
Dans l'intimité du staphylocoque doré, une machine à tuer

Pour une fois, je n'ai pas envie de rigoler. L'idée constituerait à elle seule un flagrant délit d'irrespect envers les victimes du truand dont je vais vous parler : monsieur Staphylocoque Doré. En hommage au regretté Guillaume Depardieu, qui fut une de ses victimes -même s'il ne fut pas directement responsable de sa mort-, ainsi qu'aux milliers de souffrances anonymes qu'il inflige chaque jour.
Nom grand public : staphylocoque doré. Nom scientifique : Staphylococcus aureus. Nom raccourci : S. aureus. C'est une bactérie, un être vivant formé d'une seule cellule et dont l'ADN n'est pas enfermé dans une pièce à part appelée noyau, comme c'est le cas dans nos cellules de mammifères.
Le « staph' » est précisément une bactérie du groupe « coques Gram plus », ce qui signifie qu'elle est ronde (famille des coques, les bactéries aux formes allongées s'appellent des bacilles) et entourée d'une solide paroi, comme une armée sauvage protégée par sa forteresse. La comparaison est à peine exagérée : S. aureus est une vraie machine à tuer.
On estime pourtant que 30% à 50% de la population humaine porte des échantillons de cette bactérie sur la peau ou les muqueuses nasales. Certains d'entre nous sont donc « porteurs sains » du staph », sans que ce dernier les rende malade.
Un « compagnon de route » de l'homme, qui peut devenir son pire ennemi
La bête n'est dangereuse que si elle passe sous la peau ou même dans les tissus profonds (cavité abdominale, réseau intramusculaire, vaisseaux sanguins…). Il faut aussi que nos défenses immunitaires soient affaiblies, et que la population de S. aureus soit particulièrement virulente.
Un ensemble de circonstances finalement assez courant, si l'on en croit les millions d'attaques annuelles de staph » contre les humains.
Sa réputation de « compagnon de route » naturel de l'homme facilite son approche sournoise. Mais une fois dans notre corps, il dévoile son vrai visage de sale bactérie ronde comme un nez de clown ; ronde aussi comme un nez d'avion pointant sur un building.
D'abord, monsieur s'installe. Le staph » se niche contre nos tissus et libère une protéine capable de déclencher une réaction chimique. Les savants appellent ça une enzyme. L'enzyme en question se nomme coagulase, parce qu'elle entraîne la coagulation du plasma sanguin, qui forme une sorte de couche isolante autour des bactéries. Elles se multiplient alors dans la joie sans que notre système immunitaire, incapable de traverser la couche isolante, puisse se lancer à leur assaut.
Une liste impressionnante d'effets sur l'organisme
S. aureus entame alors dans une vaste campagne de colonisation et de pillage, grâce à d'autres enzymes et à des toxines, de petites molécules qui débarquent dans nos tissus comme une famille d'ours dans un élevage de truites. En vrac, le staph » libère :
- des exfoliatines, qui épluchent littéralement la peau
- des DNAses, qui découpent l'ADN en brindilles
- des leukocidines, qui assassinent nos cellules immunitaires
- des TSST (pour Toxic Shock Syndrom Toxin), activant au contraire les cellules immunitaires au point qu'elles s'étouffent sous le poids de leurs propres secrétions et entraînent une réaction violente de l'organisme
- des entérotoxines déclenchant diverses crises de diarrhées et vomissements
- des alphatoxines perceuses de membranes cellulaires
- des hémolysines, éparpillant nos globules rouges aux quatre vents
- des hialuronidases (j'ai gardé le plus long pour la fin), qui trouent les tissus pour que S. aureus circule mieux d'un organe à l'autre.
La liste est volontairement longue. Pour que chacun comprenne l'efficacité du monstre et à quel point l'évolution a façonné des êtres d'une impressionnante quasi-perfection. Et dire que ma petite liste n'est même pas exhaustive…
Avec ce bel arsenal de guerre, S. aureus est capable d'attaquer les moindres recoins de l'organisme. Je ne m'embarquerai pas dans une nouvelle liste, vous finiriez par me traiter de pseudo-Prévert sans casquette ni talent. Le staph » s'insinue, en gros, des ongles au cerveau en passant par les boyaux, les poumons et même le sang : ce dernier lui offre un bon moyen de locomotion, lui permettant de se répandre dans tout le corps et de déclencher une infection générale qu'on appelle septicémie. Aux conséquences souvent mortelles.
Comment gripper cette « belle » machine ?
La stratégie classique pour se défendre contre S. aureus, comme pour n'importe quelle bactérie, consiste à l'empoisonner à coups d'antibiotiques. L'idée est de gripper la machine, de mettre le doigt dans l'engrenage en évitant de se faire embarquer une phalange.
La pénicilline et tous ses dérivés agissent par exemple en se fixant sur certaines protéines bactériennes : celles impliquées dans la fabrication de la paroi. Plutôt que s'attaquer aux soldats, on se concentre donc sur les maçons qui renouvellent la forteresse en permanence. L'antibiotique, en se fixant sur la protéine-maçon, empêche celle-ci de remplir sa tâche, et la paroi devient trop fine, ou pleine de trous, ce qui conduit à la mort de la bête.
La pénicilline est un antibiotique naturel, produit à l'origine par un petit champignon pour se défendre contre les bactéries. Celles-ci, en retour, ont inventé la pénicillinase, une protéine capable de détruire la pénicilline de champignon. Et nos antibios sont devenus inefficaces contre certaines bactéries qui, comme S. aureus, sont armés d'une pénicillinase. En fourrant notre doigt dans l'engrenage, nous avons finalement perdu une phalange. Voire plus.
L'homme est entré dans une deuxième bataille contre le staph » : il fabriqua ses propres antibios, résistants cette fois à la pénicillinase. Ainsi apparut la méticilline, qui s'acharne toujours sur les maçons de S. aureus en restant insensible à la pénicillinase. Pendant des années, on a ainsi exterminé des milliards de bactéries.
Mais le staph » est un petit génie biologique. En frottant sa petite lampe, il a sorti de son outillage d'adaptation un nouveau type de protéine-maçon, sur laquelle la méticilline a autant d'effet qu'un coup pied dans la muraille de Chine. S. aureus a recommencé à se fabriquer des parois et à infecter des humains pourtant gavés d'antibios.
Le « staph' » finit toujours part résister aux antibiotiques qu'on lui oppose
Nouveau retour d'engrenage : S. aureus est devenu résistant aux pénicillines et à la méticilline. Entre autres. Il court nos hôpitaux et infecte à la moindre occasion les plaies ouvertes des blessés et opérés. Le fait qu'il soit naturellement présent chez au moins 30% d'entre nous n'arrange rien à l'affaire.
Le staph » est finalement le principal responsable des maladies dites nosocomiales, c'est-à-dire contractées en milieux hospitaliers. Leur atmosphère riche en antibiotiques était propice à l'apparition puis au développement des souches résistantes…
Et une opération de l'appendice dégénère en septicémie. Et une fracture ouverte se termine, après passage aux urgences, en méningite ou, comme ce fut le cas pour Guillaume Depardieu, en infection du genou conduisant à une amputation.
Au jeu du chat et de la souris, c'est toujours le staph » qui finit par narguer nos médicaments. Pour compenser la résistante à la méticilline, on a fabriqué un nouvel antibio, la vancomycine. Efficace ? Oui, mais depuis une dizaine d'années, des staph » résistants à ce poison pointent le bout de la coque !
Il s'est donc adapté à la vitesse d'une rumeur extraconjugale dans les couloirs du FMI. Les chercheurs en sont quittes pour une nouvelle phase d'exploration des angles d'attaque de S. aureus. Nous n'avons guère le choix : poursuivre le jeu, ou se laisser submerger…
Tenez, si ça vous tente je vous parlerai de ces recherches dans un prochain article. Le sujet mérite qu'on s'y attarde, non ? Ne serait-ce que pour rendre hommage à Guillaume et aux millions d'inconnus qui, tous les ans, souffrent pour une histoire de médicaments qui ne trouvent plus leurs cibles.
Photo : Staphylocoques dorés (Erbe, Pooley/USDA, ARS, EMU).
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De alex132551
Etudiant en médecine | 21H56 | 22/10/2008 |
Bel article ! C'est de la bonne vulgarisation qui s'adapte à tout public sans pour autant faire trop de détours et de raccourcis ! Par contre sachez qu'il est désormais plus convenable de parler de bactériémie à la place de septicémie.
Le problème des infections nosocomiales et de la résistance des bactéries aux antibiotiques est un vrai problème de santé publique et c'est pourquoi il faut préserver au maximum les antibiotiques à large spectre et privilégier les antibiogrammes (qui permettent d'identifier les sensibilités et résistances aux antibiotiques des différentes souches de bactéries) afin de donner un traitement efficace (sauf cas d'urgence bien sur où on n'a pas le temps de le réaliser)
Merci pour cet article !