Fallait-il inviter Bachar Al-Assad sur les Champs-Elysées?

Kadhafi et El-Assad à Damas en mars 2008 (Majed Jaber/Reuters).

Kadhafi bis ? La venue en France du président syrien Bachar Al-Assad, et surtout l'invitation qui lui a été faite d'être présent sur les Champs-Elysées le 14 juillet, à l'occasion de la fête nationale, sèment le trouble dans la classe politique française. Retour sur une polémique naissante.

A quoi est-il invité ?

Le président syrien a été invité par Nicolas Sarkozy au sommet de l'Union pour la Méditerranée (UPM) qui réunira le 13 juillet à Paris les 27 pays de l'Union européenne et les pays de la rive sud de la Méditerranée. Sa venue n'était pas évidente, en raison des relations en dents de scie entre la France et le régime de Damas.

Jacques Chirac avait gelé ces rapports après l'assassinat de son ami, l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février 2005 à Beyrouth. A son arrivée à l'Elysée, Nicolas Sarkozy a initialement confirmé ce choix politique, avant de tenter une ouverture en novembre 2007, en envoyant à Damas de deux ses proches conseillers, Claude Guéant et Jean-David Levitte. Cette tentative échoua et le gel des relations s'est prolongé encore quelques mois.

Ce n'est que tout récemment, à la faveur de l'accord interlibanais consécutif au coup de force du Hezbollah à Beyrouth, que les relations se sont dégelées. Cet accord a ouvert la voie à l'élection du président libanais Michel Sleimane, après plusieurs mois d'impasse, et donc à la sortie de quarantaine de la Syrie. Lors de sa visite à Beyrouth, la semaine dernière, Nicolas Sarkozy a tendu la main à Damas, ouvrant la voie à ce rapprochement.

Pourquoi cette visite est-elle controversée ?

Le régime syrien est fortement soupçonné d'être derrière la vague d'attentats politiques ciblés de personnalités libanaises, et sa réhabilitation avant même la conclusion du travail de la Commission d'enquête internationale sur ces crimes augure mal des chances de la justice internationale. Il est également l'un des régimes les plus répressifs de la région (voir par exemple ce récit d'un ancien prisonnier politique, récemment publié en France).

Parmi les réactions critiques à la venue de Bachar Al-Assad, Pierre Moscovici (PS) a critiqué Nicolas Sarkozy :

Il mène une politique qui est beaucoup trop réaliste, cynique à l'occasion, qui ne respecte pas suffisamment l'éthique.

Le député UMP (villepiniste) Hervé Mariton, estime pour sa part :

Que Bachar el-Assad vienne en France ne me choque pas. Mais qu’il participe au 14 Juillet me paraît inapproprié. Il n’est pas interdit d’inviter des Présidents problématiques. Il est juste dommage de confondre les moments de la Nation avec les relations internationales. »

Et même Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, a concédé vendredi matin sur Europe1 :

Cela ne m'amuse pas spécialement (…) Cela ne me remplit pas d'aise…

Mais le chef de la diplomatie, pourtant écarté de fait du dossier syrien par l'Elysée et… par Damas, défend cette visite d'Assad au nom du réalisme :

si l'on fait l'Union de la Méditerranée et si les Israéliens parlent en ce moment avec les Syriens, ne faisons pas trop les malins. Il est important de parler avec les gens qui s'opposent. Et encore, cela ne me remplit pas d'aise mais c'est comme ça qu'il faut faire ou alors on va maintenir un état de tension et des difficultés et probablement des affrontements.

Quant à Rama Yade, secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme, visiblement bien briefée par l'Elysée pour éviter une sortie similaire à celle qu'elle avait faite lors de la visite du colonel Kadhafi à l'automne dernier, ou encore sur les événements du Tibet qui lui avaient valu un démenti immédiat, elle a déclaré sur RTL :

C'est une chance qui est laissée à la paix, ce n'est pas un quitus. Ce qui est important, c'est qu'on puisse aussi dire les choses. C'est une main tendue parce qu'on voudrait qu'un espoir de paix et de pacification des relations avec les voisins de la Syrie se produise. Aujourd'hui, il y a des facteurs nouveaux, donc on laisse une chance à la paix. »

Quel est l'enjeu de cette visite ?

Officiellement, Assad est invité au sommet de l'Union pour la Méditerranée, événement voulu par Nicolas Sarkozy qui en a fait l'un des points forts de sa présidence tournante de l'UE, et qui, il faut bien le dire, est mal parti. Le projet a perdu pas mal de sa substance pour obtenir l'accord des Allemands et des autres Européens, et il se heurte aujourd'hui à de nombreuses réticences des pays du sud. Kadhafi s'y est opposé publiquement, l'Algérien Bouteflika se fait prier, et l'enthousiasme n'y est pas. Seule la venue de Bachar Al-Assad à la même réunion que le premier ministre israélien Ehud Olmert (s'il est encore premier ministre d'ici là en raison de ses démêlés avec la justice) constituerait un authentique événement.

Les Israéliens et les Syriens, qui sont toujours techniquement en état de guerre, ont entamé récemment des discussions indirectes par l'intermédiaire de la Turquie. Une nouveauté dans le paysage passablement déprimant du Proche Orient, notamment en l'absence de véritable perspective de création d'un Etat palestinien. La présence des deux leaders ennemis à Paris serait un signe fort.

Au-delà, il existe un rêve secret des Occidentaux de détacher la Syrie de l'Iran, dont elle est l'alliée depuis de longues années, et avec laquelle elle soutient en particulier le Hezbollah libanais. Cette alliance a plusieurs fois montré des signes de faiblesse, et ce serait un véritable séisme régional que l'éclatement de ce front commun de ces deux régimes que beaucoup d'éléments opposent.

Cette stratégie passe-t-elle par Paris ? Faut-il, pour obtenir à la fois le succès de ce sommet par ailleurs sans grand éclat, passer par pertes et profit tout le passif d'un des régimes les plus controversés du Proche-Orient ? C'est le choix fait et assumé par Nicolas Sarkozy. Ce choix n'est guère contesté par tous ceux qui suivent les affaires régionales : c'est moins évident, y compris dans la majorité, concernant la présence du dictateur syrien sur les Champs-Elysées le 14 juillet. Un symbole douteux à tous points de vue, mais qui fut sans doute l'indispensable carotte pour surmonter les nombreux contentieux franco-syriens.


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Par LeSultanDeBruni
13H35    13/06/2008

Comme le disait ce matin Aurélie Filipetti (Députée PS), M. Sarkosy c’est « touche pas à mon despote »

 
Par Jack Sullivan
13H47    13/06/2008

Je suis catastrophée de voir la diplomatie française être pilotée avec un cynisme aussi flamboyant. Non que j’aie jamais cru que les bonnes intentions et l’attention portée au respect des droits de l’homme primaient, notez…Mais au-delà de la démarche de VRP assumée de Sarkozy (reprise d’ailleurs récemment pour justifier de l’augmentation des dotations de la présidence: il fourgue des TGV et des centrales nucléaires à l’étranger alors fichez-lui la paix!), ce qui me rend malade c’est de le voir prendre langue avec des types au pédigree, comment dire, chargé, sous le prétexte fallacieux que les ostraciser, sur la scène internationale, revient à se priver de les amener, en douceur, à la démocratie… Comme si, entre un Kouchner mielleux, une Rama transparente et un Guéant tapi dans l’ombre, l’échange avait la moindre chance de porter ses fruits…

 
Par Gosseyn
14H32    13/06/2008

Disucter avec la Syrie, donc avec Bashar El Assad, est une chose… et probalement une bonne.
L’inviter aux cérémonies du 14 juillet en est une autre.

Au-delà de la commémoration de la prise de la Bastille, la France célebre symboliquement le réveil d’un peuple, la naissance d’une nation, la démocratie et la fin du despotisme de la monarchie absolue.
La présence d’un chef d’état non démocratique à la tribune de la Concorde ce jour là est choquante.

Certes la réalité géopolitique force au pragmatisme dans nos relations internationales, mais les valeurs héritées de la Révolution, qui constituent le coeur de la République, établissent une différence entre les régimes démocratiques et les autres.

Rappelons donc au président syrien, que c’est sur cette même place de la Concorde que la tête de Louis XVI fût coupée.

 
Par Justin Vaïsse
15H04    13/06/2008

C’est dès l’été 2007 que le dialogue a été renoué avec la Syrie, dans le cadre de la négociation intra-libanaise — novembre ne marquant qu’une intensification de ces échanges (notamment le premier contact direct entre N. Sarkozy et B. Al-Assad et la visite que vous mentionnez).
Encore un signe de l’alignement systématique de Sarkozy sur Washington?

 
Par El Co
16H32    13/06/2008

Qu’il faille parler avec tous (tous, y compris les chiites potes de Téhéran) les acteurs du drame proche-oriental, ça ne me choque pas. Au contraire je trouve cela plutôt positif, après le b… laissé par les États-Unis dans la région. Et puis si on part au Proche-Orient armés seulement de principes, on reviendra avec une main devant une main derrière.

Mais :
- un peu de cohérence, et arrêtons de taper à bras raccourcis sur les Iraniens;
- un peu de constance, et arrêtons de vouloir remplacer Tony Blair comme roquet d’un Bush qui laissera une triste trace dans l’Histoire;
- un peu de décence, et il n’y a pas de raisons d’inviter la famille Al-Assad à l’anniversaire de la prise de la Bastille.

Qui est à la tête de notre diplomatie ? Des apprentis sorciers ? Des pieds nickelés ? Des cyniques à faire rougir Rumsfeld ?

Manquerait plus que Al-Assad fasse un coup à la Khadafi et dise le 11 juillet « oh ben non finalement je ne viens pas… ». :)

 
Par alexia
16H46    13/06/2008

oui à l’invitation, il faut garder un lien diplomatique avec ce genre d’individus comme l’indique Rama Yade pour un hypothétique changement de politique.

Non à la tribune du 14 juillet, ce n’est pas la place des crapules.

 
Par Kim_Lê
18H59    13/06/2008

Digne fils de Hafez: j’ai honte de la nationalité française, les opposants syriens(journalistes;médecins etc..)après avoir été torturés se souvenir de Michel Seurat, ont parfois la chance d’avoir les jambes coulées dans un baril de béton, ensuite les hélicoptères les transportent au dessus de la mer et les lâchent. Les parents dont les membres sont emprisonnés n’osent même pas aller demander dans quelle prison est leur fils ou frère, à moins de payer une somme importante. Autrement, ils sont pendus sur la place de Damas, avec la mention « a collaboré avec les juifs ». AVIS. Ma famille est composée de réfugiés qui ont été emprisonnés. Kim

 
Par Têtuniçois
00H37    14/06/2008

Je pense que les parachutistes français vont être heureux et fiers de présenter les armes au pays ( la Syrie ) qui est à l’origine de l’attentat du Drakkar à Beyrouth . Attentat terroriste qui tua …..un grand nombre de parachutistes français …..