11/12/2010 à 10h05

Hugo sur Napoléon III/Sarkozy : l'œuvre d'un faussaire malin

Yann Guégan | red. chef adjoint Rue89


Nicolas Sarkozy caricaturé en Napoléon Ier franchissant le col du Grand-Saint-Bernard, un pastiche de la toile de David (AZRainman/Flickr)

C’est un petit texte narquois, prétendûment extrait de « Napoléon le Petit », pamphlet de Victor Hugo paru en 1852. Selon les détracteurs de Sarkozy, le portrait que dresse l’écrivain va comme un gant à l’actuel Président.

Il circule sur le Web depuis un bon moment, et de nombreux riverains l’ont laissé dans les commentaires de Rue89, comme l’a fait Rebel Yell encore tout récemment :

« Que peut-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien.

Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n’en sait rien faire.

Dieu sait pourtant que le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c’est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! Cette roue tourne à vide.

L’homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir.

Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise.

On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l’insulte et la bafoue ! Triste spectacle que celui du galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé. »

Un patchwork de citations exactes, tronquées ou inventées

Frappant, mais trop beau pour être vrai, comme le relevait déjà en décembre 2008 Mazzhe dans son blog Hors et En : ce texte est en fait une adaptation très libre de la prose énervée d’Hugo, un pot-pourri confectionné par un anti-sarkozyste inspiré.

Certains passages proviennent bien de l’ouvrage cité, d’autres ont été modifiés, d’autres encore complétement inventés (l’original est disponible sur Google Books et sur Wikisource).

Par exemple, le livre ne contient pas la phrase : « L’homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. » Mais c’est un ajout crédible. Voici comment les rédacteurs de la notice Wikipedia sur Louis-Napoléon Bonaparte décrivent la promise de l’empereur :

« En 1849, il a fait la connaissance de la jeune comtesse de Teba lors d’une réception à l’Elysée. De haut lignage espagnol, éduquée au couvent du Sacré-Cœur rue de Varenne à Paris, Eugénie de Montijo est une jeune femme instruite et cultivée de la noblesse, proche de Stendhal et de Prosper Mérimée.

Dès leur rencontre, celui qui n’est alors que le prince-président est séduit. Le siège qu’il entreprend auprès d’Eugénie dure deux ans. »

D’accord, Carla Bruni était italienne, a peu fréquenté les couvents et le « siège » entrepris par Nicolas Sarkozy n’aura duré plutôt deux heures que deux ans. Mais le reste colle assez bien.

Bling-bling version XIXe : « gloriole, pompon, aigrette, paillettes »

Le pasticheur anonyme a aussi raccourci certains passages trop datés, comme la dénonciation du bling-bling version XIXe siècle, dont voici la version originale :

« Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. »

(Au passage, si vous savez ce qu’est un « passe-quille », merci de laisser un commentaire pour nous éclairer.)

Curieusement, l’auteur a laissé un peu plus loin la référence à « l’agio », terme qui ne désigne pas ici nos modernes frais de découvert, mais plutôt un mécanisme de spéculation.

« Dieu sait pourtant que Le Président se démène » est aussi un ajout moderne : fin 1852, le neveu de Napoléon Ier n’est déjà plus le premier (et unique) président de l’éphémère IIe république. Il a été proclamé empereur, après un coup d’Etat qu’Hugo appelle dans on ouvrage « le crime du 2 décembre ».

Emile Zola trouvait qu’Hugo avait la main lourde avec Napoléon III

La chute du texte qui circule sur le Net, un peu abrupte, a été tronquée, Hugo écrivant en fait :

« Ce que nous voyons depuis le 2 décembre, c’est le galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé.

Ces hommes, le malfaiteur et ses complices, ont un pouvoir immense, incomparable, absolu, illimité, suffisant, nous le répétons, pour changer la face de l’Europe. Ils s’en servent pour jouir. »

Les sarkozystes se consoleront peut-être en pensant aux récentes tentatives de réhabilitation du Second Empire, dont le bilan aurait été noirci par les républicains. Pas le plus tendre avec le « prince-président », Emile Zola trouvait qu’Hugo avait la main lourde :

« Le Napoléon III des “Châtiments”, c’est un croquemitaine sorti tout botté et tout éperonné de l’imagination de Victor Hugo. Rien n’est moins ressemblant que ce portrait, sorte de statue de bronze et de boue élevée par le poète pour servir de cible à ses traits acérés, disons le mot, à ses crachats. »

Illustration : Nicolas Sarkozy caricaturé en Napoléon Ier franchissant le col du Grand-Saint-Bernard, un pastiche de la toile de David (AZRainman/Flickr)

Addendum le 13/12 à 10h01. Merci aux riverains qui ont trouvé la définition de « passequille ». Plusieurs ont renvoyé vers la notice du Trésor de la langue française informatisé : « Ornement fait de rubans, de broderies, de
perles, de pierreries, exécuté en particulier sur un vêtement. »

Mais par e-mail, Dominique me donne une autre piste :

« Il s’agit de l’argotisation du nom d’une danse, le passe-pied, danse légère et gracieuse, arrivée de Bretagne, très en vogue au XVIIIe siècle à la cour. Cette définition, extraite d’une encyclopédie ancienne, convient bien au caractère futile et à l’esprit de cour évoqué dans le texte original. »

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  • fanjoe
    • Posté à 10h32 le 11/12/2010
    • Internaute 4559

    Passequille :

    Une petite recherche sur Google donne ceci :

    Étymol. et Hist. 1832 (supra ex.). Prob. comp. de l’élém. passe-* et de quille terme de tapissier « bandes de parement placées verticalement » (Ordre tenu au sacre et couronnement de Catherine de Médicis ds Havard), p.ext. de quille* terme de jeu.

    Lien

  • le dernier des justes
    le dernier des justes
    Citoyen européen
    • Posté à 11h04 le 11/12/2010
    • Internaute 90444
      Citoyen européen

    LE TOUT DE MON CRU !

    Cinq ans et des milliards perdus

    J’étais seul l’autre soir devant mon écran plat,
    Ecoutant Sarkozy réciter son bla bla…
    J’admirais quel talent de manipulateur
    A cet homme, si habile à réfuter ses torts.

    Puis le bon sens venant, à défaut de génie,
    Je me demandais pourquoi tant de vilénies,
    Tant d’agressivité, de contre-vérités ?
    Electeurs trompés, vous l’avez bien mérité !

    « Tout est possible », avait-il dit au Fouquet’s !
    Faux président, plus vrai que Nicolas Fouquet
    Avec montre bling bling et yacht de milliardaire
    Et au bras de Carla pour s’envoyer en l’air.

    Salaire de président en grosse augmentation,
    Et budget de l’Etat en décomposition.
    Après avoir servi le petit gars Dhaffi
    Il a fallu nous taper le gros cas Dati

    Petit coq magyar trépignant sur ses ergots,
    Imbu de lui-même, pétant dans son ego
    Bisouillant et tripotant Angela Merkel,
    Jouant à l’intime pour éviter la gamelle.

    Gros cigares, beaux voyages pour ses ministres
    Quand le peuple a faim, c’est tristement sinistre.
    A jouer les cigales, les caisses sont déjà vides.
    Et partout s’agiter pour prévenir un bide.

    Il y a aussi Liliane qui habite Neuilly.
    Mêm’ qu’elle aurait donné des sous, mais pas à lui.
    Rien qu’à Eric, dont dame Flo gère sa fortune.
    Il faut bien travailler quand on n’a pas de thunes.

    Et toujours plein d’idées pour faire diversion.
    Désigner l’étranger, céder à ses pulsions.
    En fanfare pour procéder aux expulsions.
    Fanfaron, pour cacher la manipulation.

    C’est la faute au complot, la faute aux médias
    A tous ceux qui veulent l’exiler en paria
    D’un pays enfin à sa taille : de la sous France.
    Flétrissure du pays, c’est une vraie souffrance !

  • HabitantDuMonde
    HabitantDuMonde
    Plus de télé depuis 19 ans.
    • Posté à 11h06 le 11/12/2010
    • Internaute 116611
      Plus de télé depuis 19 ans.

    JMLP aussi s’est fait avoir. Il lit ce texte dans un meeting dans le doc qu’est passé sur LCP (le même où il parle des vaches).

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 11h08 le 11/12/2010
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    ce pamphlet est donc trop beau pour être vrai, mais, est-il trop vrai pour être faux ?
     : -)

  • A déménagé le 9-8
    • Posté à 11h17 le 11/12/2010
    • Internaute 5710

    Des passequilles, c’est ce qu’on suce tout le quemps quand on a mal à la quorche

  • Rebel Yell
    Rebel Yell
    Je pose une question.
    • Posté à 12h19 le 11/12/2010
    • Internaute 127333
      Je pose une question.

    @ Yann Guégan (auteur) :

    En effet, je reconnais m’être fait piéger par cette fausse citation trouvée sur le Net.
    On m’avais transmis il y a quelque temps un texte similaire présenté comme étant signé de Victor Hugo à propos de Napoléon III : il s’agissait de faire un parallèle avec Nicolas Sarkozy et c’est vrai que l’effet était crédible.
    Je me suis souvenu de cette anecdote au moment de faire mon commentaire et j’ai cherché à retrouver ce texte.

    Voici donc la page qui m’a servie de source (Lien), trouvée à l’issue d’une recherche Google.

    J’avoue que j’ai laissé mon commentaire sans chercher à vérifier quoi que ce soit.
    Un peut plus tard en revanche lorsque mon amie a lu mon post, on a parlé de ce livre de Victor Hugo qui s’acharne sur Napoléon III et du coup, je l’ai téléchargé (Lien).
    Et j’ai commencé à y chercher les extraits cités...
    On trouve beaucoup d’éléments mais pas d’un seul tenant, et en effet la phrase sur la « princesse étrangère » n’existe pas.

    Maintenant, de même qu’il y a la loi et l’esprit de la loi, on peut dire que si cette citation n’est pas juste dans son intégralité, elle véhicule un message de raillerie qui lui, mérite d’être perçu car il pointe un certain ras-le-bol généralisé de la personne du président.

    J’assume donc le fond si je ne puis assumer la forme.

    Merci néanmoins à vous Yann pour avoir soulevé cette inexactitude.
    On ne se vérifie jamais assez.
     ; o)

    PS : Disons que comme vous me citez nommément dans votre article, cela ne me dérange pas si éventuellement vous placez ce commentaire en encart, sinon ce n’est pas grave, je souhaitais vous dire ce qui précède car je n’ai pas l’impression d’avoir été de mauvaise fois, et voila qui est fait.

  • jeanpierrejacquet
    • Posté à 12h28 le 11/12/2010
    • Internaute 112018

    Bravo ! car il en faut du talent pour bâtir la caricature de quelqu’un qui en est déjà une à plein temps.

  • Yann Guégan
    Yann Guégan répond à Rebel Yell
    Auteur(e) de l'article red. chef adjoint Rue89
    • Posté à 12h53 le 11/12/2010
      éditeur
    • Journaliste 1836
      red. chef adjoint

    Ouh la je ne voulais absolument pas vous mettre mal à l’aise, vous êtes nombreux à avoir posté ce commentaire... Et puis il ne s’agit pas d’une intox ou d’une manipulation comme on en lit parfois, mais d’un faux qui sonne très vrai à beaucoup d’oreilles : -)

  • nono le simplet
    nono le simplet
    gauchiste placide
    • Posté à 14h05 le 11/12/2010
    • Internaute 9767
      gauchiste placide

    le tableau est lui même un pastiche de la traversée du col du St Bernard, puisque Bonaparte ( et non Napoléon ) l’a traversé ... à dos de mulet ... manquant même tomber dans un précipice sans le bras du muletier ...
    un peu comme le tableau de la prise du pont d’Arcole où Bonaparte a failli se faire tuer sans le prendre ... le pont n’étant pris que deux jours plus tard mais Bonaparte n’y était plus ...

  • Philippe Renève
    • Posté à 14h42 le 11/12/2010
    • Internaute 1833

    On peut faire du Lien

    N*** le Petit

    Ainsi le voilà donc au faîte, ce tsar de toutes les avidités, ce père des caprices voyants, ce Caesar des ambitions mercantiles, qui trouve dans les bijoux faussement précieux, le luxe exhibé et les trompettes dorées de la renommée fallacieuse les buts ultimes de son existence rampante comme le serpent. Ce reptile n’a jamais promis que pour séduire, n’a jamais rassemblé de complices que pour mieux les utiliser et n’a jamais fasciné que pour abuser.

    Il ne connaît ni foi ni loi, ni Dieu ni maître sinon cette vaine soif de paraître qui remplace celle d’être, et qui le fait aussi bien épouser des femmes connues que courtiser riches épiciers et maçons engraissés. Aussi ses rêves de gloire s’arrêtent-ils à la porte des palaces, et le goût de la postérité s’efface-t-il devant celui du lucre ; la bassesse des sentiments lui tient lieu d’élévation d’esprit.
    A l’imitation des grands hommes cet animal petitement terrestre a tenté de s’envoler, pitoyable volatile, vers les sommets formidables du pouvoir dont l’altitude grise les plus sages. Mais, alors qu’il était déjà saoul de ses désirs, de ses envies et de ses cupidités, son indigne ascension n’a fait que renforcer ses pauvres jalousies en rendant moins lointaine leur satisfaction si intensément désirée. Car pour ce reptile devenu vautour, la proximité de la charogne attendue attise la convoitise à mesure que croît l’odeur.

    Mais ne vous méprenez pas, citoyens : plus que le magnifique voilier qui plane avec majesté au-dessus des terres et des hommes, il est l’os que le vautour gypaète précipite des nues pour le casser sur la roche ; ainsi la France se plaît-elle parfois à élever un moment les usurpateurs afin de mieux les briser.

    PCC Philippe Renève

  • Autruchette
    Autruchette
    Dieu est mort !
    • Posté à 15h23 le 11/12/2010
    • Internaute 134171
      Dieu est mort !

    Personnellement, je trouve que remettre au goût du jour un des pamphlets contre Napoléon III de ce Cher Hugo en créant un rapprochement avec Monsieur Sarkosy, est une bonne idée, non ? Le premier n’avait aucun panache, il règna autoritairement sur les Français.. Et on ne le remerciera jamais assez de l’avènement d’Adolphe (encore un) Thiers au gourvernement. Thiers, « le type même du bourgeois cruel et borné qui s’enfonce sans broncher dans le sang » dira de lui Clémenceau. Celui-là même qui matera la révolution des Communards par la répression (nombreuses exécutions sommaires, procès expéditifs condamnant des communards à la mort, au bagne ou à la déportation).
    Quant au second, me ne demandez pas si le Nerveux de l’Elysée a du panache. Je n’en vois aucun !

  • Féline
    Féline
    fée
    • Posté à 16h07 le 11/12/2010
    • Internaute 111221
      fée

    La falsification de document historique est une vieille ficèle de la propagande partisane, ce texte « inventé » est donc loin d’être une première dans la longue des listes des bassesses dont on peut se servir pour disqualifier ses adversaires politiques.

    Ce qui est amusant, c’est de voir la réaction de certains internautes qui trouvent ce genre de mensonge quasiment légitime alors que, par ailleurs, ils montent tout de suite sur leurs grands chevaux quand quelqu’un dont ils n’approuvent pas les opinions ou la fonction est pris la main dans le sac en train de mentir.

    Décidément, en politique, l’éthique et l’indignation ne sont rien d’autres que des décors de théâtre.

  • supercalifragilistic_expialidocious
    • Posté à 16h14 le 11/12/2010
    • Internaute 121377
      Curieuse

    L’original est bien plus percutant que ce patchwork de citations, indeed ....

    « Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier, […] on ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent.

    [...]

    Ah ! qu’est-ce que c’est que ce spectacle-là ? qu’est-ce que c’est que ce rêve-là ? qu’est-ce que c’est que ce cauchemar-là ? d’un côté une nation, la première des nations, et de l’autre un homme, le dernier des hommes, et voilà ce que cet homme fait à cette nation ! Quoi ! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il la raille, il la brave, il la nie, il l’insulte, il la bafoue ! Quoi ! il dit : il n’y a que moi ! Quoi ! dans ce pays de France où l’on ne pourrait pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple ! Ah ! quelle abominable honte ! “

  • martian69
    • Posté à 13h47 le 12/12/2010
    • Internaute 134109
      employé

    un pasquille, en un mot est une plaisanterie insultante, grossière.
    (Larousse, 1915). Ceci-dit, il colle tout à fait au personnage...

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