autre version, la victime était un taliban qui s'était réfugié dans cette partie du zoo alors que la bataille faisait rage alentour avec les moudjahidines et il serait tombé accidentellement dans l'enclos du lion. La suite, le frère, la grenade, etc. est commune à toutes les versions, mais celle de notre interlocuteur est aussi une sorte d'allégorie.
Il faut dire que Nagib, était lui même un moudjahid à cette époque. Il avait seize ans quand il rejoignit la résistance contre les soviétiques dans les rangs prestigieux commandant Massoud et il y passa vingt-deux mois. Il raconte qu'il a quitté les moudjahidines peu avant la victoire et la prise du pouvoir parce que les comportements de ses camarades de combat, lui inspiraient, dit-il, les plus grandes craintes.
Les faits lui ont donné raison et ce fut même pire encore, mais l'épisode du lion, apparemment anecdotique à l'échelle de la nouvelle catastrophe qui s'abattait sur l'Afghanistan, lui semble une assez bonne illustration de ce qui précisément allait conduire le pays au désastre.
L'arrogance et la forfanterie du défi, suivies par une vengeance aussi cruelle qu'irréfléchie, voilà bien pour Nagib, ce qui marqua l'époque et nous entraîna dans la spirale d'une violence sans fin. Quinze ans après, il dit avoir parfois des remords, mais il ne regrette pas l'idéalisme de son engagement. Il ne comprend pas bien comment les valeurs du combat se sont aussi vite corrompues, mais c'est une autre histoire.
Quant au lion Marjan, le héros de celle-ci, il est bien à sa place. Dans son innocence et sa fierté, il symbolise le pays et le peuple, bafoués et trahis par ceux qui prétendaient gouverner leur destin.
« Nous sommes tous comme Marjan. La violence ne nous a pas abattus. Nous avons survécu. Le peuple est toujours vivant, mais comme le lion, édenté et aveugle. »
Situé à la périphérie de la capitale, le long de la rivière Kaboul, le zoo est une attraction populaire. On y vient en famille, hommes et femmes mélangés, ce qui n'est pas si fréquent dans l'espace public de la ville, sinon au bazar. Ce n'est pas un zoo très riche, mais sa clientèle ne l'est pas davantage. Les visiteurs appartiennent visiblement au petit peuple de Kaboul. Ils vont d'enclos en cages avec une joie curieuse qui fait plaisir à voir tant les occasions de réjouissance semblent leur être comptées.
Cachez ce cochon chinois…
Une petite cinquantaine d'espèces résident dans le parc, la majorité est issue de la faune locale et quelques animaux plus rares ont été offerts par la République populaire de Chine, dont de superbes ours et le couple de lions qui a pris la place de Marjan -lui même étant déjà un cadeau des Chinois, comme le cochon, arrivé récemment semble-t-il mais vite retiré de la vue du public.
Une agence de presse internationale citant l'administration du zoo a écrit que c'était par crainte de la grippe porcine. On n'en sait à vrai dire pas plus, sinon que la présence du cochon au zoo de Kaboul avait suscité un certain malaise parmi les visiteurs et que sa mise en quarantaine arrangerait tout le monde. Personne à vrai dire ne s'attarde devant son enclos vide, d'autant que dans celui d'à côté on peut y admirer le cerf de Marco Polo et ses cornes superbes.
Et même si le zoo est, on l'a dit, modeste, les spectacles offerts aux familles par les singes macaques ou les familles d'ours semblaient suffire à leur bonheur. On voit peu de sourires dans les rues de Kaboul et on imagine qu'il n'y pas tellement de raisons d'afficher des mines épanouies. Au zoo, quand bien même on ne comprend pas ce que disent les parents aux enfants, on voit bien qu'ils ont l'air heureux d'y être ensemble. Et c'est d'abord cette image que l'on retient, celle justement de ce petit bonheur naïf que nous éprouvons tous en regardant des animaux, lesquels du reste ne semblent pas plus malheureux qu'ailleurs, dès lors qu'ils ne sont pas en liberté mais ceci n'est pas notre sujet du jour.
Au moins peut-on leur rendre cet hommage d'allumer des regards, de faire naître des sourires et des rires dans une ville qui ne semble pas en offrir beaucoup d'occasions. Les lieux de distraction ne sont pas non plus légion à Kaboul, libre d'accès et à la portée des habitants de la ville et le brave petit zoo est justement l'un de ces rares oasis.
J'ignore si les visiteurs qui se font photographier avec le lion en tirent les leçons de la fable de notre ami Nagib. Mais ils ne manquent pas de lui caresser la crinière.
Photo : Marjan, le lion aveugle du zoo de Kaboul (Oleg Popov/Reuters).
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De Sous-Militant
Activiste Inactif | 09H52 | 23/06/2009 |
Jolie fable
à Sous-Militant
De savapété
Free Lance | 16H35 | 24/06/2009 |
Oui mais n'empeche qu'il faut etre con pour se venger sur une pov » bete dans un zoo à coup de grenade…
De juliettelucie
Agitée du bocal | 10H25 | 23/06/2009 |
Belle histoire, bien racontée. Merci pour un petit moment d'espoir au début de ma journée.
Juste une question : les Afghans ont-ils les moyens nécessaires pour s'occuper des animaux dans des bonnes conditions ? Assez de vétérinaires, de personnel, de nourriture ?
à juliettelucie
De mauser
11H14 | 23/06/2009 |
Et d'eux . Désolé mais j'ai vécu des étés durant dans une ferme la faim d'un homme me touche celle d'un animal captif bien moin
Si vous le captirez c'est que vous avez les moyens de l'entretenir autrement soit vous le laissez divaguer soit vous le tuez pour le manger
à mauser
De juliettelucie
Agitée du bocal | 13H53 | 23/06/2009 |
Vu qu'en l'occurence, on parle du zoo, je me posais des questions sur les animaux. Je n'ai pas suggéré que la faim des hommes est moins importante. C'est simplement que ce n'est pas ici le sujet de l'article.
à mauser
De Davlefou
Entrepreneur | 16H37 | 23/06/2009 |
Je suis totalement indifférent à la faim des hommes qui sont responsable de leur propre malheur. On peut prendre les armes, fait le guerre et tout détruire ou essayer de construire, de s'éduquer de comprendre autrui et d'agir pour le futur ! ! !
De sup. à la demande du riverain 29 juin
bye bye ... | 11H45 | 23/06/2009 |
ah Kaboul !
sa zone verte, ses petites maisons, son « brave petit zoo »…
quel calme y règne, de quoi rêver.
même les oasis ont toute liberté pour changer de genre.
De kilroy
consultant | 11H48 | 23/06/2009 |
« cerf de Marco Polo et ses cornes superbes »
L'espèce dont vous parlez est probablement le mouflon de Marco Polo (Ovis ammon polii).
De onaissi
Yo! | 12H19 | 23/06/2009 |
Merci pour cet article !
De Yago
13H40 | 23/06/2009 |
Marjan repose en paix au paradis des martyrs de la jungle et puisses-tu profiter des 75 lionnes vierges, le digne héritage de ta vie en enfer sur terre. Que le miel et les gazelles coulent à flot là haut.
De EulChe
Humaniste hère | 14H29 | 23/06/2009 |
Et sinon, on en parle quand de la réalité de Kabul et de ses habitants ? de la violence, de l'insécurité, etc ?
Tout ceci ressemble étrangement aux articles que l'on a pu avoir sur la vie à Baghdad jusqu'en 2005, ou depuis 2007. Alors que la violence y était déjà, et y est toujours, une composante principale de la vie de tout Baghdadi.
Entre ces deux dates, les journalistes ne pouvaient que très difficilement se déplacer (quand par hasard ils sortaient de leur hôtel) et étaient donc dans l'impossibilité de continuer ce travail de propagande…
à EulChe
De Pierre Haski
Rue89 | 07H40 | 24/06/2009 |
Vérifiez avant de protester et de parler de propagande ! Cet article est le troisième d'une série intitulée « de Kaboul », et les deux premiers portent justement sur la sécurité, la séparation de Kaboul entre la zone sécurisée et l'autre, et sur ses habitants. Les liens vers ces deux articles figurent au pied de celui-ci, sinon, cliquez sur le titre du blog, « de Kaboul », et vous aurez les trois articles.
à Pierre Haski
De EulChe
Humaniste hère | 12H34 | 24/06/2009 |
J'avais lu tous les articles sur kaboul avant de « protester ». Et je n'ai pas vraiment eu le sentiment d'y lire la réalité que je reçois d'amis qui y vivent.
Je ne connais pas Kaboul moi même et c'est pour ça que j'espérais en savoir plus. Par contre je connais bien Baghdad et les articles de Marc Kravetz que je lis ici me font en effet curieusement penser à tous les articles écrits ces dernières années sur cette ville (dont d'ailleurs des articles sur le Zoo de Baghdad ; -)) alors que la vie y devenait impossible.
Quand je parle de propagande, je n'accuse pas la Rue ou Marc Kravetz d'en faire délibérément. Je sais qu'il est difficile de sortir de la réalité qu'on veut bien nous montrer, surtout lorsqu'on ne passe que quelques temps dans une ville en guerre et qu'on dépend donc de ses équipes de sécurité ou de ses fixers pour en voir la réalité, qui peut alors être biaisée. C'est d'ailleurs pour cela que je me demandais, dans un de mes commentaires sur cette série, qui protégeait Marc Kravetz au quotidien. J'ai trop vu de journalistes, sérieux, honnêtes et plein de bonne volonté, accepter de venir dans ces villes « embedded », car n'ayant pas de contacts leur permettant d'y venir autrement ou parceque c'était la seule façon pour eux d'y aller au regard de ce que leur demandait leur hierarchie en terme de sécurité, mais pensant naïvement qu'ils maitriserait ce qu'ils écriraient. Ce qui fut tout à fait le cas. A part qu'ils n'ont jamais maitrisé ce qu'ils voyaient.
En tout état de cause, ces articles reprennent à mon sens un peu trop les antiennes de la propagande de l'OTAN sur la « sécurisation de l'Afghanistan ». D'ailleurs j'avais déjà réagi dès le premier article lorsqu'il qualifiait l'ISAF de « Force Internationale venue assister l'Afghanistan ».
C'est également à peu près de cette manière que la coalition est qualifiée en Irak. Sans pour autant que ce soit la réalité.
De jfko
Infosophe | 18H33 | 23/06/2009 |
Quelque peu anecdotique ce papier… Mais il parait que les anecdotes font l'histoire.
Cela me rappelle une visite au zoo du Caire (il y a plus de 25 ans, il a dû changer depuis), on y trouvait des vaches frisonnes pie noir, des chiens bergers allemands, très exotique… Mais l'Egypte n'était pas en guerre, aucune troupe étrangère sur son sol (ah si, le Sinaï…)…
De rigas
sociologue | 20H19 | 24/06/2009 |
Belle histoire. Au royaume des aveugles…