17/08/2008 à 21h37

L’histoire (3/3). Le maoïsme est-il soluble dans l’olympisme ?

Pierre Haski | Cofondateur Rue89



Mao Zedong (P.Haski/Rue89)


(De Pékin) Robert Guillain, l’envoyé spécial du « Monde », a décrit dans un reportage célèbre, l’entrée des soldats de Mao dans Shanghaï : des « Martiens », a-t-il écrit, impressionné par leur discipline, leur rigueur, tranchant avec le chaos de la Chine de l’époque, à peine sortie de la guerre avec les Japonais et retombée dans la guerre civile. La proclamation de la République populaire de Chine, le 1er octobre, avait pour ambition d’étendre à tout le pays le règne de ces « Martiens » au drapeau rouge : ils promettaient de redresser l’« homme malade de l’Asie », de mettre fin à un siècle d’échecs.


Près de soixante années plus tard, ses lointains successeurs sont embarrassés par le bilan du maoïsme.


Paraphrasant sans le savoir Georges Marchais à propos de l’URSS, les actuels dirigeants du Parti communiste chinois (PCC) considèrent le bilan de Mao comme « globalement positif ». Le PCC va même jusqu’à quantifier la part négative : 30 % ! Dans les 70 % positifs, il place évidemment la création de la République populaire et l’arrêt du chaos (1949), mais aussi la bombe atomique chinoise (1964), la réintégration du siège chinois au Conseil de sécurité de l’ONU (1971), la réconciliation avec les Etats-Unis (1972). Bref, tous les symboles de la puissance, de la souveraineté, de l’Etat qui manquaient à la Chine d’avant 1949.


Billet de banque à l’effigie de Mao (P.Haski/Rue89)


Mais dans la partie négative ? C’est un immense tabou. Aucun pays ne se penche spontanément sur les parts d’ombre de son histoire (Vichy ? L’Algérie ? ...), mais en Chine, ça prend des proportions abyssales. Il est permis de raconter des histoires individuelles de cette époque, de ses excès ou de ses crimes, mais pas de travail sérieux d’historien, pas de retour indépendant sur une histoire qui pèse encore sur le présent.

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L’histoire officielle ne retient donc pas la « campagne anti-droitiers » qui purgea une première fois le monde intellectuel chinois de tout élément déviant et détruisit tant de vies... Ni le « Grand bond en avant », par lequel Mao Zedong avait voulu rattraper les Occidentaux dans la production d’acier et qui produisit une famine catastrophique et des millions de morts... Sans oublier, bien sûr, la « Grande révolution culturelle prolétarienne » déclenchée par Mao dans ses jeux de pouvoir, et qui plongea la Chine dans un tourbillon de folie pendant une décennie, et pèse lourdement, aujourd’hui encore, sur toute une génération (parfois avec humour, comme cette photo ci-dessous, prise dans les années 2000 dans un restaurant où un faux garde rouge ironise sur cette période) :



comédien garde rouge (P.Haski/Rue89)


L’amnésie se poursuit à propos de l’histoire la plus récente. Un journal s’est récemment fait taper sur les doigts pour avoir publié sans le réaliser une photo de victime du massacre de Tiananmen, en juin 1989, dans le cadre d’un portfolio de photographe. Explication : le jeune Chinois qui a sélectionné les photos ne savait pas ce que ça représentait, le 4 juin étant un tabou dont on ne parle absolument jamais en public. Cette manipulation constante de l’Histoire a permis le tour de passe passe des successeurs de Mao, qui ont réussi à conserver l’icone du Grand Timonier comme symbole de la Nation redressée, en gommant tout ce qui pourrait rejaillir négativement sur des hommes qui sont issus du même parti, du même appareil que lui.


Oeuvre de l’artiste Sui Jianguo (P.Haski/Rue89)


L’opération a réussi, même si, dit-on, l’amnésie historique n’est jamais une bonne base sur laquelle construire l’avenir. Plus de trente ans après la mort de Mao, celui-ci est devenu bien utile : il sert de ciment national -Mao, sans doute, était un nationaliste chinois avant d’être un communiste- sans empêcher ses successeurs de faire le contraire de ce qu’il professait. Et, de surcroit, il a acquis une valeur marchande dans l’art contemporain, Merci Andy Warhol, suivi par une cohorte d’artistes chinois !


Mao Zedong (P.Haski/Rue89)


Avec Mao comme icône, et le marché comme ligne politique, les dirigeants du Parti communiste chinois ont trouvé la martingale. Ou, comme le dit plus crûment encore Naomi Klein, l’auteur de « No logo » : « La Chine, c’est la rencontre du stalinisme et du capitalisme global, et ça fonctionne. » Comment ne pas voir, après deux décennies de croissance à deux chiffres, de transformation brutale mais effective, de la société chinoise, de montée en puissance de la Chine sur la scène internationale, qu’il y a aujourd’hui une véritable fierté d’être chinois dans la population. Y compris, paradoxalement, parmi ceux qui n’ont pas eu la chance d’être les bénéficiaires de ces deux décennies de réformes économiques. Le Parti a réussi à capitaliser sur cette formidable croissance pour renforcer sa légitimité : Mao + la croissance ? Pourquoi changer une équipe qui gagne ? ... De ce point de vue, de nombreux Chinois estiment que leurs actuels dirigeants ont brisé le cycle du déclin et de l’échec entamé au milieu du XIXe siècle. Ce n’est pas un hasard si tout a été fait, lors de ces Jeux de Pékin, pour flatter l’orgueil national, le sentiment patriotique, voire le nationalisme chinois. Et l’enjeu artificiel, presque puéril (mais peut-être est-ce un point de vue de « petit pays » !), de la course effrénée aux médailles et à la victoire finale sur les Etats-Unis, résume toute cette histoire. Sans doute, la Chine n’est-elle pas à l’abri de crises futures, économique, sociale, environnementale, et inévitablement politique dans la mesure où elle a retardé depuis deux décennies toute avancée sur le front des réformes démocratiques. Mais elle aura prouvé au monde, et surtout à elle-même, qu’une ancienne civilisation n’était pas nécessairement condamnée au déclin. Cette revanche sur l’histoire est le grand moteur de la montée en puissance de la Chine, une motivation ambigüe, mais efficace.
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  • Pierre Haski
    Pierre Haski répond à jck
    Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
    • Posté à 04h11 le 19/08/2008
      éditeur
    • Journaliste 9
      Cofondateur

    IL faudra surtout se lever tôt pour trouver un vrai travail d’historien indépendant sur ce qui s’est passé pendant la Révolution culturelle, les jeux de pouvoir de Mao, etc. C’est totalement interdit. Le dernier survivant de la banque des quatre a été autorisé à écrire son autobiographie à condition de la faire relire par le PCC avant de la publier : des centaines de pages ont été expurgées et je ne suis pas sûr que le livre soit jamais sorti.

    S’agissant de Wen Jabao, vous vous trompez, la presse a été inondée de portraits de « grand père Wen » au printemps, au moment du séisme. Il est généralement présenté sous des traits beaucoup plus favorables que Hu Jintao.

  • johnGalt
    johnGalt
    libre penseur
    • Posté à 16h55 le 18/08/2008
    • Internaute 44458
      libre penseur

    PH : « Dans les 70 % positifs, il place évidemment la création de la République populaire et l’arrêt du chaos (1949), mais aussi la bombe atomique chinoise (1964), la réintégration du siège chinois au Conseil de sécurité de l’ONU (1971), la réconciliation avec les Etats-Unis (1972). »

    Il y a 2 autres succes importants que les chinois attribuent au PCC :

    1) La reunification de la chine.
    La division remontait au temps du colonialisme occidental. Apres avoir battu le KMT le PCC s’est immediatement lance dans la reconquete. Cela passait par l’annexion du tibet (1950). Que le tibet ait ou non jamais fait partie de la chine est discutable. Il est probablement impossible d’apporter une reponse claire et definitive. Toujours est-il que la plupart des chinois pensent que c’est le cas et que le PCC a effectue la reunification. Il faut noter que Mao avait aussi envoye l’armee chez les Ouigours un peu avant en 1949. Il aurait aussi probablement annexe la Mongolie si celle-ci n’avait ete protegee par l’URSS.
    Ce paradigme de division par l’occident et reunification par le PCC est important pour comprendre les chinois aujourd’hui. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils ne veulent rien entendre au probleme tibetain. Les chinois sont persuades, a tort ou a raison, que les occidentaux ont un plan pour rediviser la chine.

    2) Le PCC s’est attribue la part du lion dans le combat contre les Japonais. C’est sujet a polemique. Des historiens pensent que le KMT a eu un role aussi sinon plus important.

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