08/08/2008 à 04h26

JO : l'acte de naissance de la superpuissance chinoise

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

L’ex-« homme malade d’Asie » est devenu un géant économique et un acteur politique de plus en plus sûr de lui et de ses ambitions.


Enfants portant des bandaux ’Allez la Chine’ place Tienanmen, vendredi (Gil Cohen Magen/Reuters)

(De Pékin) Tout pays qui organise une manifestation internationale aussi colossale que les Jeux olympiques met sa fierté nationale en jeu, et espère s’en tirer avec les honneurs, tant aux yeux de sa population, qu’à ceux du reste du monde. Les JO de Pékin ne font pas exception, avec une dimension supplémentaire : la Chine a fait de ses Jeux le faire-part symbolique de son accession au rang de superpuissance, et espérait, peut-être un peu naïvement, que le nouveau-né serait accueilli dans la joie et l’allégresse.

Avant même que soit attribuée la première médaille d’or, le consensus est déjà réuni pour féliciter les autorités chinoises pour des installations sportives magnifiques, une capitale remodelée et embellie pour accueillir l’évènement, et un sens remarquable de l’organisation. Quoi qu’il arrive, on n’enlèvera pas ce succès aux dirigeants de Pékin.

Là où ça se complique, évidemment, c’est sur la deuxième partie de l’invitation, celle qui concerne le « baptême » du nouveau « grand » de ce monde, l’ex-« homme malade d’Asie » devenu en un temps record un géant économique à la mesure de sa taille et de sa démographie, mais surtout un acteur politique sur la scène mondiale de plus en plus sûr de lui et de ses ambitions.

Une inversion des rôles

Nicolas Sarkozy l’a réalisé à ses dépens, en ne prenant pas immédiatement la mesure du rapport de force international qui a littéralement basculé au profit de Pékin, faisant du coup apparaître la France comme « l’homme malade de l’Europe », dont l’arrogance légendaire n’est plus de mise dans un monde transformé.

Le malaise vient non pas des changements d’équilibre du monde : la France, après tout, s’était faite le chantre de la « multipolarité » après la disparition de l’Union soviétique, afin de ne pas vivre dans un monde dominé par la seule « hyperpuissance » américaine. Multipolaire, le monde l’est assurément devenu, avec les Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine) comme locomotives de la croissance mondiale, avec les Fonds souverains des Etats pétroliers qui font rôder leurs milliards autour des bourses mondiales, et d’anciens pays industrialisés obligés de gérer un déclin en bon ordre.

Ce qui n’était pas prévu, c’est que ce « nouvel ordre mondial » rêvé à la chute du Mur, ne se ferait pas sur la base d’une démocratie libérale triomphante (la fameuse « fin de l’histoire » de Fukuyama), mais avec des Etats dont les plus puissants sentent bon l’autoritarisme, qui l’assument et même le théorisent. Au point qu’à la veille du soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme, on en vienne à se demander s’il existe encore des valeurs universelles partagées.

Que pense la Chine ?

Mark Leonard, patron britannique d’un think tank européen et auteur d’un livre récent intitulé « Que pense la Chine ? “ (Plon, 2008), décrit une plongée au sein des penseurs de l’establishment chinois, et présente un véritable ‘modèle alternatif’ de la globalisation : non pas celui dont rêvent les altermondialistes, car la Chine, grand bénéficiaire de la mondialisation économique, n’entend nullement y renoncer. L’alternative, vue de Pékin, c’est à la libéralisation politique. Pour Mark Leonard :

‘Les penseurs chinois veulent créer un monde où les gouvernements nationaux soient maîtres de leur destin. (...) Leur but n’est pas d’isoler le pays, mais de lui permettre de s’intégrer au monde à ses conditions (...) un autre ordre mondial : un monde hérissé de murailles’.

C’est ce défi que lance la Chine aujourd’hui, et qui figure en filigranne dans ces Jeux olympiques aseptisés, surcontrôlés, et dans lesquels un porte parole peut se permettre d’assumer publiquement la censure d’Internet pour les journalistes étrangers en décidant arbitrairement ce qui est ‘suffisant’ comme accès pour qu’ils fassent leur travail. On ne parle même pas, évidemment, de l’accès des 250 millions d’internautes chinois, pour lesquels la question ne se pose pas, ni des autres problématiques liées aux libertés qui sont les grandes absentes de ces Jeux.

Les dirigeants chinois se sont voulus rassurants, ces dernières années, sur le sens de l’émergence de la Chine. De grands débats ont eu lieu sur le sens de ‘soft power’ ou d’‘émergence pacifique’, des formules qui truffent les discours et les rapports d’experts, mais qui ont un sens en direction des Occidentaux : la Chine devient une superpuissance ‘comme vous’, mais sans pour autant devenir une démocratie ‘comme vous’. Pékin a été surpris de constater, lors du passage de la flamme olympique, que ce discours passait mal dans l’opinion, et s’est raidi.

Dans ces conditions, les débats en France ou ailleurs sur le message de fermeté que tel ou tel dirigeant pourrait apporter à Pékin, telle ou telle liste de prisonniers politiques à libérer, ou encore sur l’‘ingérence humanitaire’, appartiennent aux enfantillages d’un monde révolu. La Chine, souriante, efficace, mondialisée et ‘soft’, en a assez de se faire sermonner sur la démocratie et les droits de l’homme. Et sa classe moyenne urbaine, principale bénéficiaire du décollage économique, partage largement ce sentiment, trop occupée à jouir légitimement d’une prospérité et de libertés individuelles nouvelles et peu pressée de les voir étendues à l’ensemble du pays.

A prendre ou à laisser, pour le reste du monde, avec le risque de se fermer les portes du plus grand marché mondial. A voir la taille de la nouvelle ambassade américaine que George Bush inaugurera lors de son passage à Pékin - la deuxième après celle de Bagdad, huit étages, 46000 mètres carrés, d’un coût de 434 millions de dollars... - on se dit que certains ont vite fait le choix.

La fin de 150 ans d’échecs

Il y a certes quelques bonnes raisons à cette attitude. La Chine a le sentiment que ces Jeux sont un moyen symbolique de mettre fin à 150 ans d’échecs et d’humiliations, entamés avec les guerre de l’opium avec les Européens, poursuivi avec l’invasion japonaise, ses propres guerres civiles, les impasses du maoïsme - nous y reviendrons plus en détail sur ce blog. Les Occidentaux, dans leur histoire avec la Chine, n’ont pas nécessairement de quoi donner des leçons - et les Américains, embourbés en Irak, n’en ont de toutes les manières ni la légitimité, ni les moyens.

Pour la première fois, depuis une décennie, les Chinois ont l’impression d’avoir brisé cette longue séquence négative, et de pouvoir avancer la tête haute. Malgré tous les défauts que le reste du monde continue de trouver, non sans raisons, à la société chinoise : absence d’Etat de droit, exploitation éhontée de la main d’oeuvre, environnement détruit, peine de mort, etc. Et malgré toutes les fragilités de la nouvelle superpuissance, en particulier ses tensions sociales menaçantes entre ses citadins trop rapidement enrichis et sa majorité toujours privée de tous droits de citoyens.

Le revers de la médaille, c’est aussi le nationalisme exacerbé par ces succès et cette puissance retrouvée, qui fait bon ménage avec les penchants autoritaires d’un Parti qui n’a plus de communiste que le nom. Seul le développement d’une société civile, fragilisée par un environnement peu propice, et pas assez encouragée par le reste du monde, peut servir d’antidote à ce poison-là.

Pour l’heure, George Bush, Nicolas Sarkozy, l’empereur du Japon et quelques autres seront ce vendredi soir les témoins silencieux, résignés et passifs, du triomphe de la Chine, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. La fête sera grandiose, à l’image de ce pays redevenu l’Empire du milieu, capable du meilleur - mais aussi du pire, les Chinois eux-mêmes le savent d’expérience.

Les choses sérieuses reprendront après la cérémonie de clôture, quand il faudra définir sérieusement la règle du jeu du nouveau monde ; avec des joueurs comme la Chine qui ne reconnaissent pas toutes les clauses du règlement défini hier sans elle. Pas simple...

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  • chengyang
    • Posté à 05h53 le 08/08/2008
    • Internaute 38622

    Fantasmes, fantasmes ...
    La Chine sera peut etre une superpuissance dans une ou deux generations lorsque le niveau de vie de ses habitants atteindra celui de pays moyennement developpes. Pour l instant une partie importante de sa population continue a survivre avec 1 dollar par jour.
    La Chine sera sans doute une superpuissance le jour ou sa capacite militaire atteindra la moitie de celle des Etats-Unis, admettez qu il y a encore de la marge !
    La Chine pas un Etat de droit ? Allez vous promener rue Wangfujing et allez voir le centaines d ouvrage qui composent desormais le rayon consacre au Droit dans la Librairie eponyme. Si vous aviez connu ce pays il y a 20 ans vous n en reviendriez pas ! Le chemin parcouru est immense.
    En ce qui concerne les conditions de travail des Mingong, qui a visite un chantier aujourd hui et il y a 20 ans vous dira combien ces dernieres se sont ameliorees. Je ne doute pas bien sur que les efforts dans ce domaine ne doivent pas etre poursuivis.
    Pour la peine de mort, Amnesty International deplore le manque de transparence de l Etat chinois a ce sujet mais reconnait une baisse du nombre d executions depuis que les condamnations doivent etre validees par la Cour supreme (janvier 2007).
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  • Corsaire du Peuple et de la Raison
    Corsaire du Peuple et de la Raison répond à chengyang
    il parait qu'il faut penser (...)
    • Posté à 05h58 le 08/08/2008
    • Internaute 46482
      il parait qu'il faut penser (...)

    En effet, je ne suis là que depuis 6 mois, et on sent une évolution rapide, espérons qu’elle continuera

  • Stump
    Stump
    Etudiant
    • Posté à 06h45 le 08/08/2008
    • Internaute 49938
      Etudiant

    [Les Occidentaux, dans leur histoire avec la Chine, n’ont pas nécessairement de quoi donner des leçons - et les Américains, embourbés en Irak, n’en ont de toutes les manières ni la légitimité, ni les moyens.]

    Voila qui merite bien d’etre precise. Ce que je trouve de plus genant dans les critiques faites par la population d’un pays comme la France a un autre, c’est qu’on a tendance a trop en attendre trop vite.
    On veut que tout de suite la Chine libere ses prisonniers politiques et se democratise. On oublie toujours que tous les pays n’on pas connus leur 14 juillet la meme annee, et qu’on a du passer par une restauration, deux empires et 5 republiques pour en arriver ou on en est aujourd’hui.

    La cote dictatorial de la Chine disparaitra tot ou tard de lui meme. L’embourgeoisement d’une faible mais existante partie de la population couplee a l’ouverture du pays ne fera qu’accelerer les choses. Et quand la Chine se democratisera elle le fera par elle meme et pas apres une manif RSF.

  • GanLanShu
    GanLanShu
    http://shodavid.blog.lemonde.fr/
    • Posté à 07h01 le 08/08/2008
    • Internaute 10692
      http://shodavid.blog.lemonde.fr/

    Nickel top ! PH peut partir en vacances, tout est dit en souplesse, ce qui change des positions en kit prêt- à-penser en vente libre aux quatre coins de l’Occident. Pour ce qui est du regard des Chinois sur eux-même et leur incompréhension des jugements occidentaux, le tout en chiffres...
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  • adaunis
    • Posté à 08h01 le 08/08/2008
    • Internaute 4255

    Je me permets de faire comme quand c’était le bon temps !
    Le temps de l’école primaire, où l’on usait (dans mon cas) nos blouses grises, sur des banc de bois.
    On devait résumer, parfois au tableau noir, ce qu’avait dit le maitre.

    Donc, N. Sarkozy en Chine, c’est « pipeau », et ça ne sert à rien.
    « George Bush, l’empereur du Japon, et quelques autres
    qui seront vendredi soir les témoins silencieux, résignés et passifs, “des ‘fantôches’ (là c’est ce que moi, j’ai compris) ‘résignés et passifs’.

    Mais le plus important, à long terme, au delà de la ‘fête’ qui se promet ‘grandiose’, c’est, du moins ce que j’en retient, et ce dont j’étais persuadé bien avant que vous nous en reparliez, c’est le retour, (qui annonce de tristes heures si notre mémoire collective est bonne), le retour disais je d’un Nationalisme exacerbé, démesuré, outrancier, qui va déborder sur la Planète.

    Vous nous laissez entendre, que les dirigeants Chinois, (les dirigeants, car il faut toujours distinguer ceux ci du peuple lui même, moins
    perfide en général), ne trichent pas, mais arrangent les règles du jeu, sachant d’autant plus que certaines ont été édictées sans leur consentement.

    Schéma extrêmement marqué de pessimisme, donc, que je crains pour les générations futures.
    Mais restons humble, et soyons optimiste, et raison gardée, en espérant avoir tort, avec cette analyse partagée P.Haski !

  • Phil2922
    Phil2922
    Retraite invalidité
    • Posté à 08h39 le 08/08/2008
    • Internaute 36639
      Retraite invalidité

    Superpuissance chinoise qui utilise 300, 500 millions de paysans (Mingongs) pour travailler dans les mines (20 morts par jour) et dans les villes pour faire les sales travaux. Ils sont considérés comme citoyens de seconde zone ; logés dans des tentes, sur les chantiers ou dans des taudis à la périphérie des villes. Ces paysans viennent travailler en ville pour pouvoir payer la scolarité de leurs enfants qui doivent rester au village avec toute la famille. 12% des Mingongs ont un contrat de travail, et en sachant que les syndicats sont interdits dans ce pays totalitaire, bonjour la surexploitation. N’importe comment, ceux qui râlent sont renvoyés chez eux ou en prison où l’on torture allègrement...

    Les femmes et les enfants fabriquent des jouets dans des usines qui ressemblent davantage à des prisons...logements insalubres y compris. 7j/7, 24h/24 et payés 1 euro par jour. Quand on sait que 75% des jouets vendus dans le monde sont chinois, nous avons aussi notre part de responsabilité sur l’exploitation de ces femmes et des enfants...

    Certes, la question du Tibet est importante mais une fois que les JO seront finis, les paysans reviendront à Pékin et dans les villes en grand nombre et les usines carcérales fabriquants des jouets ou équipements sportifs seront réouvertes. Sur France2, il y a quelques temps, le journal de 20h nous a montré quelques paysans rentrant chez eux à la demande des autorités chinoises. Il est dommage que le journaliste ayant fait le reportage n’ait pas pu nous en expliquer davantage sur le pourquoi du comment... ! La « super-puissance chinoise » restera malade des droits de l’homme mais aussi du Social, après les JO.... Journalistes de Rue89, ne pouvez-vous pas prolonger votre visa chinois pour voir les Mingongs revenir dans les villes et nous montrer dans quelle conditions travaillent et dorment les femmes et enfants fabriquant des jouets... ? !

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  • Meilidao
    • Posté à 08h42 le 08/08/2008
    • Internaute 30143

    « Ce qui n’était pas prévu, c’est que ce “nouvel ordre mondial” rêvé à la chute du mur ne se ferait pas sur la base d’une démocratie libérale triomphante (la fameuse “fin de l’histoire” de Fukuyama), mais avec des Etats dont les plus puissants sentent bon l’autoritarisme, qui l’assument et même le théorisent. Au point qu’à la veille du soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme, on en vienne à se demander s’il existe encore des valeurs universelles partagées. »

    On sent en ce moment un Pierre Haski très pessimiste(je me souviens d’un papier sur le Kosovo dans le même ton).
    Mais la société civile chinois que l’on doit exhorter elle veut quoi ? Des droits, du droit, de la liberté. On est en plein dans la démocratie libérale décrite par Fukuyama(et oui ! ! ce que désigne Francis par libéral, c’est ça).
    Internet fait déja du gros boulot...

  • tangi
    tangi
    perplexe
    • Posté à 09h55 le 08/08/2008
    • Internaute 49400
      perplexe

    C’est rare que les commentaires sur la Chine soient aussi modérés.
    La Chine avance vite, très vite, et il ne faut pas juger avec notre regard d’occidental : la situation des ouvriers et paysans, c’est en gros celle qui existait en France au 19ème siècle. Les libertés individuelles, comme déjà dit, la France a mis un peu de temps après la révolution pour les mettre en place.
    Bien sur, tout ne va pas bien en Chine ; il y a les exploités, les condamnés arbitrairement, etc. Mais peut on vraiment donner tant de leçons ?
    Pour ceux qui sont inquiets, la Chine n’a pas du tout historiquement une culture impérialiste ; en plusieurs millénaires, il y a bien quelques invasions passagères de la Corée ou de la Mongolie, mais enfin, comparativement aux guerres qu’on s’est fait en Europe, c’est du pipi de chat.
    Par contre, la censure d’internet pour les journalistes pendant les JO me semble être quelque chose dont la portée n’est pas assez soulignée.
    Le gouvernement Chinois sait très bien que la liberté de la presse est une valeur fondamentale en occident. Quel risque prenait il en laissant les journalistes étrangers accéder à internet ? Je n’y vois qu’une volontaire démonstration gratuite (ou presque) de puissance. Plus que la censure elle-même, dans une culture ou les apprences sont si importantes, il demande aux occidentaux d’avaler une couleuvre bien grosse...