Avec Anouk, je construis mon lien dans les pleurs

Anouk a la cinquantaine et je traverse sa vie depuis bientôt un an. Je l'ai rencontrée lorsque son cancer du sein récidivait dans les os. On appelle cela une récidive métastatique. Bien qu'hormonodépendant, son cancer est agressif, parce que l'intervalle entre la fin de la prise en charge de la tumeur initiale et l'apparition des métastases est inférieur à un an.

On a changé deux fois de traitement depuis la récidive, parce que qu'après une fracture vertébrale que j'ai fait cimenter par un neurochirurgien, la maladie s'est développée dans le foie.

Anouk était toujours stoïque dans mon cabinet. Mais une fois où elle venait me voir pour les métas osseuses, je l'ai un peu houspillée, et elle s'est mise à parler. Elle avait fait de la bagnole tout le week-end et devait arriver ce qui devait arriver, elle avait tassé une vertèbre.

Je suis toujours très franche et quand je sens que cela ne va pas suivre, je préviens mes patients du pire. Et ce risque de tassement, elle en avait été avertie !

La patiente aurait escaladé une montagne pour aller voir sa fille danser

Elle s'est mise à pleurer. C'était la première fois qu'elle, Anouk, se donnait le droit de se lâcher dans mon cabinet et je venais de l'engueuler. J'étais pas fière.

Alors elle m'a expliqué que sa fille était danseuse professionnelle, que sa fille… c'était toute sa vie et qu'au diable la douleur et les tassements, elle aurait escaladé une montagne pour la voir à Rennes.

Alors je lui ai pris les mains et je lui ai dit de pleurer sa colère ici, qu'elle pouvait s'y autoriser avec moi, qu'elle repartirait plus légère et mieux avec les siens. J'ai ajouté que je la comprenais, que j'en aurais sans doute fait autant à sa place.

Ma petite fille de 8 ans est passionnée de danse. Elle danse tout le temps : dans la rue, à la maison, au supermarché et elle prends un cours le mercredi. Je lui ai dit qu'elle devait être si fière d'avoir une fille danseuse…

Je ne prends pas la responsabilité d'une personne sans donner de moi

Et là elle me raconte l'opéra de Paris, la pression de l'anorexie, qu'elle et le père de sa fille ont du aller la chercher en catastrophe au bout d'un an, sinon elle serait peut-être morte…

Cette fois, on avait construit notre lien.

Ce n'est pas sans risque pour moi, mais je me refuse à prendre la responsabilité de l'existence d'une personne sans donner un peu de moi. Souvent, je discute avec mes confrères, certains plus âgés, et je leur dit : « Vous n'imaginez pas combien ces hommes et ces femmes mettent tout leur espoir entre vos mains. »

C'est une confiance très lourde à porter pour nous et un devoir de ne pas décevoir, d'être forcément à la hauteur.

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de déluge

De déluge

menuisier | 12H38 | 06/11/2009 | Permalien

"Vous n'imaginez pas combien ces hommes et ces femmes mettent tout leur espoir entre vos mains. »

C'est souvent le problème en cancérologie ou autre domaine "lourd" de la santé:

Les médecins n'imaginent pas, ils traitent.

Et c'est le petit personnel, aides soignantes, personnes de service qui assument l'humain tandis que le toubib soigne la viande.

Bravo à vous en tous cas.

Portrait de VinceDeg

De VinceDeg

étudiant | vincedeg.nolizard.org | 14H30 | 06/11/2009 | Permalien

Un petit lien vers un autre blog de médecin, sur le même thème, qui m'avait également beaucoup touché. Seulement que dans ce cas la réaction face à la souffrance avait été la contraire : le médecin avait préféré se blinder, ne pas prendre sur soi : http://www.jaddo.fr/2009/09/26/beyrouth/

Extraits : "En fait, j’aime pas les malades. [...]
Les malades sont nuls. Ils puent la souffrance et la peur, ils me vident de mon énergie, ils m’aspirent, ils m’effraient.
Ils sont un trou noir. Comme d’effroyables petits Shadoks : ils pompent, ils pompent, ils pompent, alors que j’ai si peu d’énergie à moi.
Ils ont mal et je ne suis pas une fée, ils veulent vivre alors qu’ils vont mourir, ils veulent comprendre et ils ne comprennent rien, ils ont peur et j’ai peur avec eux, ils ont mal et j’ai mal avec eux. Je n’ai pas tant d’énergie à donner, je n’ai pas assez de force vitale pour tous, et j’en crève. [...]
Je botte en touche, j’envoie au diabéto, j’envoie au cardio, j’envoie au centre anti-douleur. Je lui parle mal, je l’engueule parce qu’elle devrait bien savoir que le vendredi c’est sur rendez-vous, je secoue la tête en soupirant quand elle ne sait plus quel médicament on lui a donné à l’hôpital, je rédige la lettre pour le diabéto en quatre longues minutes de silence. Je ne souris pas, jamais. Je ne demande pas si son fils a arrêté de la cogner parce que j’ai trop peur de la réponse."

Portrait de Waldeck

De Waldeck

Naufragé en Sarkoland | 17H22 | 06/11/2009 | Permalien

Merci Nathalie pour votre témoignage pour ce reportage en 1ère ligne sur le front de la maladie, de la souffrance, de la mort.

Continuez de pratiquer votre art sans cynisme et sans morgue...

On a tendance à associer Médecin et dépassements d'honoraires, mais je sais qu'il y a des Toubibs comme vous qui se souviennent qu'ils sont aussi des êtres humains !

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