
Les disparus du franquisme déchirent la justice espagnole

Deux vieux amis séparés par la guerre civile. L'histoire n'est pas nouvelle mais cette fois elle implique les plus hautes autorités juridiques espagnoles. Empêtrés dans une bataille judiciaire depuis plusieurs jours, le célèbre juge d'instruction Baltasar Garzon et son « ami de vingt ans », le procureur en chef du parquet, Javier Zaragoza, s'écharpent à coup de procédures de plus en plus envenimées.
En jeu ? La décision du juge de se déclarer compétent pour enquêter sur les « crimes contre l'humanité » commis, selon lui, en Espagne pendant la guerre civile et sous les premières années du franquisme.
Des échanges venimeux
Amis de longue date, le juge Garzon et le procureur en chef Javier Zaragoza avaient commencé leur dispute procédurale dans une ambiance relativement respectueuse, le chef du parquet ayant averti le juge avant même qu'il ne se déclare compétent qu'il ne pourrait accepter une telle décision, selon les médias espagnols.
Mais, sûr de lui, Baltasar Garzon a tout de même ouvert une instruction, jeudi 16 octobre. Et la tension est vite montée. Dès le lundi suivant, le parquet a annoncé un recours contre son enquête et depuis les échanges venimeux ne cessent pas.
Le 24 octobre, le quotidien El Pais diagnostique :
« Leur amitié en a pris un coup. »
Et explique à quel point l'initiative la plus récente du parquet témoigne de la dégradation de la situation. Javier Zaragoza en est en effet venu à :
« déclarer l'incompétence objective et fonctionnelle du juge, prévu par l'article 23 de la loi de mise en accusation criminelle qui, parce qu'il est jugé violent et stigmatisant, n'avait jamais été invoqué lors des 31 ans d'existence de l'Audience nationale (la plus haute instance pénale d'Espagne). »
L'Audience nationale devrait trancher dans dix jours
Dans ce bras de fer, aucun coup n'est épargné. Hier, Baltasar Garzon accusait le procureur d'avoir agi « bien qu'il sache que ce recours était une procédure inadéquate ». Zaragoza avait lui décrit avec mépris sa démarche comme étant un « échafaudage juridique singulier » après l'avoir accusé de vouloir mener une « sorte d'inquisition ».
Une formation collégiale de magistrats de l'Audience nationale devrait finalement trancher dans une dizaine de jours, pour laisser au juge Garzon le temps de se remettre d'une intervention chirurgicale prévue pour le lundi 27 octobre.
Le parquet ne cherche pourtant pas à empêcher la récupération des restes des dizaines de milliers de disparus du franquisme enterrés dans des fosses communes. Il estime que la loi sur la mémoire historique, adoptée en octobre 2007, devrait suffire à assister les familles de victimes avec le concours des tribunaux locaux, selon les emplacements des fosses communes.
Des pirouettes juridiques qui inquiètent
La voie suivie par Garzon ne diffère finalement pas tant que cela de cette position puisqu'il prévoyait de renvoyer le cas vers les tribunaux territoriaux une fois que la mort des accusés, Franco et son entourage politique, aurait été certifiée et leur responsabilité pénale du même coup annulée.
Ces pirouettes juridiques inquiètent en tout cas les principaux intéressés, les familles de victimes et membres des associations pour la récupération de la mémoire, qui avaient laissé exploser leur joie le jour de l'annonce de l'ouverture de l'instruction du juge Garzon.
Ils attendent aujourd'hui de voir si l'exhumation des dix-neuf premières fosses qu'il avait ordonnée la semaine dernière pourra bien être menée à terme.
Photo : le mémorial de victimes de la guerre civile du cimetière d'Oviedo (Reuters/Eloy Alonso).
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De carmencita
danseuse | 16H36 | 24/10/2008 |
Vu le nombre de visites, je vois l'intérêt porté à l'histoire lorsque l'on n'est pas directement concerné… Comme quoi l'effort de mémoire restera toujours important !
Ce que le gouvernement espagnol a compris en votant la loi sur la mémoire historique il y a un an : mais si cela n'est pas suffisant pour certains des descendants de ces républicains tués et jetés dans des fosses communes, il faut le comprendre… et espérer que le juge Garzon pourra les aider.
Etudiante à Madrid en 72-73 (et bien avant Erasmus) j'ai connu des descentes à cheval de la guardia civil sur le campus de la fac, l'interdiction des livres de Marx (échangés sous le manteau et achetés au quartier latin de Paris en langue espagnole) et quelques camarades étudiants emprisonnés et torturés parfois… Mais d'aucuns diront que cela n'a pas existé ? Il y a à peine 35 ans de l'autre côté des Pyrénées…
Et quel merveilleux pays l'Espagne !
De guarana
21H08 | 24/10/2008 |
Sans un travail de mémoire qui libère la vérité historique,dans la dignité des faits et des responsabilités,les blessures perdurent dans la douleur…
Un gouvernement élu, agressé par l'armée, aidée par la bourgeoisie, la noblesse,et l'église officielle.
Avec l'aide du nazisme et des mussoliniens la tyrannie a vaincu la légitimité et la justice.
Mais après des années de plomb et d'obscurantisme la liberté retrouvée doit s'accompagner maintenant de notre devoir d'historien,de citoyen, pour que plus jamais ne passe le fascisme dans le cœur des hommes et des générations futures.
Alors oui, il s'agît bien de qualifier la terreur des « vainqueurs » de crime contre l'humanité et ces dizaines de milliers d'exécutions dans les camps,les prisons,les fossés,de crimes contre l'humanité.
De CarlosG
00H55 | 25/10/2008 |
Je suis bien d'accord avec vous. Au Chili nous savons combien il est important ce travail de mémoire, même s'il est difficile et douloureux. Et il n'est jamais tard pour le faire. Le vécu n'a pas de temps, tout est là, toujours présent, et si ce n'est pas conscient, ça agit quand même, tout le temps, chez les survivants, chez les fils et les petits-fils des victimes, et finalement dans tout le tissu collectif, surnoisement. Ce n'est pas la revanche, c'est la vérité qui est important, c'est DIRE d'une voix publique (et même pudique, allais-je dire) que ce n'était pas normal, que ce n'était pas juste, que c'était un crime, qu'il y avait des responsables, des décisions, des ordres. Tuer et taire c'est tuer deux fois.
De démocrate35
11H24 | 25/10/2008 |
Cher Monsieur,
Je suis moi-même catholique. Pour autant, je ne pense pas que mourir face à un peloton d'éxécution soit mourir en paix. Deuxièmement,il se trouve que parmi les victimes du franquisme, il y a également des catholiques. Vous semblez être un expert de la Guerre Civile Espagnole, vous n'êtes donc pas sans connaître cela. Evidemment, cela va faire ressurgir des vérités qui déplairont à beaucoup de gens : une masse d'espagnols soumise à une aristocratie jusqu'à l'avènement de la République,la lacheté des démocraties occidentales,dont la France, la manipulation par Staline d'une partie des Républicains Espagnols, l'appui des Etats Fascistes à Franco…et j'en passe.La répression aveugle et les exécutions expéditives n'ont pas eu pour seul but d'éliminer des opposants potentiels. Elles devaient surtout baillonner l'ensemble de la société, la faire taire. Que vous ne soyez pas touché par l'histoire de ces espagnols qu'on venaient chercher le matin et qu'on fussillaient l'après-midi, c'est votre problème.
Pour moi, l'attachement aux valeurs de justice se mesure non pas au travers de ce que l'on réclame pour soi, mais bien au travers de ce que l'on accorde aux autres.Les espagnols font partis des autres comme les polonais, les russes ou les chinois… L'histoire de ces espagnols m'émeut comme j'ai été emu par l'histoire d'Aron GABOR, victime du Goulag dont je recommande le livre : Un cri dans la Taïga. Amen