
La guerre en Afghanistan a-t-elle encore un sens ?
La mort de dix soldats français, mardi, relance le débat sur ce conflit qui dure depuis sept ans.

La mort des dix soldats français de la force de l'Otan en Afghanistan, tués lundi et mardi lors de combats contre les talibans (qui ont également fait 21 blessés dans les troupes françaises), non loin de Kaboul, relance le débat sur le sens de cette guerre démarrée il y a sept ans. Nicolas Sarkozy doit se rendre mardi soir en Afghanistan, où 3300 militaires français sont actuellement déployés.
Où en est la situation, sept ans après les premiers bombardements ?
L'état du pays est de plus en plus chaotique (lire le reportage d'Anne Nivat). L'année 2007 a été marquée par une forte dégradation de la situation. En juin dernier, 49 soldats de la Force internationale d'assistance à la sécurité (Isaf) de l'Otan et de la coalition sous commandement américain sont morts. Le bilan le plus lourd depuis le début de la guerre.
On est loin du plan initial. Le 7 octobre 2001, moins d'un moins après l'attaque du World Trade Center, George W.Bush annonçait que les frappes américaines, soutenues par les pays de l'Otan, par l'ONU et par l'Alliance du Nord, coalition afghane anti-talibans, avaient commencé contre les camps d'Al-Qaeda, soupçonnée d'être à l'origine des attentats du 11 septembre. Washington avait, en vain, réclamé la tête d'Oussama Ben Laden avant d'attaquer le pays.
En novembre 2001, la chute des talibans, « étudiants en religion » à la tête d'une dictature islamiste brutale depuis 1996, consacrait la victoire-éclair des Américains. Rapide, mais ephémère : la guerre s'est éternisée ; les talibans ont ouvert des fronts dans l'Est du pays et la démocratie rêvée est restée une illusion. En dépit de l'élection présidentielle de 2004 et de l'arrivée au pouvoir d'Hamid Karzaï, les Occidentaux n'ont pu se retirer du pays. L'insécurité n'a fait que croître : plusieurs ministres ont été tués, le président Karzaï a échappé à plusieurs tentatives d'assassinat. Sans compter les victimes civiles afghanes : durant les cinq premiers mois de 2008, la Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan a fait état de 698 civils tués, tandis que durant la même période de 2007 on enregistrait 430 décès. Enfin, le nombre de tués au sein de la coalition internationale n'a fait que croître d'année en année :
- 2001 : 12 tués
- 2002 : 68 tués
- 2003 : 57 tués
- 2004 : 58 tués
- 2005 : 130 tués
- 2006 : 191 tués
- 2007 : 232 tués
- 2008 : 183 tués depuis le 1er janvier 2008
Côté français, y compris les pertes d'aujourd'hui, 24 soldats sont morts depuis 2001.
Quel est le rôle joué par la France ?
Malgré la présence d'environ 50000 hommes de l'Isaf -dont près de la moitié d'Américains-, la sécurité se délite continuellement en Afghanistan. Les Etats-Unis ont donc appelé à renforcer la force internationale. L'Allemagne a refusé, le Canada a hésité et la France a dit oui.
Pourtant, en 2007, pendant la campagne présidentielle et alors que des humanitaires français étaient retenus en otages par des talibans, Nicolas Sarkozy estimait que la guerre en Afghanistan n'était pas « décisive » pour la France :
Depuis, Nicolas Sarkozy a changé d'avis et juge désormais prioritaire le renforcement des troupes françaises dans cette partie du monde. En mars 2008, en visite en Angleterre, il déclare :
« Est-ce que l'on peut se permettre, nous, l'Alliance, les alliés, de perdre en Afghanistan ? La réponse est non. Parce qu'en Afghanistan se joue une partie de la lutte contre le terrorisme mondial, donc on doit gagner. Est-ce que la France veut partir, la réponse est non. »
Pourquoi ce revirement ? Officiellement, parce que la situation s'est dégradée et que tant la France que l'Europe ont intérêt à ce que l'Afghanistan ne retombe pas dans le chaos. Pour le grand public, Nicolas Sarkozy place son action sur le plan moral : il s'agit d'empêcher le retour au pouvoir de gens qui « ont amputé d'une main une femme parce qu'elle avait mis du vernis à ongles » (une rumeur non vérifiée, soit dit en passant).
Mais le revirement du président français s'inscrit aussi dans une inflexion de la stratégie nationale. Sarkozy souhaite que la France reprenne sa place pleine et entière dans les instances de l'Otan - à commencer par son commandement militaire - et qu'elle prenne la tête de son « pilier européen ». Envoyer des troupes en Afghanistan, c'était apparaître comme le chef déterminé d'une France qui n'hésite pas à engager ses troupes au côté de ses frères d'armes de l'Alliance sur des terrains éloignés. Une France qui se distinguerait ainsi dans une Europe de plus en plus frileuse.
Sur le terrain, après avoir stationné à Kandahar des Mirage autrefois basés au Tadjikistan et envoyé des formateurs supplémentaires auprès de l'armée afghane, Nicolas Sarkozy décidait en avril d'envoyer 700 hommes supplémentaires. Il y a donc désormais 3 300 soldats français affectés au terrain d'opération afghan.

Cet été, la France a pris la direction du Commandement régional à Kaboul, succédant ainsi à l'Italie. Le contingent français a plusieurs missions : stabiliser et sécuriser les zones qui lui sont attribuées ; surveiller les zones sensibles (aéroports, frontières) ; détruire des munitions (obus et mines) ; soigner militaires et civils dans certaines zones ; assurer le transport des troupes (hélicoptères, avions) et former l'armée nationale afghane.
Ce qui est regrettable, c'est que ces décisions aient été prises sans débat national, presque en catimini. Elles n'ont pas été bien accueillies par l'opinion, qui y a vu non seulement un alignement sur Washington, mais aussi un risque inutile pour la vie de ses soldats. Non sans raisons, comme l'embuscade mortelle le démontre aujourd'hui.
Faut-il négocier avec les Talibans ?
La situation est aujourd'hui si mauvaise pour les forces occidentales, que le parallèle avec l'occupation russe s'impose. Après l'invasion de 1979, l'armée rouge a occupé le pays pendant dix ans, sans jamais parvenir à le contrôler.
L'Américain Eric Margolis, chroniqueur pour le Toronto Sun, l'un des experts les plus réputés de l'Afghanistan, juge cette guerre impossible à gagner, comme il nous l'a expliqué en avril dernier. Dans les années 1980, les Soviétiques avaient mobilisé 160 000 hommes et, face à une communauté pachtoune déterminée, et soutenue par les Etats-Unis, ils n'avaient pas réussi à contrôler le pays, malgré des appuis pro-communistes importants.
Alors, comment espérer contrôler cette mosaïque de tribus avec 20000 soldats occidentaux ? « Il ne peut y avoir de solution militaire », assène Margolis, qui suggère de donner aux Pachtouns une représentation politique plus importante et même d'ouvrir une négociation avec les ennemis d'aujourd'hui : les talibans. (Voir la vidéo.)
Margolis n'est pas le seul à prôner le dialogue avec les talibans : c'est une proposition qui a également été avancée en Grande Bretagne. Mais un tel discours est actuellement inaudible aux Etats-Unis (ou « taliban » et « Al-Qaeda » sont quasiment synonymes). Et pour Sarkozy, discuter avec les « amputeurs de mains » n'est pas non plus une option envisageable, même si son ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner s'est montré plus ouvert.
Zineb Dryef et Pascal Riché
Photo : Tireurs d'élite du 2e Régiment étranger d'infanterie en Afghanistan en 2005 (Darvic/Wikipedia)
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De socrat
medecin | 17H19 | 19/08/2008 |
Messieurs de Rue89,
Merci pour cette article très clair et bien documenté. Si bien documenté d'ailleurs qu'il répond à une question que je voulais vous poser, avant d'entendre la réponse dans l'extrait de « A vous de juger ». Néanmoins, je vous pose la question parce que celui qui m'en donne la réponse n'est pas très crédible à mes yeux.
Voici donc ma question (pardonnez mon ignorance) : y a t-il dans un passé récent, une armée au monde qui ait gagné une guerre en terre étrangère contre les nationaux ? Je me souviens par exemple de l'échec de l'opération « restore hope » qui opposait la grande Amérique à la petite Ethiopie. J'exclus l'Irak qui est un cas, à mon sens, un peu mitigé. Merci de votre réponse.
De AlexRio
17H33 | 19/08/2008 |
Excellent article, merci !
Cela prouve une chose en tout cas, la France comme les autres pays, doivent laisser régler le problème afghan par les afghans eux-même ! L'idéologie impérialiste (ou néocolonial) néocons repris par Sarko et Kouchner devient la régle dans ce gouvernement.
ça a marchait pour Bush, pourquoi cela ne marcherait-il pas pour Sarko ? une réélection brillante dans 4 ans si les guerres se développent (et le terrorisme) et que Sarko envoie au nom de son propre intérêt nos enfants de la Patrie mourir pour une cause républicaine (Reagan et Bush).
Nous jouons avec le feu. Sarko comme Bush alimentent le terrorisme en envoyant nos enfants provoquer d'autres Peuples « inférieurs ». Un lavage de cerveau, les médias au service de l'intérêt de l'idéologie néocons de Sarko sont au menu de la rentrée. Oublier aussi la crise…et les salaires !
Alexis de Rio de Janeiro
De Jaycib
Désagrégé de l'Université | 17H45 | 19/08/2008 |
Il devient peu à peu impossible de recadrer le débat. L'hostilité à Bush et Sarkozy dans ces pages est telle que l'on ne discute même pas d'alternatives PLAUSIBLES.
(1) « Discuter avec les Talibans ? » Ce serait formidable si quiconque savait avec qui entamer des négociations. Si l'on « choisit » les partenaires de la négociation, il est très vraisemblable qu'ils n'auront pas plus de légitimité, en Afghanistan, que les suppôts du gouvernement Karzaï coupables de s'être enrichis à peu de frais en captant l'aide matérielle (déjà considérable) des puissances coalisées. Ce seront simplement des partenaires jugés acceptables par les Américains et leurs alliés. Autant dire que nous aurons alors « désigné » un gouvernement fantoche, en tout cas pas plus représentatif que le précédent.
(2) Il n'y a pas à l'heure actuelle de nation afghane, il n'y a que des populations éparses (sauf à Kaboul et à Kandahar) et des groupes armés disparates à dominante pashtoune qui s'y mêlent afin de poursuivre leurs propres objectifs. Croire que ces groupes parviendront à s'unir dans le cadre d'une politique de véritable démocratisation et de développement du pays, c'est aller très vite en besogne, car nous ne disposons d'aucun précédent sur lequel nous appuyer.
(3) Tout le monde en Occident -- même aux USA -- souhaite la fin des tueries et des affrontements. Mais s'il est proposé de se retirer purement et simplement, c'est laisser la place à une solution talibane identique à la précédente, avec tout ce que cela suppose en matière d'oppression des populations civiles et d'accaparement des terres afin d'augmenter encore la culture du pavot, seul produit d'exportation rentable, dans un pays morcelé. Et qui croira que l'Occident soit prêt à financer le développement économique du pays si les fonds qu'il met à disposition ne sont pas utilisés par un « Etat » digne de ce nom acceptant de rendre des comptes sur l'usage qu'il en fait ?
(4) On ne peut pas non plus se permettre de considérer qu'Al Qaïda est morte et enterrée, car cela ne correspond tout simplement pas à la réalité. Jusqu'ici, du moins, la présence militaire française a été utile en ce qu'elle a permis de maintenir sous contrôle, au moins partiellement, les échanges ayant lieu entre l'est de l'Afghanistan et les zones tribales du Pakistan complètement acquises à Al Qaïda.
(5) La solution proposée dans l'article ne tient pas compte de ces aspects des choses, il les ignore même superbement. Il se cantonne à déplorer les morts, les bavures et les exactions. Je regrette de devoir le dire, mais tout le monde peut se « permettre » de le faire. Rien de moins coûteux que la compassion à bon marché.
Ce qu'on met donc ici en avant sans oser le dire, c'est une simple politique de renoncement, avec un retour de l'Afghanistan au statu quo antérieur à 2001, avec toutes les conséquences que cela suppose : « rebond » d'Al Qaïda, qui aurait de nouveau les coudées franches, d'autant plus qu'on imagine mal le gouvernement de coalition pakistanais (sans Musharraf) ayant davantage d'impact, militairement ou politiquement, sur ce qui se passe dans les zones tribales.
Pas plus que les auteurs de l'article je ne soutiens Sarkozy. Mais c'est s'illusionner que de croire, face à une situation afghane très complexe, qu'un autre gouvernement que celui de NS agirait très différemment.
On peut très bien être pacifiste sur le fond (c'est mon cas), mais le pacifisme se discrédite s'il se traduit par un simple abandon.
De vincicom
Responsable "informatique" dans une... | 18H37 | 19/08/2008 |
Mais qui relance le débat ? Les éternels opposés à la guerre, les opposants à Sarkozy … et les médias !
Oui, il y a eu 10 soldats tués, c'est triste c'est vrai. Mais remettre en cause l'engagement de la France dans cette guerre c'est faire le jeu des Talibans. Si tout le monde s'en va d'Afghanistan ( où il n'y a rien pas de petrole, pas d'or, etc … ) c'est laisser le champs libre aux Talibans qui, ils viennent de la prouver, ne sont pas morts !
Si on part, on laisse un pays qui peut retomber aux mains des talibans et je vous rappel a qui veut l'entendre que Talibans = amis d'Al-Quaeda, hebergement de camps d'entrainement, trafics de drogues, terrorisme, etc …
De Frère Maxence
Demandeur d'emploi | 19H11 | 19/08/2008 |
D'un point de vue géopolitique, la guerre en Afganistan a un sens, et même plusieurs.
Maintenant, la question est de savoir si la France a des intérêts dans ce pays. Perso, je pense que non.
Ce sont uniquement les Américains qui ont cherché à contrôler ce pays, bien situé. L'Iran est tout proche, et la Russie n'est pas loin. C'est un lieu stratégique .
Mais la raison principale (dès 2001) est de contrôler ce pays pour y faire passer des pipeline, et ainsi transporter le prétrole et le gaz du Turkménistan, de la mer caspienne vers l'océan indien.
Il faut savoir que les relations entre les USA et les Talibans étaient plutôt bonnes, jusqu'au moment où les Talibans, qui savent ce qu'est le business, n'ont pas agi comme l'auraient voulu les Américains, et les relations se sont refroidies.
Par ailleurs, il ya pas mal de pays où la charia est appliquée, où les droits de femmes sont bafoués, et ça ne gêne pas du tout Washington, qui entretient d'excellentes relations avec ces pays.
Arès le 11 septembre, Bush et ses conseillers avaient le prétexte tout trouvé pour tomber sur les Talibans et essayer de prendre le contrôle du pays… juste esssayer… car on voit aujourd'hui le résultat de leur politique.
« Al Quaida », « la guerre contre le terrorisme » ne sont que des rideaux de fumée pour tromper l'opinion publique. Les Talibans ne sont pas du tout des terroristes. Ce sont des fanatiques religieux qui se battent pour contrôler leur pays et y instaurer une dictature religieuse comme dans d'autres pays du Moyen-Orient. Ils n'iront pas poser des bombes à Londres, Paris ou Washington au nom du Jihad !
Pour ce qui concerne la France, le fait nouveau, c'est que Bush a réussi à obtenir de la France l'envoi de troupes supplémentaires. Car il a bien compris que Sarkozy était un atlantiste convaincu (contrairement à Chirac), qui veut avant toute choses d'excellentes relations avec les Américains.
Tant pis si des soldats français perdent leur vie là-bas, tant pis si la France est victime d'attentats terroristes.
Le paradoxe est qu'en voulant lutter contre un supposé terrorisme, la France risque fort de redevenir une victime du terrorisme, car des mouvements islamistes (par solidarité avec les Talibans) peuvent vouloir punir Paris.
De keumar
Indé | 22H36 | 19/08/2008 |
Le commentaire d'Éric Margolis fait froid dans le dos.
Il va falloir négocier avec des hommes qui lapident leurs femmes.
Je ne parviens pas à m'y résoudre…