Réponse à Justin Vaïsse: "Sarkozy sera complaisant avec les USA"

Cher Justin, désolé de squatter votre blog, mais c'était le meilleur moyen de répondre à votre réponse vigoureuse à mon article sur "Sarkozy l'atlantiste"! Et d'abord je me réjouis de ce débat contradictoire sur un enjeu fondamental de la politique extérieure de la France: Rue89 est fier d'accueillir des points de vue différents et de les confronter avec les visions, tout aussi plurielles, des internautes.

Cela n'empêche pas les désaccords, et il y en a… Il est intéressant de constater que notre lecture différente du discours de Nicolas Sarkozy à Washington se poursuit trois mois plus tard, alors que de mon point de vue, ce qui n'apparaissait encore que de manière intuitive, s'est très nettement confirmé ces dernières semaines. Je ne vois pas comment, à ce stade, on peut encore encore qualifier le président de gaulliste, même "décomplexé". Pour plusieurs raisons:

  • En politique, intérieure comme étrangère, les symboles ont un sens, et le fait de revenir officiellement, vraisemblablement l'an prochain, au commandement militaire intégré de l'Otan (ce que Nicolas Sarkozy a laissé entendre jeudi à Bucarest) n'est pas banal ou simplement technique, même si les militaires français sont déjà très présents dans les structures militaires et dans les missions de terrain de l'alliance. Ce dernier pas a une portée politique qui n'échappera à personne dans le monde, en particulier pas aux adversaires potentiels de ce "bloc occidental" assumé, l'islam radical, la Russie, voire la Chine. C'est la fin d'une "exception française" bien utile, d'une "ambiguïté constructive" dont on ne voit pas trop l'avantage qu'il y a à en sortir.

    Il ne s'agit pas nécessairement, comme vous avez l'air de croire que je le pense, d'une perte d'indépendance de la politique étrangère de la France: l'Allemagne, tout en étant dans toutes les structures de l'Otan, a bien pu dire "non" à la guerre d'Irak tout comme la France qui n'y était pas… Il s'agit simplement de lâcher un rôle bien utile que pouvait avoir la France avec cette autonomie, cette indépendance -à bien des égards illusoire mais pas uniquement…-, au profit d'une défense européenne à laquelle on ne voit plus d'autre ambition que d'être la filiale sur le vieux continent de la machine anglo-américaine.

  • En faisant de l'envoi de renforts en Afghanistan le geste concret le plus significatif de ce virage, Nicolas Sarkozy offre aux Américains et singulièrement à Georges Bush un beau cadeau d'adieu. Certes, personne ne veut voir le retour des talibans à Kaboul, et la lettre envoyée par le président aux membres de l'alliance pour fixer des conditions (qui n'en sont pas réellement) à l'envoi de nouvelles troupes, pose bien les problèmes de cette mission. Mais il ne faut pas non plus se voiler la face: si la mission de l'Otan en Afghanistan tourne mal, c'est en partie parce que l'administration Bush s'en est désintéressée pendant qu'elle menait sa guerre maudite en Irak. La soulager (très modestement) aujourd'hui en Afghanistan sans assurance d'un changement de stratégie lui permet de mieux se concentrer sur son engagement en Irak à un moment où l'armée US rencontre de vraies difficultés d'effectifs.
  • Le choix de Washington et Londres pour les deux grandes visites d'Etat à l'étranger, et les deux grands discours en forme de déclarations d'amour de Nicolas Sarkozy, n'est pas anodin. Le troisième sera sans doute Israël, tout un programme avec lequel le général de Gaulle, celui d'après 1967, comme Jacques Chirac, auraient beaucoup à dire. L'Allemagne, au cœur de la diplomatie française depuis quarante ans, s'en retrouve marginalisée, même si, les lois de la nature ayant la vie dure, c'est au côté de l'Allemagne, pas de la Grande Bretagne, que s'est retrouvé Nicolas Sarkozy pour freiner les velléités de Bush de déclencher à Bucarest les processus d'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine, au risque de précipiter une crise avec la Russie au moment où son nouveau président prend ses fonctions.
  • Je ne vais pas reprendre point par point votre classement, fort intéressant au demeurant, des principales initiatives de Sarkozy en matière de politique étrangère à l'aune de la rupture ou de la continuité. Pour une bonne raison. J'ai du mal à y voir une cohérence, au-delà d'un "volontarisme -pour être positif- ou d'un côté brouillon -pour l'être moins- auquel on a assisté depuis bientôt un an. On a vu défiler Chavez ou Kadhafi à Paris, on a vu Sarkozy s'asseoir sur ses grandes proclamations droits-de-l'hommistes avec Poutine, Hu Jintao ou Idriss Deby, ou encore procéder à une valse hésitation avec la Syrie dont le seul résultat aura été de froisser l'amour propre de Bernard Kouchner. Tout cela n'est pas très convaincant, et ne fait pas encore de Sarkozy un grand président en politique étrangère: il y a du chemin à faire…

Le risque, et nous ne serons sans doute pas d'accord, est que l'égo sarkozyen, sa fascination de gamin pour l'Amérique, sa soif de reconnaissance du monde anglo-saxon, en feront à mon avis un allié docile et complaisant de Washington. Fort heureusement, l'ère Bush touche à sa fin, et il faut espérer que l'administration qui lui succèdera se montrera plus responsable. Car de la même manière qu'il envoie des troupes en Afghanistan pour des raisons essentiellement politiques sans grand rapport avec ce pays, je le crois capable d'autres aventures pour les mêmes raisons. Et, de ce point de vue, on peut légitimement se demander ce qui se serait passé si Nicolas Sarkozy avait été le président français en 2003, lorsqu'il a fallu décider d'aller ou pas avec les Américains en Irak. Poser la question c'est déjà y répondre. A mon avis oui, sauf si la lucidité d'un Jean-David Levitte avait pu l'empêcher puisque le rôle essentiel de son conseiller diplomatique semble être d'apporter un peu d'expertise dans un monde qui n'en a pas montré beaucoup jusqu'ici…

Alors atlantiste ou gaulliste (nous sommes d'accord, au moins, sur le qualificatif de "décomplexé"…)? Peu importent les étiquettes, en effet, qui n'ont plus tout à fait le même parfum qu'à l'époque de la guerre froide. Néanmoins, dans le monde multipolaire que la France appelait de ses voeux et qui prend forme sous nos yeux même s'il est moins harmonieux qu'on ne l'espérait, force est de constater que la France de Nicolas Sarkozy, pour la première fois, revendique haut et fort, son appartenance au "bloc occidental": c'est assurément une rupture, au minimum sémantique. Est-ce pour autant un progrès? Je ne le pense pas.


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Par dalun
11H12    04/04/2008

que voila un article de qualité . éffectivement la diversité des points de vue , d'opinions, est le point fort d'un site d'informations qui prend le temps de la réflexion dans la réponse...donc merci!

 
12H31    04/04/2008

Une petite remarque: de Gaulle était contre la création d'une Europe de la défense. En effet, il s'est allié avec les Communistes et a profité de la division des Socialistes et des Radicaux pour faire capoter le projet de la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954. Peut-être que la rupture Sarkoziste avec le gaullisme est la: dans son pro activisme en faveur de la relance de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD).

Le but de la stratégie de Sarkozy est effectivement de relancer la PESD. Si on veut relancer cette PESD, il faut avoir a nos cotés les Britanniques. Sans eux, en terme de capacités, la PESD est une coquille vide. Chirac l'avait bien compris en lançant avec Blair les bases de la PESD lors du sommet de Saint Malo en décembre 1998. La construction de cette PESD a été ralentie par les divisions européennes sur la guerre en Irak. Cela ne veut pas dire que rien ne se passe: le traité de Lisbonne propose d'augmenter le champ d'action des missions dites de Petersberg (prévention des conflits, maintien de la paix) et propose une clause de solidarité entre les Etats membres. Cette clause ne pas être aussi forte que l'Article V du Traité de l'Atlantique Nord (chaque Etat signataire a défendre un Etat qui est attaqué militairement)du fait que quatre Etats membres de l'Union se veulent neutres. Toujours est-il que c'est un progrès par rapport aux traités européens révisés par le traité de Nice.

Je reviens aux Britanniques: si on veut que la PESD se construise avec eux, il faut faire des compromis. On se souvient de l'opposition de Madeleine Albright a la "duplication" de l'OTAN. Les temps ont changé et Washington n'a jamais aussi favorable a la construction de la PESD. Toujours est-il que des résistances persistent. Je ne sais pas si vous avez lu la presse britannique après le discours de Sarkozy a la Chambre des Communes et bien elle s'est levée comme un seul homme contre la construction de cette Europe de la défense. Même le Guardian s'est opposé avec un éditorial particulièrement virulent.

Le problème est que pour nombre de membres de l'Alliance le prix que propose la France de son retour dans le commandement intégré de l'OTAN est généralement bien trop élevé. On se rappelle des propositions trop ambitieuses de Chirac en 96/97 qui ont fait chapoter le retour de la France dans ce commandement. Il faut donc faire un signe plus fort si on veut vraiment que Washington pousse les Britanniques à poursuivre efficacement la construction de la PESD. En ce sens l'augmentation de troupes françaises en Afghanistan n'est pas un 'cadeau fait à Bush.' C'est une 'bargaining chip,' une offre supplémentaire pour construire la PESD.

C'est étonnant de voir qu'en France, lorsque l'on parle de renforcer la place de la France au sein de l'Alliance l'on soit taxé de mettre a mort la PESD. Par contraste, si on regarde la presse britannique: chaque développement de la PESD marquerait la fin de l'Alliance Atlantique. Les deux ne sont pas incompatibles. Le principe qui régit la relation entre l'OTAN et l'UE est d'ailleurs basé sur le "separate but not separable":l'Union n'ayant pas les capacités pour accomplir les missions de Petersberg, elle s'appuie sur les capacités de l'OTAN pour les mettre en œuvre. Et puis, nous vivons dans un monde interdépendant. Nous avons besoin des Américains, en particulier pour partager des renseignements et l'OTAN est un forum qui permet l'échange de ces informations. Il est aussi injuste de dire que faire partie de l'OTAN renforce l'unilatéralisme: la plupart des missions de l'OTAN ont été sanctionnées par des résolutions du Conseil de Sécurité de l'ONU.

La stratégie de Sarkozy est courageuse. Il a contre lui, pour l'instant, tout le monde: l'opinion publique française qui l'accuse de vouloir brader la "spécificité française" et le gaullisme (pour ce que cela veut dire) et il a contre lui l'opinion britannique qui l'accuse de vouloir enterrer l'OTAN au profit d'une défense européenne. Le pari de Sarkozy reste risqué: peut-être qu'il ne va aboutir à rien mais il a le mérite de tenter de débloquer le projet d'une défense européenne.

 
14H09    04/04/2008

J'aimerais bien qu'on m'explique comment il est possible d'envisager une défense européenne, si on doit d'abord faire allégeance à l'Otan, et ensuite demander la permission aux US?
Autant dire dès le départ que l'Europe n'est qu'une étoile de plus sur le drapeau américain et que sa défense est une division de l'Otan.

Dans ces prétendues subtilités stratégiques, contrairement à vous, je ne vois pas que Sarkozy prenne un risque (le risque de quoi? les américains se tamponnent bien qu'on les rejoignent puisqu'ils se passent volontiers de nous en temps normal); en revanche il fait plutôt courir un risque définitif de perte de sens à une éventuelle politique de défense européenne indépendante.